Questions économiques : le point de vue catholique

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Christophe
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Christophe »

Hugh ! :hugh:

Ce matin, faute de temps, j'ai rédigé un message rapide que je souhaiterai maintenant développer...

L'Église reconnait le principe la propriété privée comme un droit naturel et un prolongement de la liberté humaine ; néanmoins - et à la différence notable de certaines écoles capitalistes libérales - elle ne lui reconnait aucun caractère absolu : le droit de propriété est subordonné au principe supérieur de "destination universelle des biens", magnifiquement illustré par saint Ambroise (cf. citation supra). Ainsi, nul ne peut faire valoir son "droit de propriété" pour refuser à une personne nécessiteuse... En droit positif français, cette règle de justice naturelle est transcrite par deux articles du Code pénal : celui sur la non-assistance à personne en péril (article 223-6) et celui sur l'état de nécessité (article 122).

Saint Thomas disait qu'il fallait entendre le commandement "Tu ne tueras point" dans le sens "Tu ne tueras point de façon injuste". L'Église l'a suivie dans son interprétation puisque son Magistère reconnait des circonstances où il peut n'être pas illégitime de tuer (légitime défense, guerre juste, peine de mort, etc.). De même, il semble qu'Elle entende de la même façon le commandement "Tu ne voleras point" dans le sens "Tu ne voleras point de façon injuste", refusant là encore de faire de la propriété un absolu. Aussi est-il juste de prendre le superflu des riches pour le donner aux miséreux lorsque la destination universelle des biens n'est plus respectée. Mais les Robins des Bois n'ont pas l'autorité pour le faire... Car l'une des conditions de la "guerre juste", qui vaut aussi pour l'expropriation juste, est l'auctoritas principis : elles ne peuvent relever de la décision personnelle d'une personne privée (persona privata), mais seulement de la puissance publique.

Alors, l'Église condamne-t-elle le capitalisme ? Oui et non. Elle s'oppose à l'idéologie capitaliste qui tend à faire de la propriété un absolu ; elle exprime son indignation devant l'aggravation de la pauvreté (d'autant plus scandaleux qu'elle est concomitante de l'accroissement des inégalités) ; mais elle ne condamne ni la propriété privée, ni l'initiative économique, ni une saine thésaurisation (gestion de "bon père de famille"). En fait, l'Église n'a pas véritablement de "troisième voie" à proposer entre capitalisme libéral et collectivisme marxiste, puisqu'elle penche très nettement pour l'économie libre. Cela étant dit, l'Église sollicite de façon pressante les laïcs catholiques à s'engager dans la vie sociale pour évangéliser le social et moraliser davantage la vie socio-économico-politique. Sans verser dans l'utopisme ! L'Église sait pertinemment qu'il n'existe pas de "système économique idéal" qui pourrait, par ses propres vertus, compenser complètement les effets de la faiblesse d'une nature humaine inclinant au péché. Le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde, pas même en matière économique...

Proposant une réflexion sur l'institution de l'année sabbatique et de l'année jubilaire, l'Église a exprimée dans le récent Compendium (Cf. infra) l'idée que l'évolution socio-économique tend spontanément et "normalement" à générer des discriminations et les inégalités. D'où la nécessité de corrections occasionnelles dans le système de répartition des richesses, sous peine de laisser croître dangereusement l'iniquité jusqu'à s'exposer à des mouvements de type insurrectionnels... correctifs aussi violents que socialement nécessaires ! Pour éviter d'en arriver là, il est de la responsabilité de chacun d'agir à son niveau...

