Bonjour Sofia,
C'est amusant parce que j'ai discuté de tout ça avec un collègue hier qui avait exactement les mêmes remarques que vous.
Sofia a écrit :L'idée que j'ai dans la tête aujourd'hui, c'est que l'éducation (règles de politesse, transmission de la culture familiale, de la religion des parents...) revient donc, évidemment, aux parents, mais que ce que l'on apprend à l'école, ça devrait être la même chose pour tout le monde; ou qu'on devrait au moins fixer certaines limites.
(Mon côté tyran formaté s'exprime avec joie)
Cette question n'est pas tant celle de la liberté d'éducation que de la liberté d'enseignement. Et elle est déjà résolu en France. En France, les parents ont une obligation d'instruction pour leurs enfants, pas de scolarisation. Ca veut dire qu'ils peuvent instruire eux-même leurs enfants à la maison, ou les mettre dans n'importe quel établissement qu'ils considèrent comme une école, et les déclarer en cours d'instruction. La liberté d'éducation n'est pas brimée en ce qu'on ne peut pas faire ce qu'on veut, mais dans le fait que la liberté de choix est profondément inégalitaire : elle dépend des moyens financiers de chacun. Pour répondre à l'idée que vous avez dans la tête, l'état français fait des inspections. Et si donc vous fondez par exemple une école de parents (se réunir avec plusieurs parents et assurer l'enseignement de vos enfants respectifs) ou si vous instruisez votre enfant à la maison, vous-même ou avec un percepteur, vous subirez des inspections d'agents du service public. Cet agent ne valide pas le programme, mais s'assure de certaines choses :
Article L131-1-1 a écrit :(inséré par Loi nº 2005-380 du 23 avril 2005 art. 7 I Journal Officiel du 23 avril 2005)
Le droit de l'enfant à l'instruction a pour objet de lui garantir, d'une part, l'acquisition des instruments fondamentaux du savoir, des connaissances de base, des éléments de la culture générale et, selon les choix, de la formation professionnelle et technique et, d'autre part, l'éducation lui permettant de développer sa personnalité, d'élever son niveau de formation initiale et continue, de s'insérer dans la vie sociale et professionnelle et d'exercer sa citoyenneté.
Cette instruction obligatoire est assurée prioritairement dans les établissements d'enseignement.
Exemple pour l'enseignement à la maison :
Article L131-10 a écrit :(Loi nº 2005-380 du 23 avril 2005 art. 8 Journal Officiel du 24 avril 2005)
Les enfants soumis à l'obligation scolaire qui reçoivent l'instruction dans leur famille sont dès la première année, et tous les deux ans, l'objet d'une enquête de la mairie compétente, uniquement aux fins d'établir quelles sont les raisons alléguées par les personnes responsables, et s'il leur est donné une instruction dans la mesure compatible avec leur état de santé et les conditions de vie de la famille. Le résultat de cette enquête est communiqué à l'inspecteur d'académie, directeur des services départementaux de l'éducation nationale.
Lorsque l'enquête n'a pas été effectuée, elle est diligentée par le représentant de l'Etat dans le département.
L'inspecteur d'académie doit au moins une fois par an, à partir du troisième mois suivant la déclaration d'instruction par la famille, faire vérifier que l'enseignement assuré est conforme au droit de l'enfant à l'instruction tel que défini à l'article L. 131-1-1.
Ce contrôle prescrit par l'inspecteur d'académie a lieu notamment au domicile des parents de l'enfant.
Ce contrôle est effectué sans délai en cas de défaut de déclaration d'instruction par la famille, sans préjudice de l'application des sanctions pénales.
Le contenu des connaissances requis des élèves est fixé par décret.
Les résultats de ce contrôle sont notifiés aux personnes responsables avec l'indication du délai dans lequel elles devront fournir leurs explications ou améliorer la situation et des sanctions dont elles seraient l'objet dans le cas contraire.
Si, au terme d'un nouveau délai fixé par l'inspecteur d'académie, les résultats du contrôle sont jugés insuffisants, les parents sont mis en demeure, dans les quinze jours suivant la notification, d'inscrire leur enfant dans un établissement d'enseignement public ou privé et de faire connaître au maire, qui en informe l'inspecteur d'académie, l'école ou l'établissement qu'ils auront choisi.
Pour plus de détails :
Code de l'éducation (c'est très ch*** à lire, mais on s'aperçoit que souvent les premières réticences à propos du chèque scolaire concernent des choses qui sont déjà en vigueur dans le système français, et qui fonctionnent très bien).
