Bonjour Gaudens,
Gaudens a écrit : ↑sam. 07 oct. 2023, 18:55 Faudra-t-il montrer son diplôme de licencié ou de docteur en théologie pour avoir le droit d'exercer le sensus fidelium auquel est appelé chaque membre du peuple chrétien ? Si l'on avait attendu les théologiens au VIIIe siècle pour défendre la vénération des icônes contre les iconoclastes, nous prierions peut-être aujourd'hui dans des églises nues.
Pour comprendre de quoi il retourne quand on parle du sensus fidei, le mieux est de lire le document de la CTI intitulé Le sensus fidei dans la vie de l’Église, dont je masque des extraits (les titres gras entre parenthèses sont de moi). La CTI n'est pas un organe du magistère, mais une commission articulée à cet organe magistériel qu'est la CDF. Je n'ai guère de goût aux documents de la CTI, mais il se trouve qu'ici le sensus fidei est bien expliqué.
I - La distinction du sensus fidei fidelium et du sensus fidei fidelis.
Le sensus fidei fidelium est une réalité communautaire et ecclésiale : l’instinct de la foi de l’Église elle-même. Le sensus fidei fidelis est l’aptitude personnelle qu’a le croyant, au sein de la communion de l’Église, de discerner la vérité de la foi. Cette aptitude personnelle ou sensus fidei fidelis donne à chaque fidèle de pouvoir discerner, en une sorte d’instinct ou de flair, ce qui est conforme ou contraire à la foi.
« À la différence de la théologie, que l’on peut décrire comme une scientia fidei, le sensus fidei fidelis n’est pas une connaissance réflexive des mystères de la foi, qui mettrait en œuvre des concepts et qui utiliserait des procédures rationnelles pour atteindre ses conclusions. Comme l’indique son nom (sensus), il s’apparente plutôt à une réaction naturelle, immédiate et spontanée, comparable à un instinct vital ou à une sorte de ‘‘flair’’, par lequel le croyant adhère spontanément à ce qui est conforme à la vérité de la foi et évite ce qui s’y oppose. » (CTI, 54).
Ce discernement peut s’opérer dans des jugements pratiques ou théorétiques.
D’abord en des jugements théorétiques, par lesquels, par le sensus fidei fidelis, certains fidèles, alors que dépourvus de la juridiction magistérielle, explicitent droitement, sans recourir à la scientia fidei, des vérités de foi implicitement révélées, formellement ou virtuellement. Ce point est peu abordé par le document de la CTI, encore que le n. 73 y fasse clairement référence quant aux enseignements théorétiques moraux.
Ensuite en des jugements pratiques. « Par exemple, la personne qui a développé la vertu de chasteté possède une sorte de ‘’sixième sens’’, une sorte d’ ‘’instinct spirituel’’ qui lui permet de discerner quelle est la juste attitude à adopter même dans les situations les plus complexes, en percevant spontanément ce qu’il convient de faire et ce qu’il faut éviter. La personne chaste adopte ainsi comme instinctivement l’attitude juste, alors même que le raisonnement conceptuel du moraliste peut laisser perplexe et indécis. » (CTI, 52). C’est un cas classique de jugement par connaturalité.