Alors, quid des personnes qui se seraient enrichies "honnêtement" ? Il me semble que Raistlin a eu une magnifique intuition en affirmant que, n'ayant pas le courage de ne vivre que du nécessaire, nous sommes tous un peu des voleurs... Et dans ce cas, que signifierait s'enrichir honnêtement ? Le respect de la légalité est-il un critère suffisant ? Je ne crois pas. Il me semble qu'être riche et vivre "honnêtement" imposerait de mener une vie frugale, se contentant pour soi-même du strict nécessaire, faisant fructifier ses richesses au bénéfice de la collectivité, soulageant la misère autour de soi autant qu'il est en son pouvoir, et léguant à ses proches ce qu'il faut pour être à l'abri du besoin, sans excès. Beaucoup d'appelés mais peu d'élus, et Notre Seigneur Jésus-Christ a prévenu : Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu.

Merci de m'avoir lu. Que Dieu vous bénisse.
Christophe
24 Parmi les multiples dispositions qui tendent à rendre concret le style de gratuité et de partage dans la justice inspirée par Dieu, la loi de l'année sabbatique (célébrée tous les sept ans) et de l'année jubilaire (tous les cinquante ans) se distingue comme une orientation importante — bien que jamais pleinement réalisée — pour la vie sociale et économique du peuple d'Israël. En plus du repos des champs, cette loi prescrit la remise des dettes et une libération générale des personnes et des biens: chacun peut rentrer dans sa famille d'origine et reprendre possession de son patrimoine.

Cette législation veut établir que l'évènement salvifique de l'exode et la fidélité à l'Alliance représentent non seulement le principe fondateur de la vie sociale, politique et économique d'Israël, mais aussi le principe régulateur des questions inhérentes aux pauvretés économiques et aux injustices sociales. Il s'agit d'un principe invoqué pour transformer continuellement et de l'intérieur la vie du peuple de l'Alliance, afin de la rendre conforme au dessein de Dieu. Pour éliminer les discriminations et les inégalités provoquées par l'évolution socio-économique, tous les sept ans la mémoire de l'exode et de l'Alliance est traduite en termes sociaux et juridiques, de façon à rapporter les questions de la propriété, des dettes, des prestations et des biens à leur signification la plus profonde.

25 Les préceptes de l'année sabbatique et de l'année jubilaire constituent une doctrine sociale « in nuce ». Ils montrent que les principes de la justice et de la solidarité sociale sont inspirés par la gratuité de l'événement du salut réalisé par Dieu, qu'ils n'ont pas seulement une valeur de correctif d'une pratique dominée par des intérêts et des objectifs égoïstes, mais qu'ils doivent plutôt devenir, en tant que « prophetia futuri », la référence normative à laquelle chaque génération en Israël doit se conformer si elle veut être fidèle à son Dieu.

Ces principes deviennent le creuset de la prédication prophétique qui vise à les faire intérioriser. L'Esprit de Dieu, insufflé dans le cœur de l'homme — annonce les Prophètes — y fera s'enraciner les mêmes sentiments de justice et de miséricorde qui habitent le cœur du Seigneur (cf. Jr 31, 33 et Ez 36, 26-27). Alors la volonté de Dieu, exprimée dans le Décalogue donné sur le Sinaï, pourra s'enraciner de façon créative au plus intime de l'homme. De ce processus d'intériorisation dérivent une plus grande profondeur et un plus grand réalisme de l'action sociale, en rendant possible l'universalisation progressive de l'attitude de justice et de solidarité que le peuple de l'Alliance est appelé à assumer envers tous les hommes, de chaque peuple et nation.
« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par deniserp »

Je crois comprendre ce que vous voulez dire par là, mais cela n'est pas forcément dû au fait du libéralisme. Je m'explique sur ce point. Supposons qu'une personne pauvre ait du mal à se nourrir (ce qui pourrait parraître logique compte tenu de la crise alimentaire actuelle qui est dû au fait que les Etats subventionnent les bio-carburants et aussi du fait de la mauvaise politique monétaire des Etats-Unis) et que cette personne vole pour se nourrir et qu'elle se fait prendre. Dans ce cas, le responsable du magasin pourrait agir en bon père de famille et laisser la personne pauvre repartir avec la nourriture volée.

