Je voudrais revenir sur mon message.
Je pense que vous avez raison, Prodigal, sur un point : j’ai peut-être durci la lecture de saint Thomas. Il utilise le vocabulaire du « convenable », ce qui laisse place à deux interprétations. Selon ma première lecture, si une femme accomplit un « travail » d’homme, cela relèverait d’un certain désordre. Selon la vôtre, cela serait simplement moins convenable dans l’ordre envisagé par saint Thomas, mais non absolument impossible ni moralement condamnable. Je reconnais donc que ma formulation précédente était peut-être trop catégorique.
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Je voudrais aussi ajouter que, ce matin, l’abbé de la FSSPX a évoqué la biologie d’Aristote dans son homélie. Selon lui, dans la perspective de saint Thomas d’Aquin, l’âme et le corps étaient bons avant la chute ; après la chute, ils demeurent bons, mais le corps est blessé par le péché originel. Cela m’a intéressé, car cela montre que la référence à Aristote et à saint Thomas reste très présente dans certains raisonnements catholiques.
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Pour en revenir à la question 92, article 1, je trouve néanmoins qu’il demeure une difficulté dans la réponse de saint Thomas.
La femme y est pensée principalement relativement à l’homme, et plus précisément relativement à l’œuvre de la génération. Saint Thomas explique qu’elle n’a pas été créée pour aider l’homme dans n’importe quel travail, puisqu’un autre homme aurait pu l’aider plus convenablement, mais pour l’aider dans la génération.
Or cela pose une difficulté plus profonde. Saint Thomas semble prendre le processus naturel de génération comme une donnée, puis expliquer la femme à partir de cette donnée. Mais si Dieu est créateur de toute chose, la génération elle-même doit aussi être interrogée théologiquement. Pourquoi Dieu a-t-il voulu un processus de génération sexué, long, corporel et dépendant ? Pourquoi ne pas avoir choisi un mode de génération plus simple, plus rapide, ou moins absorbant ?
Autrement dit, saint Thomas explique la femme par la génération, mais il n’explique pas vraiment pourquoi Dieu a voulu cette forme de génération. On a parfois l’impression que la nature impose à Dieu un cadre préalable, comme si Dieu devait composer avec un processus biologique déjà donné. Pourtant, si Dieu est supérieur à la nature, ce processus lui-même doit avoir un sens.
C’est ici que je vois une limite dans le raisonnement. Saint Thomas veut expliquer l’ordre divin par la finalité, mais le but de Dieu semble alors être la perfection de l’homme, au sens masculin du terme : l’homme serait ordonné à l’activité intellectuelle, plus noble, tandis que la femme serait nécessaire pour assumer l’œuvre de la génération.
Mais si la génération est moins noble que l’activité intellectuelle, pourquoi Dieu a-t-il voulu un processus de génération aussi long, corporel et engageant ? Et si la femme est pensée comme moins parfaite que l’homme, pourquoi Dieu a-t-il voulu que l’humanité passe précisément par elle ?
Il me semble que cette difficulté remet en cause la solution de saint Thomas. La vraie réponse ne se trouve peut-être pas dans la seule utilité de la femme pour la génération, mais dans la communion. Dieu n’aurait pas créé la femme simplement pour permettre à l’homme de poursuivre sa perfection intellectuelle ; il aurait créé l’humanité homme et femme parce que l’être humain est fait pour la relation. De même, la gestation longue et dépendante ne serait pas seulement une nécessité biologique, mais le signe que l’humain vient au monde par l’accueil, le don, la dépendance et la communion.
Ainsi, la perfection ne serait plus uniquement masculine mais aussi féminine. La femme et l’homme seraient une image aussi parfaite de Dieu.
Il convenait que la femme, dans la première institution des choses, fût formée à partir de l’homme
et cela beaucoup plus que chez les autres animaux. 1°. Ainsi serait accordée au premier homme
cette dignité d’être, à la ressemblance de Dieu, le principe de toute son espèce, comme Dieu est le
principe de tout l’univers. Ce qui fait dire à S. Paul (Ac 17, 26) que Dieu " d’un être unique fit tout
le genre humain ".
Question 92 article 2
Mais, pour ce qui est de certains traits secondaires, l’image de Dieu se trouve dans l’homme d’une façon qui ne se vérifie pas dans la femme ; en effet, l’homme est principe et fin de la femme, comme Dieu est principe et fin de toute la création.
Question 93 article 4
Pour moi, STA veut dire que la femme fait partie du genre humain, mais qu'elle en reste dérivée (ce n'est pas l'idéal).
PS : Ce qui m'intrigue, c'est la double lecture possible du mythe d'Adam et Ève : au-delà de la vision classique d'un homme et d'une femme, on peut y voir le récit d'un conflit intérieur au sein d'une seule et même personne.
Et peut être que l'une ne contredit pas l'autre...