Enfin en des jugements hybrides, à la fois théorétiques et pratiques. Par exemple quand, « Avertis par leur sensus fidei, les individus croyants peuvent aller jusqu’à refuser leur assentiment à un enseignement de leurs pasteurs légitimes s’ils ne reconnaissent pas dans cet enseignement la voix du Christ, le Bon Pasteur. ‘‘Les brebis le suivent [le Bon Pasteur], parce qu’elles connaissent sa voix. Elles ne suivront pas un étranger ; elles le fuiront au contraire, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers’’ (Jn. X, 4-5). Pour saint Thomas, un croyant, même sans compétence théologique, peut, et même doit, résister en vertu du sensus fidei à son évêque si ce dernier prêche des choses hétérodoxes. En un tel cas, le croyant ne s’érige pas lui-même en critère ultime de la vérité de foi ; au contraire, face à une prédication matériellement autorisée mais qui le trouble, sans qu’il puisse expliquer exactement pourquoi, il diffère son assentiment et en appelle intérieurement à l’autorité supérieure de l’Église universelle. » (CTI, 63). Ici le jugement pratique par lequel le fidèle refuse l’assentiment à certains énoncés du magistère faillible est à raison d’un jugement théorique de disconformité de cet enseignement à la foi, ce alors même que, privé de la scientia fidei, la science de la foi qu’est la théologie (scolastique), le fidèle serait incapable de justifier rationnellement son choix, ne pouvant ici que prétendre son choix juste car fondé sur le flair infaillible du sensus fidei, au risque évident de s’illusionner. En effet, « Résister par principe à l’enseignement du magistère est incompatible avec un authentique sensus fidei. » (CTI, 80). Car « Les sujets du sensus fidei sont les membres de l’Église qui tiennent compte des paroles de Jésus à ceux qu’il envoie : ‘‘Qui vous écoute m’écoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette Celui qui m’a envoyé’’ (Lc. X, 16). » (CTI, 98).
On le voit, exciper du sensus fidei peut être des plus problématiques toutes les fois où, alors même qu’il impose la docilité aux enseignements du magistère suprême simplement authentique, il impose encore de s’y soustraire. Comment donc savoir si la soustraction est réellement légitime car réellement fondée sur le sensus fidei plutôt que sur sa négation-même ? « La difficulté à discerner le sensus fidelium authentique dans des cas comme ceux que l’on vient de citer souligne la nécessité d’identifier quelles sont les dispositions requises pour participer de façon authentique au sensus fidei ; ces dispositions peuvent à leur tour servir de critères pour discerner le sensus fidei authentique. » (CTI, 73).
La question cruciale est relative au sensus fidei fidelis. Que se passe-t'il si l'aptitude, autrement dit la capacité, la faculté de discerner les vérités de la foi, est mise en échec en tous les cas où, sous couvert de discerner la foi, le discernement aboutit à une négation de la foi ? La réponse suppose d’approfondir, par l’analyse théologique (sciencia fidei), ce qu’est le sensus fidei fidelis.
II - Trois aspects du sensus fidei fidelis doivent être distingués.
1. Le sensus fidei fidelis dans sa connexion aux vertus théologales de foi et de charité.
2. La connexion du sensus fidei fidelis au sensus fidei fidelium et à la scientia fidei.
3. L’infaillibilité du sensus fidei fidelis comme fruit du Saint-Esprit.
1. Le sensus fidei fidelis dans sa connexion aux vertus théologales de foi et de charité.
Le sensus fidei fidelis est un jugement de co-surnaturalité de l'intellect surélevé par la foi vivifiée par la charité à l'objet même de la foi. En d'autres termes, c'est une intelligence de la foi par mode illuminatif. Le sensus fidei fidelis est donc sinon assimilé du moins équiparé au jugement d'illumination mystique. La différence est qu'en le jugement qui procède d'une illumination mystique (comme espèce du genre illuminatif), celle-ci surajoute de nouvelles lumières infuses permettant de mieux cerner les vérités connues à la lumière de la foi. Dans le cas du sensus fidei fidelis, le surcroit de lumière résulte non de l'infusion de nouvelles lumières, mais d'un surcroit d'intensité de la lumière infuse de la foi à raison de l'embrasement plus intense du feu de la charité (le sensus fidelis relève donc du genre illuminatif sans s’assimiler à l’espèce illuminative précédemment décrite : c’est une autre espèce du genre). Il est nécessaire de distinguer spécifiquement ces deux modes illuminatifs d'intelligence de la foi, le premier pouvant être donné à celui dont la foi est informe ou formée, le second qu'à celui dont la foi est formée par la charité. Mais leur véritable différence est que même à être en état de grâce et charité, le récipiendaire du premier mode illuminatif reçoit l’infusion de nouvelles lumières lui donnant une meilleure intelligence de la foi, le second un surcroit d’intensité de la lumière de foi déjà infuse : « le sensus fidei fidelis se développe en proportion du développement de la vertu de foi » (CTI, 57) ; il « « découle de la foi et en constitue une propriété » (CTI, 49). Cet accroissement dans l'intelligence de la foi ne résulte donc pas du mode discursif propre à la théologie (scolastique) comme science, scientia fidei : « à la différence de la théologie, que l’on peut décrire comme une scientia fidei, le sensus fidei fidelis n’est pas une connaissance réflexive des mystères de la foi, qui mettrait en œuvre des concepts et qui utiliserait des procédures rationnelles pour atteindre ses conclusions. » (CTI, 54).