Mais comme vous le dites, il est vraiment rare qu'on agisse ainsi. Toutefois, dans la société civile, il pourrait y'avoir des associations qui seraient financer par d'autres personnes plus riches qui veulent faire preuve de solidarité et aider ces personnes si elles le souhaitent bien entendu (dans une société catholique cependant, tout le monde devrait s'entraider je suis d'accord)

Maintenant, si je suis bien votre raisonnement, vous dites que la position de l'Eglise est non pas de rejeter le libéralisme mais de le critiquer. Certes, supposons qu'il y'ait des externalités dûes au libéralisme. Toutefois, il faut bien savoir, et en tant que libéral j'en suis conscient, les hommes n'agissent pas toujours de la même façon selon une situation identique. C'est ce qui fait sa personnalité. Les personnes qui n'agissent pas selon les principes de l'Eglise pourraient se voir être dans le péché en effet.

Maintenant, je suis d'accord avec tout le monde ici, la société parfaite n'existe pas. Cela est une utopie et les catholiques en sont consients autant que les libéraux à mon avis (bien qu'en Irlande il y'a des siècles on ait pu pratiquement arriver à une société libérale parfaite (donc anarcho-capitaliste)).

Je ne peux pas croire que le capitalisme avec le libéralisme soient si dangereux que cela.
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Raistlin
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Raistlin »

deniserp a écrit :Je ne peux pas croire que le capitalisme avec le libéralisme soient si dangereux que cela.
Je pense que, au contraire, le lbéralisme est réellement dangereux s'il n'est pas encadré par une morale forte.

J'argumente par un simple exemple : le système d'actionnariat. On arrive aujourd'hui à des situations où des entreprises licencient, non pas parcequ'elles ne sont pas rentables (ce qui est une bonne raison) mais parce que les bénéfices ne sont pas suffisants aux yeux des actionnaires (de plus, licencier fait apparemment monter le cours de l'action). D'un point de vue moral, c'est tout simplement immonde.

Bref, je ne suis pas anti-libéral, loin s'en faut, mais il y a clairement des défaillances dans le système. Et ces défaillances me semblent très dangereuses.

Cordialement,
« Dieu fournit le vent. A l'homme de hisser la voile. » (Saint Augustin)
Christian
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Christian »

Bonjour à tous,
:)

La force de la parole du Christ et sa constante actualité prend à contrepied les bondieuseries. Après 2000 ans de civilisation chrétienne, la lecture de l’Evangile scandalise encore, à tel point que d’aucuns édulcorent le message, le caviardent, nient sa radicalité, détournent son sens. Mais lisez-le. Vous verrez qu’il bat en brèche les intuitions communes, le prêchi-prêcha citoyen, la rectitude socialo.

Dur à entendre. Les ouvriers qui ont travaillé une heure à la fraîche sont payés autant que ceux qui ont trimé tout le jour. Les malins qui ont doublé le capital à eux confié sont royalement récompensés, et on leur donne même le pécule du miséreux qui n’a pas investi ( :exclamation: c’est dans Lc 19). Le prochain que je dois aimer n’est pas le pauvre (en quoi la pauvreté rendrait-elle aimable ?), mais je dois aimer celui qui m’a aidé — c’est bien plus difficile, et c’est dans Lc 10,29. Et notez aussi (quel choc !) que nous n’avons aucune obligation de payer l’impôt, contrairement à la servilité politique si souvent prescrite. Vous en doutez : pourtant c’est dans Mc 22,15 et aussi dans Mt 17,24 (cet épisode-là, on ne le mentionne jamais), et j’ai proposé mon commentaire
sur ce fil

Enoch a bien raison d’inscrire Lc 16 dans cette série d’enseignements décapants. C’est vrai que la conclusion du récit est décoiffante — mais pas dans le sens que lui prête Enoch.

