Cher Jean-Baptiste,
c'est entendu, les "analyses" un peu lourdes de Julien Coupat ne sont ni nouvelles ni très originales.
Il est clair que ce jeune homme de bonne famille a fait assez d'études et a lu assez de livres pour, s'il l'avait vraiment voulu, se tenir tranquille, faire une "carrière" et éviter en tant qu'individu la détention et le jugement à venir du tribunal.
Il a choisi de vivre avec ses copains dans un "trou" de campagne, d'y tenir une épicerie et de se livrer à un certain nombre d'activités qui ont attiré sur lui l'attention des forces de l'ordre. Voilà, c'est la destinée du "rebelle"...
Inutile de s'appitoyer longuement sur son cas et de prendre trop au sérieux les "idées" de ce révolutionnaire d'opérette.
"Ce qu'il y a, c'est, devant nous, une bifurcation, à la fois historique et métaphysique: soit nous passons d'un paradigme de gouvernement à un paradigme de l'habiter au prix d'une révolte cruelle mais bouleversante, soit nous laissons s'instaurer, à l'échelle planétaire, ce désastre climatisé où coexistent, sous la férule d'une gestion "décomplexée", une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout. Il y a donc, bel et bien, une guerre, une guerre entre les bénéficiaires de la catastrophe et ceux qui se font de la vie une idée moins squelettique. Il ne s'est jamais vu qu'une classe dominante se suicide de bon cœur."
Julien Coupat est donc un opposant déclaré aux pouvoirs établis et à l'argent qui corrompt. C'est la guerre! Il le dit avec des mots très sérieux. Il est suspecté d'avoir "saboté" une voie de chemin de fer. C'est du terrorisme!
Il n'est pas le seul à faire la guerre d'ailleurs. Les grands guerriers sont nombreux dans notre société.
Mais sans doute lui manquait-il ce que l'on pourrait appeler un "petit capital de conduites conformes" et une absence regrettable de "manque de suite dans les idées", et la sédition très idéologique et batailleuse dans laquelle il s'est engagé au lieu de se contenter d'écrire des articles dans des revues au tirage confidentiel l'a fait tomber sous le coup de... mais de quoi donc au juste. De la loi?
Et bien non! Plutôt sous le coup de l'arbitraire d'une décision politique qui vient paradoxalement confirmer quelques uns de ses propos.
Quand tout s'effondre, comme il le dit, la multiplication des polices et la prolifération des moyens de surveillance et de contrôle sert de palliatif à une légitimité disparue.
Ce qui n'est pas nouveau, c'est que Julien Coupat se soit pris au piège d'une surenchère verbale dont le vocabulaire idéologique, hérité d'un autre âge, fait un peu sourire. Revoili, revoilou le défunt Hegel et la momie de l'internationale situationiste dans ses nouvelles bandelettes écolos. Tarnac, Larzac, etc.
Ce qui est nouveau, si l'on peu dire, c'est que ce qu'exprime cette surenchère verbale est la résultante d'une sorte de rupture collective profonde mais pas si inédite que l'on pourrait le croire. L'ambiance est à la "révolte"... mais depuis assez longtemps.
L'affaire Julien Coupat permet, et c'est cela qui est un peu nouveau, de constater ce à quoi nous en sommes arrivés.
Ce jeune homme n'est pas très original, certes, mais son aventure est révélatrice du genre d'état d'esprit qui s'est développé, tout naturellement, dans notre société, avec la complicité active des pouvoirs institués.
"La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c'est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu'elle se demande "pour qui vais-je voter ?", mais "mon existence est-elle compatible avec cela ?"), c'est pour le pouvoir une question d'anesthésie à quoi il répond par l'administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise. Et là où l'anesthésie n'opère plus, cet ordre qui a réuni contre lui toutes les raisons de se révolter tente de nous en dissuader par une petite terreur ajustée."
Depuis des décennies, les esprits se sont affranchis des références communes anciennes. "On" les a un peu aidés, il est vrai... et principalement l'Etat, qui ne se maintient plus depuis longtemps, de toute évidence, que par un arsenal de plus en plus massif de lois et de régulations, et qui doit aujourd'hui gérer les effets, par exemple, de la politique éducative aberrante qu'il a lui-même instituée. Mais pas seulement.
Après avoir imposé des pseudo-valeurs inculquées dès l'âge le plus tendre à tous les enfants, transformé le pays en un gigantesque dépôt-vente où règne l'assistanat et la combine, encouragé une immigration massive pour des raisons qui ne sont jamais clairement avouées parce qu'inavouables, tout en cherchant par ailleurs à faire croire aux Français qu'il suffirait de régler le problème de "l'assimilation" de "ces gens là" en leur faisant fréquenter l'école publique et adhérer aux "valeurs républicaines", l'Etat se trouve désormais dans une situation pour le moins inconfortable. Il y a, finalement, des tas de "problèmes", très "complexes", que les "spécialistes" savent analyser de façons variées mais se déclarent incapables de résoudre.
"Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu'une variable de cet ajustement-là. On nous suspecte comme tant d'autres, comme tant de "jeunes", comme tant de "bandes", de nous désolidariser d'un monde qui s'effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d'escrocs, d'imposteurs, d'industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l'heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu'ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle "victoire" dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d'autres termes : la situation est excellente. Ce n'est pas le moment de perdre courage."
Incapable de maintenir son héritage culturel et ne disposant plus d'une tradition vivante, notre société produit énormément de "jeunes" qui adoptent la posture du "rebelle" dès les premières années de leur scolarité. Les "jeunes", comme on dit, comprennent vite de quoi il retourne!
Les plus adaptés au type de société dans lequel nous vivons, et souvent les plus fortunés, peuvent adopter assez tôt dans la vie la pose narquoise et cynique de ceux "qui en savent plus long que les autres" et "à qui on ne la fait pas" et ensuite, fort du label d'une Grande Ecole ou d'un diplome quelconque, se choisir une vocation à la mesure de leur appétit financier.
La plupart restent par ailleurs toute leur vie des ricaneurs systématiques, ignorants et irrespectueux de tout, sans autre "idéal" que celui des vacances et de la retraite "bien méritée", ou tout autre foutaise indiquée par la bonne conscience officielle.
Réunis en bande de "déconneurs" d'un jour, au comptoir ou au stade, au bureau ou à l'usine, toujours en compagnie de hasard, éphémère ou parfois durable parce que seulement géographique, ils se "marrent bien" en écoutant ou en singeant les inénarrables bonnes blagues qui s'écoulent de la boite à image à l'heure des nouvelles ou des variétés.
Ils ont surtout l'accès à l'Internet, cet instrument "formidable" pour "communiquer" les informations essentielles relatives à la culture de notre époque "formidable" : ils contribuent ainsi à augmenter le bien maigre 70% du total des connexions mondiales... vers les sites à caractères pornographiques.
A leur décharge, on dira quand même que la plupart sont nés déracinés et n'ont guère eu les modèles et l'éducation qui auraient pu faire d'eux des adultes. A défaut de l'être, adultes, et parce que non dépourvus d'intelligence, ils ne parviennent jamais qu'à l'efficace sans état d'âme qu'exige leur "business" respectif, où on ne leur demande d'ailleurs pas davantage que cela, hormis parfois l'abandon du minimum se sens moral qu'aurait laissé en eux le milieu familial ou la fréquentation épisodique d'une église quelconque.
Chez eux, l'horizon spirituel se réduit peu à peu, après l'adolescence, à trois fois rien de plus qu'un vague reste de sentimentalité.
Quelques uns enfin, quoi qu'ils soient encore assez nombreux, pratiquent depuis longtemps et au quotidien la violence verbale, par habitude plus que par méchanceté, et sont déjà en âge d'avoir des fils qui se convertissent peu à peu à la très "normale" violence physique... et à l'usage incantatoire du "c'est pas moi", du "c''est la faute à" et du "j'ai le droit" - et ce qui se passe dans les écoles françaises non pas "actuellement", mais depuis plusieurs années, est la meilleure illustration d'un phénomène de désagrégation qui révèle l'impuissance finale d'une autorité fondée sur le mensonge et l'imposture. Cela fait plus de vingt ans que les enfants viennent avec des couteaux à l'école...
Pour gérer un effondrement si général, il faudra à l'Etat toujours davantage de policiers dans les rues ou dans les écoles. Et pour maintenir l'apparence du calme et surtout celle de l'ordre, un usage somme toute modéré du déni de justice. Tout le monde est susceptible d'être concerné, et il faut bien des Juliens Coupat pour le faire comprendre au "grand public" et à son "opinion".
Le discours et les actes de Julien Coupat, au fond, ne valent pas davantage que les discours et les actes de ceux qu'il dénonce. Ils ne valent pas davantage dans l'exacte mesure où ils sont la résultante très logique de ce qu'ils dénoncent: le "système", puisque c'est le mot consacré... un mot que Julien Coupat aura appris en fréquentant le "système" universitaire français, et appris de la bouche même de ces professeurs chargés par l'Etat français d'assurer la formation intellectuelle d'une partie... de ces élites qui gouvernent notre pays!
Comme le suggère Charles, il conviendrait peut-être que les catholiques prennent conscience du fait qu'ils sont les seuls vrais révolutionnaires et qu'ils commencent à donner dans une authentique, saine et sainte subversion. Pour cela, pas besoin d'aller à Tarnac et pas besoin de saboter des voies de chemin de fer. On peut le faire partout et en tout temps. A commencer par chez soi, d'où chacun peut entendre distinctement et à toute heure l'immense clameur de ceux qui s'acharnent à nier le Christ et à combattre son Eglise.
Aussi, un catholique pourra-t-il affirmer que "chaque pas qu'"ils" font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Que chaque nouvelle "victoire" dont "ils" se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Que chaque manœuvre par quoi "ils" se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. Et qu'en d'autres termes: la situation est sans doute excellente. Que ce n'est pas le moment de perdre courage!"
Mais dans un sens tout différent de celui qu'entend Julien Coupat.
Amicalement.
Virgile.