Cette incidence nécessaire de la charité dans le sensus fidei fidelis est affirmée aux numéros 48 et 50 du document. « Bien que la vision biblique de la foi soit plus large, la compréhension classique met en relief un aspect essentiel : l’adhésion de l’intellect, mû par l’amour, à la vérité révélée. » (CTI, 48). « Autrement dit, il s’agit d’une connaissance d’un autre ordre que la connaissance objective, laquelle procède par manière de conceptualisation et de raisonnement. C’est une connaissance par empathie, ou une connaissance du cœur. » (50). Il était normal que la CTI parle d'une connaissance par le cœur, puisqu'elle fait du sensus fidel fidelis une connaissance par co-[sur]naturalité, qui suppose l'expérience spirituelle des réalités surnaturelles ainsi surnaturellement jugées. En d’autres de ses autres affirmations, la CTI parle du sensus fidelis sans le référer explicitement à la charité, pour envisager le sensus fidei fidelis dans son rapport à la vertu de foi. Mais s'il est vrai que le sensus fidei fidelis « découle de la foi et en constitue une propriété » (CTI, 49) à raison de « la connaturalité [co-(sur)naturalité aurait été un terme plus exact] que la vertu de foi établit entre le sujet croyant et l’objet authentique de la foi » (CTI, 50), la situation est radicalement différente selon que la foi soit formée ou informe, c'est à dire vivifiée par la charité ou laissée à elle-même. Si la vertu de foi est le principe inchoactif du sensus fidei fidelis, la vertu de charité est, en tant que vivifiant celle de la foi, son principe terminatif ou complétif : sans la charité, le sensus fidei fidelis n'existe pas. Ce rôle essentiel de la charité dans la constitution du sensus fidei fidelis est explicitement affirmé par la CTI aux numéros 56-58. Relevons l'assertion principale : « Étant une propriété de la vertu théologale de foi, le sensus fidei fidelis se développe en proportion du développement de la vertu de foi. Plus la vertu de foi s’enracine dans le cœur et dans l’esprit des croyants et informe leur vie quotidienne, plus le sensus fidei fidelis se développe et se fortifie en eux. Or, puisque la foi, comprise comme une forme de connaissance, est fondée sur l’amour, la charité est requise pour l’animer et pour l’informer, afin d’en faire une foi vivante et vécue (fides formata). L’intensification de la foi chez le croyant dépend donc particulièrement de la croissance en lui de la charité, et le sensus fidei fidelis est pour cette raison proportionnel à la sainteté de sa vie. » (CTI, 57).
2. La connexion du sensus fidei fidelis au sensus fidei fidelium et à la scientia fidei.
(1) Le rapport du sensus fidelis au sensus fidelium.
Si le sensus fidei fidelium est partagé par l'ensemble des fidèles, tous peuvent comprendre que le sensus fidei fidelis de la plupart des fidèles ne va pas aussi loin que le sensus fidei fidelis des plus éminents d’entre les saints pérégrinant ici-bas. Autrement dit, si le sensus fidei fidelis est « l’aptitude personnelle qu’a le croyant, au sein de la communion de l’Église, de discerner la vérité de la foi » sous l’influence vivifiante de la charité, cette aptitude est corrélative à son degré d'illumination mystique (en tant que le sensus fidelis est une des espèces de la connaissance par mode d’illumination). Si donc « les aspects personnels et ecclésiaux du sensus fidei sont inséparables » (CTI, 48), la faiblesse ou la force de la charité et conséquemment du sensus fidei fidelis de tel fidèle rejaillira sur son degré de participation au sensus fidei fidelium de toute l’Église.