Rembobinons le film :

Pas de pauvres dans notre histoire. Je l’ai montré ci-dessus. Enoch ne le réfute pas. Donc la conclusion à la Robin des Bois (voler les riches pour donner aux pauvres) est un contresens absolu.
D’ailleurs, elle irait, cette conclusion, à l’encontre de tout l’enseignement de Jésus, de toutes Ses paroles et de tous Ses actes (comme beaucoup l'ont noté sur ce fil).

La note de la Bible de Jérusalem que signale Raistlin n’est sans doute pas fausse, car ses auteurs sont savants, mais elle n’est pas pertinente. La parabole en effet ne met pas en scène un maître terrestre. Voilà le faux départ qui vicie la lecture d’Enoch. Le maître est le Père. Evidemment.

Le récit si déconcertant fait sens si on le retire du contexte réaliste, gouverné par l’audit comptable, pour le placer dans l’économie du Créateur s’adressant à Ses créatures. Quels sont les premiers mots du chapitre 16 ? « [Jésus] disait encore/aussi à ses disciples… » Donc la parabole de l’intendant malhonnête est la continuation de la parabole précédente, celle du « fils prodigue ». Qui elle-même nous parle d’une autre justice que celle des hommes. Quoi, ce père inique fait la fête à son fils dépravé, alors qu’il n’a jamais offert le moindre cadeau à l’enfant fidèle, toujours à ses côtés, travailleur et consciencieux ?!? Où est la justice ici ?

Ce Père prend à rebrousse-poil notre moralité, tout comme le maître de l’intendant.

La Maître nous a nommés intendants de Sa création. Il ne s’agit pas pour nous de placer ce don reçu sous le boisseau, de l’enterrer. Notre mission est de répandre la fortune du Maître, faire juter la Création, non pas pour l’accaparer, mais pour que tout le monde en bénéficie. Pas conserver, mais produire. Pas enterrer le capital reçu dans la cave, mais générer plus de richesse pour que tous prospèrent (le capitalisme réussit ça assez bien). Ainsi l’argent change de polarité. De malhonnête si on l’aime pour lui-même, il nous ouvre les tentes éternelles si nous devenons grâce à lui les co-créateurs avisés de la Création confiée à notre gestion. Puise dans mes biens, dit le Maître. Tu as maintenant compris qu’ils sont à ta disposition pour que tu en fasses profiter d’autres.

Un tel message est impossible à entendre pour des oreilles formées au misérabilisme. On nous a tant appris à ne pas aimer les créateurs de richesse. Devenir riche est justifié dans l’échange, pourtant, parce que d’autres s’y enrichissent aussi. Voler les riches, en revanche, est contreproductif. C’est pécher contre le projet même de Création.

Bien cordialement
Christian




Il y a des catholiques qui aiment tellement les pauvres
qu’ils ne cessent de réclamer des politiques pour produire plus de pauvreté
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Anne
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Anne »

Enoch a écrit :VOICI UNE REPONSE SPECIALE POUR ANNE T
Ben, j'en ai d'la chance! :/

Je vais y aller simplement:

1- Je ne suis toujours pas d'accord avec votre incitation au vol.

2- Benoit XVI ne dit nulle par de voler.

3-a) Comment faites-vous pour voler aux riches pour donner aux pauvres?

3-b) Donnez des exemples concrets.

Pour ce qui est de vos multiples contorsions pour éviter de répondre à la question 3, ça devient lassant.

D'autant plus, qu'ici nous avons les experts du Cirque du Soleil...
"À tout moment, nous subissons l’épreuve, mais nous ne sommes pas écrasés;
nous sommes désorientés, mais non pas désemparés;
nous sommes pourchassés, mais non pas abandonnés;
terrassés, mais non pas anéantis…
".
2 Co 4, 8-10
Christian
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Christian »

