Ce matin, faute de temps, j'ai rédigé un message rapide que je souhaiterai maintenant développer...
L'Église reconnait le principe la propriété privée comme un droit naturel et un prolongement de la liberté humaine ; néanmoins - et à la différence notable de certaines écoles capitalistes libérales - elle ne lui reconnait aucun caractère absolu : le droit de propriété est subordonné au principe supérieur de "destination universelle des biens", magnifiquement illustré par saint Ambroise (cf. citation supra). Ainsi, nul ne peut faire valoir son "droit de propriété" pour refuser à une personne nécessiteuse... En droit positif français, cette règle de justice naturelle est transcrite par deux articles du Code pénal : celui sur la non-assistance à personne en péril (article 223-6) et celui sur l'état de nécessité (article 122).
Saint Thomas disait qu'il fallait entendre le commandement "Tu ne tueras point" dans le sens "Tu ne tueras point de façon injuste". L'Église l'a suivie dans son interprétation puisque son Magistère reconnait des circonstances où il peut n'être pas illégitime de tuer (légitime défense, guerre juste, peine de mort, etc.). De même, il semble qu'Elle entende de la même façon le commandement "Tu ne voleras point" dans le sens "Tu ne voleras point de façon injuste", refusant là encore de faire de la propriété un absolu. Aussi est-il juste de prendre le superflu des riches pour le donner aux miséreux lorsque la destination universelle des biens n'est plus respectée. Mais les Robins des Bois n'ont pas l'autorité pour le faire... Car l'une des conditions de la "guerre juste", qui vaut aussi pour l'expropriation juste, est l'auctoritas principis : elles ne peuvent relever de la décision personnelle d'une personne privée (persona privata), mais seulement de la puissance publique.
Alors, l'Église condamne-t-elle le capitalisme ? Oui et non. Elle s'oppose à l'idéologie capitaliste qui tend à faire de la propriété un absolu ; elle exprime son indignation devant l'aggravation de la pauvreté (d'autant plus scandaleux qu'elle est concomitante de l'accroissement des inégalités) ; mais elle ne condamne ni la propriété privée, ni l'initiative économique, ni une saine thésaurisation (gestion de "bon père de famille"). En fait, l'Église n'a pas véritablement de "troisième voie" à proposer entre capitalisme libéral et collectivisme marxiste, puisqu'elle penche très nettement pour l'économie libre. Cela étant dit, l'Église sollicite de façon pressante les laïcs catholiques à s'engager dans la vie sociale pour évangéliser le social et moraliser davantage la vie socio-économico-politique. Sans verser dans l'utopisme ! L'Église sait pertinemment qu'il n'existe pas de "système économique idéal" qui pourrait, par ses propres vertus, compenser complètement les effets de la faiblesse d'une nature humaine inclinant au péché. Le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde, pas même en matière économique...
Proposant une réflexion sur l'institution de l'année sabbatique et de l'année jubilaire, l'Église a exprimée dans le récent Compendium (Cf. infra) l'idée que l'évolution socio-économique tend spontanément et "normalement" à générer des discriminations et les inégalités. D'où la nécessité de corrections occasionnelles dans le système de répartition des richesses, sous peine de laisser croître dangereusement l'iniquité jusqu'à s'exposer à des mouvements de type insurrectionnels... correctifs aussi violents que socialement nécessaires ! Pour éviter d'en arriver là, il est de la responsabilité de chacun d'agir à son niveau...
Alors, quid des personnes qui se seraient enrichies "honnêtement" ? Il me semble que Raistlin a eu une magnifique intuition en affirmant que, n'ayant pas le courage de ne vivre que du nécessaire, nous sommes tous un peu des voleurs... Et dans ce cas, que signifierait s'enrichir honnêtement ? Le respect de la légalité est-il un critère suffisant ? Je ne crois pas. Il me semble qu'être riche et vivre "honnêtement" imposerait de mener une vie frugale, se contentant pour soi-même du strict nécessaire, faisant fructifier ses richesses au bénéfice de la collectivité, soulageant la misère autour de soi autant qu'il est en son pouvoir, et léguant à ses proches ce qu'il faut pour être à l'abri du besoin, sans excès. Beaucoup d'appelés mais peu d'élus, et Notre Seigneur Jésus-Christ a prévenu : Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu.
Merci de m'avoir lu. Que Dieu vous bénisse.
Christophe
24 Parmi les multiples dispositions qui tendent à rendre concret le style de gratuité et de partage dans la justice inspirée par Dieu, la loi de l'année sabbatique (célébrée tous les sept ans) et de l'année jubilaire (tous les cinquante ans) se distingue comme une orientation importante — bien que jamais pleinement réalisée — pour la vie sociale et économique du peuple d'Israël. En plus du repos des champs, cette loi prescrit la remise des dettes et une libération générale des personnes et des biens: chacun peut rentrer dans sa famille d'origine et reprendre possession de son patrimoine.
Cette législation veut établir que l'évènement salvifique de l'exode et la fidélité à l'Alliance représentent non seulement le principe fondateur de la vie sociale, politique et économique d'Israël, mais aussi le principe régulateur des questions inhérentes aux pauvretés économiques et aux injustices sociales. Il s'agit d'un principe invoqué pour transformer continuellement et de l'intérieur la vie du peuple de l'Alliance, afin de la rendre conforme au dessein de Dieu. Pour éliminer les discriminations et les inégalités provoquées par l'évolution socio-économique, tous les sept ans la mémoire de l'exode et de l'Alliance est traduite en termes sociaux et juridiques, de façon à rapporter les questions de la propriété, des dettes, des prestations et des biens à leur signification la plus profonde.
25 Les préceptes de l'année sabbatique et de l'année jubilaire constituent une doctrine sociale « in nuce ». Ils montrent que les principes de la justice et de la solidarité sociale sont inspirés par la gratuité de l'événement du salut réalisé par Dieu, qu'ils n'ont pas seulement une valeur de correctif d'une pratique dominée par des intérêts et des objectifs égoïstes, mais qu'ils doivent plutôt devenir, en tant que « prophetia futuri », la référence normative à laquelle chaque génération en Israël doit se conformer si elle veut être fidèle à son Dieu.
Ces principes deviennent le creuset de la prédication prophétique qui vise à les faire intérioriser. L'Esprit de Dieu, insufflé dans le cœur de l'homme — annonce les Prophètes — y fera s'enraciner les mêmes sentiments de justice et de miséricorde qui habitent le cœur du Seigneur (cf. Jr 31, 33 et Ez 36, 26-27). Alors la volonté de Dieu, exprimée dans le Décalogue donné sur le Sinaï, pourra s'enraciner de façon créative au plus intime de l'homme. De ce processus d'intériorisation dérivent une plus grande profondeur et un plus grand réalisme de l'action sociale, en rendant possible l'universalisation progressive de l'attitude de justice et de solidarité que le peuple de l'Alliance est appelé à assumer envers tous les hommes, de chaque peuple et nation.