(2) Le rapport du sensus fidei fidelis à la scientia fidei.
Mais le sensus fidei fidelis ne doit pas seulement être envisagé en lui-même, comme fruit de la charité, mais aussi en son rapport à la scientia fidei. Et sous ce rapport, le défaut de science théologique ne peut que risquer d’altérer profondément le sens de la foi du fidèle (sensus fidei fidelis).
C'est bien de la scientia fidei qu'il est question quand la CDF affirme que la vocation ecclésiale du théologien scolastique est d’œuvrer « par une réflexion toujours plus approfondie, guidée par l'Esprit Saint, sur le contenu de la foi elle-même… qui, d'une manière particulière, a pour fonction d'acquérir, en communion avec le Magistère, une intelligence toujours plus profonde de la Parole de Dieu contenue dans l'Écriture inspirée et transmise par la Tradition vivante de l'Église. De par sa nature, la foi tend à l'intelligence, car elle ouvre à l'homme la vérité concernant sa destinée et la voie pour l'atteindre. Même si la vérité révélée surpasse notre discours, et si nos concepts sont imparfaits face à sa grandeur à la fin du compte insondable, elle invite pourtant notre raison - don de Dieu pour percevoir la Vérité - à entrer en sa lumière et à devenir ainsi capable de comprendre dans une certaine mesure ce qu'elle croit. La science théologique, qui recherche l'intelligence de la foi en réponse à la voix de la Vérité qui appelle, aide le Peuple de Dieu, selon le commandement apostolique, à rendre compte de son espérance à ceux qui le demandent… La théologie, qui recherche la ‘‘raison de la foi’’ et offre cette raison comme une réponse à ceux qui cherchent, fait intégralement partie de l'obéissance à ce commandement, car les hommes ne peuvent devenir disciples si la Vérité contenue dans la parole de foi ne leur est pas présentée… Au cours des siècles, la théologie s'est progressivement constituée en un véritable savoir scientifique. Il est donc nécessaire que le théologien soit attentif aux exigences épistémologiques de sa discipline... » CDF, Instruction Donum Veritatis, extraits.
La question est maintenant celle du rapport du sensus fidelis à la scientia fidei. On l’a vu, « à la différence de la théologie, que l’on peut décrire comme une scientia fidei, le sensus fidei fidelis n’est pas une connaissance réflexive des mystères de la foi, qui mettrait en œuvre des concepts et qui utiliserait des procédures rationnelles pour atteindre ses conclusions. » (CTI, 54). Mais si le sensus fidelis est par mode illuminatif, à proportion de la sanctification du fidèle, la maitrise discursive lui sera sinon nécessaire du moins souhaitable, pour formuler en termes théologiquement exacts les impresses illuminatives que le Ciel lui octroie. Bref, sans aucunement nier le primat de la voie illuminative sur la voie discursive, l’incapacité discursive (par défaut de science théologique) est un obstacle à l’expression mystique des saints. Il ne s’agit évidemment pas de dire que les saints ne pourraient légitimement s’exprimer qu’à être des docteurs en théologie scolastique, mais seulement qu’à défaut d’être formés à la théologie scolastique, leurs discours risquent d’être contaminés d’erreurs. « Si donc la foi théologale en tant que telle ne peut se tromper, le croyant peut par contre avoir des opinions erronées, car toutes ses pensées ne procèdent pas de la foi. Les idées qui circulent dans le Peuple de Dieu ne sont pas toutes en cohérence avec la foi. » (CTI, 55). Aussi, « Il revient aux pasteurs de l’Église de promouvoir le sens de la foi chez tous les fidèles, d’examiner et de juger d’une manière autorisée l’authenticité de ses expressions » (CTI, 47).