Bonjour à tous,
1 Jésus disait encore à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé parce qu'il gaspillait ses biens.
2 Il le convoqua et lui dit : 'Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.'
3 Le gérant pensa : 'Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Travailler la terre ? Je n'ai pas la force. Mendier ? J'aurais honte.
4 Je sais ce que je vais faire, pour qu'une fois renvoyé de ma gérance, je trouve des gens pour m'accueillir.'
5 Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : 'Combien dois-tu à mon maître ? -
6 Cent barils d'huile.' Le gérant lui dit : 'Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.'
7 Puis il demanda à un autre : 'Et toi, combien dois-tu ? - Cent sacs de blé.' Le gérant lui dit : 'Voici ton reçu, écris quatre-vingts.'
8 Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge : effectivement, il s'était montré habile, car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière.
9 Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l'Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
10 Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est trompeur dans une petite affaire est trompeur aussi dans une grande.
11 Si vous n'avez pas été dignes de confiance avec l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ?
12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera ?
13 Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier, et aimera le second ; ou bien il s'attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent.
(Luc, 16)
Comme la plupart d’entre vous, je me replonge souvent dans les Evangiles, et ‘le hasard’ m’a ramené sur Lc 16. Prise littéralement, l’histoire de cet intendant malhonnête est déroutante. Les commentateurs ne se bousculent pas ; et l’internet toujours si bavard ne livre pas grand chose. Je vais donc essayer de nourrir ce fil de quelques idées simples, qui me paraissent faire sens.

La parabole est indissociable de celle qui la précède, bien mieux connue, le Fils prodigue, et l’évangéliste les relie spécifiquement : « Jésus leur dit encore… ». Les deux récits, en effet, se font écho :

-- une figure d’autorité ⎯ le Père, le Maître ⎯ place une partie de ses biens entre les mains d’un proche. Mauvaise opération financière : le fils dilapide la somme reçue dans le stupre ; l’intendant abuse de la confiance placée en lui

-- le récit prend alors chaque fois un tour inattendu : la figure d’autorité (Dieu) ne s’indigne pas de cet usage répréhensible de son bien. Il ne punit pas. Au contraire, il se réjouit

-- notre sens de la justice est froissé de cette impunité, d’autant plus que la parabole du Fils prodigue met en scène un frère, figure de la piété filiale, auquel nous nous identifions. Ce brave garçon, fidèle, travailleur, n’a jamais reçu la moindre marque de reconnaissance de son père, et voilà que le débauché est fêté comme un prince !

Mais le fils et l’intendant ont utilisé différemment l’argent reçu, et c’est ici qu’un enseignement commence. Car sitôt sa bourse plate, le fils n’a plus d’amis. La débauche ne crée pas de liens. L’intendant, en revanche, investit pour les mauvais jours, il s’achète des relations durables. C’est pour sa prévoyance que le Maître le félicite.

Les fils de ce monde, les marchands, financiers, et autres entrepreneurs, sont plus habiles, nous dit Jésus, que les fils de la lumière. Mais le danger couru par ces petits malins est que l’argent un jour « ne soit plus là ». Et ce sera assurément le cas pour chacun de nous au moment d’être accueilli « dans les demeures éternelles ». Or quels seront les amis à ce moment dernier ? Ceux dont nous aurons amélioré la situation ici-bas. Le Maître nous a confié Sa création. Il attend de nous, non que nous l’utilisions à notre seul bénéfice, mais que nous cherchions notre bénéfice à travers la satisfaction d’autrui. L’intendant ne s’enrichit pas directement, il ne décampe pas avec les sacs de blé et les jarres d’huile pour les revendre, non, il rend la vie plus facile à autrui. Et cet autrui n’est pas nécessairement dans la misère. Rien ne nous indique que les débiteurs du Maître sont pauvres. Pour le Maître, l’intendant est digne de confiance parce qu’il fait des biens confiés l’usage le plus juste, il améliore le sort des hommes.

Et si pareillement nous faisons des petits éléments de la Création dont nous avons la charge un même juste usage, il nous sera confié de plus grandes choses. Mais si au contraire, nous nous approprions les « biens étrangers », ceux du Maître, à notre seul profit, sans aucun avantage pour autrui, qui nous donnera notre bien à nous ?