Si vous voulez, le fond du débat ce n'est pas de dire si oui ou non il faut la liberté d'enseignement. Elle existe en France et c'est très bien. Je n'en connais pas les moindres détails, mais elle est très bien encadrée. Je crois que l'accès à l'éducation, comme aux soins ou à l'alimentation, est un droit fondamental de l'homme. En sorte que c'est le rôle de l'Etat de s'assurer que chacun de ses citoyens bénéficient de ce droit. Il faut donc qu'il existe une obligation d'instruction qui comporte un minimum fondamental, inhérent à ce droit, et dont l'état contrôle qu'il est bien dispensé à tous. Tout comme vous avez l'obligation de nourrir et de soigner vos enfants, vous avez l'obligation de leur apporter un minimum d'instruction et c'est parfait.
Le fond du débat sur la liberté d'éducation porte sur le choix du mode d'éducation, des pédagogies et des contenus de culture générale, qui non seulement place les citoyens devant une inégalité profonde (plus vous avez les moyens plus vous avez le choix de trouver un enseignement qui correspond mieux à votre enfant) mais en plus, dans tous les cas, sanctionne le choix du privé par rapport au public, donc sanctionne le libre-choix. En plus des raisons pratiques, il y a aussi une question de principe : la liberté est faussée, mise à mal, et c'est la responsabilité des parents qui s'en trouve blessée.
Sofia a écrit :"Bof, si tous les établissements sont financés de la même façon par l'État, c'est qu'ils se valent" ? C'est idiot et l'exemple n'est pas fameux mais ça rejoint un peu l'idée que certaines personnes, en France, se font des religions. Relativisme, quoi. Des bêtises mises sur le même pied d'égalité que les enseignements sérieux.
Ce n'est pas impossible. Cela dit, je me permets, peut-être trop rapidement, de conclure de cette remarque que vous n'avez pas d'enfants. La réalité, quand on a des enfants, c'est qu'on cherche instinctivement ce qu'il y a de mieux pour eux. Aujourd'hui ce que vous soulevez comme problème existe et est justement le produit du monopole du public. Puisque l'état sait mieux que nous ce qui est mieux pour nos enfants, pourquoi réfléchir ? Et le "bof" des parents dans l'éducation de leurs enfants se fait cruellement sentir, de plus en plus, depuis bien des années.
J'ajoute une chose : je ne crois pas qu'il faille que l'éducation nationale disparaisse. Je crois qu'il doit être mis en juste concurrence avec les autres modes d'éducation. Comme je l'ai dit, je crois qu'il est du rôle de l'état d'assurer le meilleur pour ses citoyens. Et il doit proposer une école d'excellence. Mais pour cela, le mieux c'est quand même de le mettre un minimum en concurrence. On m'a dit que la liberté d'éducation pouvait être proposé en intégrant tout ce qui peut se faire de mieux en matière d'éducation au sein de l'éducation nationale. Et qui décide de ce qui est mieux ? Qui fait ce discernement ? Pourquoi l'éducation nationale se réformerait autant en profondeur si elle n'a aucun moyen objectif de se remettre en question ?
Sofia a écrit :Une autre chose qui m'inquiète un peu. Les établissements scolaires ne vont-ils pas finir par se "ghettoïser", avec des lycées pour catholiques/musulmans/athées/communistes/riches etc. ?
Là les sociologues ne sont pas tous d'accord, et je n'ai pas trouvé un seul paradigme qui valide clairement une orientation. Seule l'expérience témoigne, et elle témoigne (aux Etats-Unis notamment) d'une plus grande mixité sociale dans l'école. La carte scolaire à la française qu'on a voulu comme un gage d'égalité ne fait que reproduire la ghettoïsation des quartiers, et même l'accentue à long terme. Mais sachez qu'une plus grande liberté d'éducation dans l'offre, ne ferait pas pour autant que des personnes pourraient envoyer leur enfant dans une école à des centaines de kilomètre de chez eux par exemple. Il y a toujours des limites. L'idée ce n'est pas de créer un nouveau mirage de liberté. L'idée c'est qu'en ouvrant cette porte, le choix vienne auprès des parents, que des initiatives pédagogiques, sachant qu'elles ne sont plus réservées à une élite financière, puisse s'insérer dans des quartiers défavorisés. L'Eglise ne demande que ça par exemple, d'aller créer des école d'excellence là où il y en a le plus besoin. Et je suis certain que d'autres initiatives pleine d'humanisme et de solidarité n'attendent que de pouvoir s'ouvrir à ce public prioritaire. Mais dans quel quartier défavorisé les parents ont les moyens de mettre leurs enfants au privé aujourd'hui ? Et donc quelle école libre pourrait subsister aujourd'hui dans un quartier défavorisé ?
Sofia a écrit :Pour finir, questions : les établissements seraient-ils libres de refuser des élèves, de les sélectionner à leur convenance ? Comment seront recrutés les professeurs ? Recrutement libre sans conditions de diplômes ?
Pour la liberté de refuser des élèves j'avoue que je ne sais pas. L'idée me met mal à l'aise, mais je trouve en même temps absurde qu'aujourd'hui un élève de moins de 16 ans qui se fait renvoyer définitivement de son école publique pour des faits graves, peut se présenter dans une autre école publique, qui sera obligée de l'accepter. J'avoue que c'est une question que j'ai pour l'instant en suspend.