L’argent est une énergie. Il n’est pas à enfouir, comme le talent d’une autre parabole. Cette énergie doit nourrir des projets, grandir et faire grandir des êtres humains. A celui qui est un intendant fidèle, qui ne prend aucun risque avec le bien confié et rend le talent reçu sans intérêt ni profit, le Maître réserve un dur châtiment. C'est dans Mt 25

Etre les intendants de la Création, ce n’est pas la conserver en l’état, mais accepter le beau risque d’entreprendre, une leçon que d’aucuns oublient trop souvent aujourd’hui.

Cordialement

Christian



The problem human beings are facing is not the scarcity of resources,
but the plethora of opportunities.
We are still thinking in terms of hanging on to what we’ve got,
instead of liberating the process of creating more than we need.

Ernesto Rossi di Montelera, conférence au Centre d’Etudes Catholiques, Genève, février 2000
Olivier
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Olivier »

Christian a écrit :Bonjour à tous,
1 Jésus disait encore à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé parce qu'il gaspillait ses biens.
2 Il le convoqua et lui dit : 'Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.'
3 Le gérant pensa : 'Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Travailler la terre ? Je n'ai pas la force. Mendier ? J'aurais honte.
4 Je sais ce que je vais faire, pour qu'une fois renvoyé de ma gérance, je trouve des gens pour m'accueillir.'
5 Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : 'Combien dois-tu à mon maître ? -
6 Cent barils d'huile.' Le gérant lui dit : 'Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.'
7 Puis il demanda à un autre : 'Et toi, combien dois-tu ? - Cent sacs de blé.' Le gérant lui dit : 'Voici ton reçu, écris quatre-vingts.'
8 Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge : effectivement, il s'était montré habile, car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière.
9 Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l'Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
10 Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est trompeur dans une petite affaire est trompeur aussi dans une grande.
11 Si vous n'avez pas été dignes de confiance avec l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ?
12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera ?
13 Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier, et aimera le second ; ou bien il s'attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent.
(Luc, 16)
Comme la plupart d’entre vous, je me replonge souvent dans les Evangiles, et ‘le hasard’ m’a ramené sur Lc 16. Prise littéralement, l’histoire de cet intendant malhonnête est déroutante. Les commentateurs ne se bousculent pas ; et l’internet toujours si bavard ne livre pas grand chose. Je vais donc essayer de nourrir ce fil de quelques idées simples, qui me paraissent faire sens.

La parabole est indissociable de celle qui la précède, bien mieux connue, le Fils prodigue, et l’évangéliste les relie spécifiquement : « Jésus leur dit encore… ». Les deux récits, en effet, se font écho :

-- une figure d’autorité ⎯ le Père, le Maître ⎯ place une partie de ses biens entre les mains d’un proche. Mauvaise opération financière : le fils dilapide la somme reçue dans le stupre ; l’intendant abuse de la confiance placée en lui

-- le récit prend alors chaque fois un tour inattendu : la figure d’autorité (Dieu) ne s’indigne pas de cet usage répréhensible de son bien. Il ne punit pas. Au contraire, il se réjouit

-- notre sens de la justice est froissé de cette impunité, d’autant plus que la parabole du Fils prodigue met en scène un frère, figure de la piété filiale, auquel nous nous identifions. Ce brave garçon, fidèle, travailleur, n’a jamais reçu la moindre marque de reconnaissance de son père, et voilà que le débauché est fêté comme un prince !

Mais le fils et l’intendant ont utilisé différemment l’argent reçu, et c’est ici qu’un enseignement commence. Car sitôt sa bourse plate, le fils n’a plus d’amis. La débauche ne crée pas de liens. L’intendant, en revanche, investit pour les mauvais jours, il s’achète des relations durables. C’est pour sa prévoyance que le Maître le félicite.

Les fils de ce monde, les marchands, financiers, et autres entrepreneurs, sont plus habiles, nous dit Jésus, que les fils de la lumière. Mais le danger couru par ces petits malins est que l’argent un jour « ne soit plus là ». Et ce sera assurément le cas pour chacun de nous au moment d’être accueilli « dans les demeures éternelles ». Or quels seront les amis à ce moment dernier ? Ceux dont nous aurons amélioré la situation ici-bas. Le Maître nous a confié Sa création. Il attend de nous, non que nous l’utilisions à notre seul bénéfice, mais que nous cherchions notre bénéfice à travers la satisfaction d’autrui. L’intendant ne s’enrichit pas directement, il ne décampe pas avec les sacs de blé et les jarres d’huile pour les revendre, non, il rend la vie plus facile à autrui. Et cet autrui n’est pas nécessairement dans la misère. Rien ne nous indique que les débiteurs du Maître sont pauvres. Pour le Maître, l’intendant est digne de confiance parce qu’il fait des biens confiés l’usage le plus juste, il améliore le sort des hommes.

Et si pareillement nous faisons des petits éléments de la Création dont nous avons la charge un même juste usage, il nous sera confié de plus grandes choses. Mais si au contraire, nous nous approprions les « biens étrangers », ceux du Maître, à notre seul profit, sans aucun avantage pour autrui, qui nous donnera notre bien à nous ?

L’argent est une énergie. Il n’est pas à enfouir, comme le talent d’une autre parabole. Cette énergie doit nourrir des projets, grandir et faire grandir des êtres humains. A celui qui est un intendant fidèle, qui ne prend aucun risque avec le bien confié et rend le talent reçu sans intérêt ni profit, le Maître réserve un dur châtiment. C'est dans Mt 25

Etre les intendants de la Création, ce n’est pas la conserver en l’état, mais accepter le beau risque d’entreprendre, une leçon que d’aucuns oublient trop souvent aujourd’hui.

Cordialement

Christian



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Avez vous lu "un libéral nommé Jésus" de Charles Gave?
Christian
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Christian »

Bonsoir Olivier,

La réponse à votre question est non.

J’ai lu en copie des messages de Charles Gave échangés avec un correspondant commun, et je n’en ai pas retiré l’envie de lire plus de sa prose.

Mais si vous m'expliquez pourquoi je rate une grande expérience, peut-être serez-vous plus convaincant que l’auteur lui-même.

Christian
Olivier
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Olivier »

Christian a écrit :Bonsoir Olivier,

La réponse à votre question est non.

J’ai lu en copie des messages de Charles Gave échangés avec un correspondant commun, et je n’en ai pas retiré l’envie de lire plus de sa prose.

Mais si vous m'expliquez pourquoi je rate une grande expérience, peut-être serez-vous plus convaincant que l’auteur lui-même.

Christian
Je ne dis pas que c'est convainquant, mais ça vaut de le lire, c'est toujours intéressant.
Mais le livre a-t-il été mis à l'index?^^
Papé Robert
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Papé Robert »

Quel est votre comportement "économique" avec les gens que vous aimez ?

Vous êtes menuisier et votre meilleur ami l'est aussi. Que sont vos relations professionnelles ? Une entraide généreuse ou une concurrence loyale ?

Il a besoin de 1000 euros pour passer le cap difficile. Votre trésorerie vous permet de les lui avancer. Quel taux lui demanderez-vous ?

Voilà ce qui me parait être l'économie des chrétiens.

Les soviétiques ont expérimenté le collectivisme et l'égalitarisme. Un désastre ! Pourquoi ? Parce que le système n'est viable que pour une société de gens honnêtes. L'expérience a montré un développement extraordinaire de la tricherie généralisée....

Une économie basée sur les principes de l'Evangile ne s'applique qu'à une société d'individus respectueux des préceptes de l'Evangile.

Pour la société des hommes qui peuplent actuellement la planète, avec leur diversité de caractéristique, le capitalisme libéral se révèle le plus performant pour le fonctionnement de l'économie....et pour la dégradation des conditions de vie des plus faibles...