Pour le recrutement et le licenciement des professeurs, je crois qu'il doit être analogue à ce qui se fait dans n'importe quelle entreprise. Chaque professeur, employé d'une école, a droit à une protection, à ne pas être traité comme de la marchandise. Mais cela vaut pour toutes les entreprises, et donc je crois surtout qu'il faille encore améliorer la législation du travail en général... mais c'est un autre débat. C'est le "proviseur" qui doit se charger de son staff de profs, et non pas des inspecteurs qu'on voit une fois tous les 5 ans et qui en cas de véritable incompétence, au bout de trois avertissements (donc au bout de 15 ans des fois) vont se décider à vous muter sur un autre établissement ????? Il y a un vrai problème là aussi et l'éducation nationale fait l'autruche selon moi. Personne mieux que le chef d'établissement n'est à même de juger de la compétence et la qualité du travail de son équipe enseignante. Sans compter que pour mettre en oeuvre une vrai politique d'établissement, comme on le demande aux chefs d'établissement, il faudrait que celui-ci puisse s'assurer un minimum que les gens recrutés adhèrent à l'esprit de sa politique d'établissement. Enfin tout ça c'est juste du bon sens.
Sofia a écrit :* J'ai souvenir, cependant, d'avoir lu un article de wikipedia sur une affaire (ancienne) dans laquelle on avait retiré un enfant juif de sa famille parce qu'une servante l'avait baptisé en urgence, craignant de le voir mourir. Il me semble que c'était une décision d'un membre de l'Église ? Je ne me rappelle plus les détails... si quelqu'un voit de quoi je parle...
On en a parlé sur ce forum, mais je ne sais plus trop où. Peut-être dans les discussions sur Dignitatis Humanae et la liberté religieuse... je ne retrouve pas.
Sofia a écrit :Ok, alors déjà la première fois j'ai lu "Gargamel" au lieu de "Gamaliel". Je me demandais ce que le méchant des Schtroumpfs venait faire ici <: Je vais bientôt aller me coucher. Qu'on ne s'étonne pas si j'ai raconté n'importe quoi précédemment.

je faisais référence aux Actes des apôtres, chapitre 5 lorsque les apôtres sont jugés devant le Sanhédrin.
35. Puis il dit aux sanhédrites : « Hommes d'Israël, prenez bien garde à ce que vous allez faire à l'égard de ces gens-là.
36. Il y a quelque temps déjà se leva Theudas, qui se disait quelqu'un et qui rallia environ quatre cents hommes. Il fut tué, et tous ceux qui l'avaient suivi se débandèrent, et il n'en resta rien.
37. Après lui, à l'époque du recensement, se leva Judas le Galiléen, qui entraîna du monde à sa suite ; il périt, lui aussi, et ceux qui l'avaient suivi furent dispersés.
38. A présent donc, je vous le dis, ne vous occupez pas de ces gens-là, laissez-les. Car si leur propos ou leur œuvre vient des hommes, il se détruira de lui-même ;
39. mais si vraiment il vient de Dieu, vous n'arriverez pas à les détruire. Ne risquez pas de vous trouver en guerre contre Dieu. » On adopta son avis.
Sofia a écrit :Pourquoi, l'éducation sexuelle ne fait pas partie de cet enseignement que l'on doit rendre complètement libre d'accès en vertu de la liberté et de la dignité humaine ?
Je n'ai pas dit qu'il ne devait pas faire parti de la liberté d'éducation, bien au contraire. Il est tellement de la responsabilité des parents qu'il faut une prudence toute singulière à ce que les parents restent vraiment au plus intime de cette éducation. Qu'ils fassent intervenir des tiers dans cet éducation est possible, mais là plus que dans tout autre domaine de l'éducation, ils doivent être au coeur du processus. Pour une raison simple, c'est qu'en abordant la sexualité, l'enfant se trouve à entrer brutalement dans la question de ses origines (questionnement anthropologique fondamental) en même temps qu'il va nécessairement entrer dans l'intimité de la sexualité de ses parents. Il me parait assez dommageable qu'un enfant apprenne par un inconnu comment ses parents l'ont conçu, si vous voyez ce que je veux dire. Car il ne s'agit plus seulement d'un contenu de connaissance, mais d'un témoignage sur l'amour, sur la vie, une expérience fondamentale de ce qui a donné la vie à l'enfant. Cette révélation qui a toutes les similitudes avec une révélation de Dieu à l'Homme sur ses origines (révélation transcendante), doit venir à l'enfant, il me semble, par son père et sa mère. Bon, après la discussion peut être très longue car il faudrait replonger dans l'anthropologie de la sexualité. Si vous êtes intéressée, voyez la théologie du corps de Jean-Paul II. C'est un enseignement extraordinaire.