La meilleure solution réside sans doute dans une économie libérale encadrée par une politique sociale protégeant efficacement les acteurs de cette économie...
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

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Papé Robert a écrit :La meilleure solution réside sans doute dans une économie libérale encadrée par une politique sociale protégeant efficacement les acteurs de cette économie...
Si vous souhaitez désigner une économie non-administrée, il me semble qu'il serait préférable de parler d'économie libre plutôt que d'économie libérale. Car l'économie libérale est à l'économie libre ce que la licence est à la liberté authentique : une parodie, un simulacre !

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Christophe a écrit :
Papé Robert a écrit :La meilleure solution réside sans doute dans une économie libérale encadrée par une politique sociale protégeant efficacement les acteurs de cette économie...
Si vous souhaitez désigner une économie non-administrée, il me semble qu'il serait préférable de parler d'économie libre plutôt que d'économie libérale. Car l'économie libérale est à l'économie libre ce que la licence est à la liberté authentique : une parodie, un simulacre !

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Je ne connais pas la différence entre économie libre et économie libérale: pourriez-vous me l'indiquer en quelques mots ?
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

Message non lu par Christophe »

Papé Robert a écrit :Je ne connais pas la différence entre économie libre et économie libérale: pourriez-vous me l'indiquer en quelques mots ?
Bonjour

En quelques mots... L'économie libre repose les libertés individuelles en matière économique : liberté de propriété privée, liberté d'entreprendre, liberté de commerce, etc. Mais il est reconnu un rôle positif aux institutions sociales et politiques pour "réguler" la sphère économique : un interventionnisme qui trouve sa norme dans le principe de subsidiarité. Pour suppléer en cas de crise ; pour défendre le droit (préférentiellement celui des plus faibles qui ne disposent pas de moyens propres) ; pour encadrer et circonscrire le marché, etc. Bref, le politique étant le garant du bien commun, il a - aussi - la responsabilité de garantir que l'institution économique demeure subordonnée au bien commun de la société.

L'économie libérale est la mise en application de l'idéologie libérale. La différence avec l'économie libre, c'est le refus du politique. Le libéralisme, ce n'est pas l'économie de marché : c'est la société de marché. La politique ne régule plus l'économie ; pis, le marché devient une méthode de gouvernance de la société.

L'économie libre est une composante de l'état de droit ; l'économie libérale est le cheval de Troie du libéralisme, qui substitue la loi de la jungle, la loi du plus fort à l'état de droit.
Et malheur aux faibles...

Le libéralisme économique a été théorisé au XVIIIème siècle ; le socialisme marxiste au XIXème siècle.
Opposer économie libérale et économie marxiste comme s'il n'y avait pas d'autre alternative, c'est affirmer qu'il n'y avait pas de vie économique avant le XVIIIème siècle !!!
Effectivement, cela sert les intérêts partisans (des libéraux et des marxistes) mais est une imposture historique.

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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

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Comment qualifiez-vous l'économie sous Charlemagne ? sous Colbert ? Sous Napoléon I° ? Economie libre ? Capitaliste ? Ou....?
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Re: Questions économiques : le point de vue catholique

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Papé Robert a écrit :Comment qualifiez-vous l'économie sous Charlemagne ? sous Colbert ? Sous Napoléon I° ? Économie libre ? Capitaliste ? Ou....?
Et vous-même, diriez-vous qu'il s'agit d'économie capitaliste ? :siffle:

Marxiste et libéralisme me semblent porter deux conceptions extrêmes et opposées de l'économie. Les économies collectiviste et libérale s'opposent essentiellement dans leur rapport avec le politique. Mais, sur cette question, il existe entre les deux extrêmes un véritable continuum de configurations possibles... dont les cas historiques et réels évoqués relèvent... et un point d'équilibre, sur lequel se positionne l'économie libre. Cependant, le modèle économique ne peut pas être décrit uniquement par le rapport entre l'économie et le politique, même s'il me semble que c'est là que se joue aujourd'hui le "débat"...
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