Je suis contraint de passer par le détour de la scolastique pour vous expliquer les limites du sensus fidei fidelis et l’importance de sa connexion à la scientia fidei. Fixons d’abord la terminologie. Si le mot « espèce » peut signifier un prédicable constitué du genre prochain et de la différence spécifique (universel in mente ; par exemple « humanité » définie par le genre « animal » et la différence spécifique supposée « rationnel »), et corrélativement la réalité spécifique de l’individu (universel in re ; tel individu singulier est un homme, réalise en son individualité, par sa forme substantielle unie à la matière envisagée abstraction faite des caractères individuants propre à cet individu, l’humanité commune, raison pourquoi cet individu est dit être « homme »), le mot désigne encore, dans la psychologie réaliste de la connaissance, une représentation sensible ou intelligible du réel. Dans le processus intellectuel, l’intellect agent abstrait l’intelligible virtuellement présent dans les espèces sensibles, pour transmuter l’espèce intelligible ainsi abstraite en l’intellect patient. On parle alors d’espèce impresse, l’intellect agent imprimant l’espèce intelligible abstraite du sensible en l’intellect patient. Mais l’intellect patient informé par l’espèce impresse réagit vitalement pour produire une espèce expresse, une espèce exprimant intelligiblement l’espèce impresse. Dans l’illumination mystique, Dieu se substitue à l’intellect agent pour imprimer en l’intellect une espèce intelligible d’ordre surnaturel, et laisse l’intellect ainsi surélevé produire son expresse : la production de l’expresse est seulement l’œuvre de l’intellect créé (l’incidence de Dieu sur la production de l’expresse n’étant que celle du concours général de Dieu – c'est-à-dire celle relevant de la causalité universelle de Dieu sur tout ce qui est). Tout à l’inverse, dans l’inspiration (scripturaire), l’action surnaturelle se prolonge à la production de l’expresse, raison pour laquelle Dieu est littéralement l’Auteur de toute l’Écriture (en synergie aux différents écrivains sacrés). Et parce que l’illumination se termine aux impresses, l’Église a confié aux théologiens, notamment ceux de l’Inquisition, le soin de contrôler les expresses de ceux se prétendant mystiques, soit pour débusquer les faux-mystiques illusionnés par la puissance préternaturelle satanique, soit pour vérifier l’orthodoxie des assertions des véritables mystiques. En effet, l’illumination se terminant à l’impresse, l’expresse peut être erronée à raison des limitations de l’intellect produisant l’expresse. De même, le sensus fidei fidelis étant d’ordre illuminatif, l’intelligence surnaturelle de la foi qu’il procure ne dépasse pas de soi le cadre de l’espèce impresse surnaturelle. De sorte que même à être mû par la charité, l’intellect peut errer.
En définitive, si le sensus fidei fidelis réfère « à l’aptitude personnelle du croyant à effectuer un juste discernement en matière de foi » (CTI, 3), et si, parce qu'il est un jugement de co-surnaturalité, il participe de l’infaillibilité de la vertu théologale infuse de foi, le plus souvent cette participation n’est pas telle qu’elle communique l’infaillibilité de la foi au discours du fidèle. « Le sensus fidei fidelis est infaillible de lui-même en ce qui concerne son objet, la vraie foi. Cependant, dans l’univers mental concret du croyant, les justes intuitions du sensus fidei peuvent se trouver mélangées à diverses opinions purement humaines, ou même à des erreurs liées aux étroitesses d’un contexte culturel déterminé. Si donc la foi théologale en tant que telle ne peut se tromper, le croyant peut par contre avoir des opinions erronées, car toutes ses pensées ne procèdent pas de la foi. Les idées qui circulent dans le Peuple de Dieu ne sont pas toutes en cohérence avec la foi. » (CTI, 55).
Bref, alors même qu’ayant son principe dans la grâce de la foi et de la charité, le sensus fidei fidelis ne sera véritablement sensus fidei qu’à ce que ses expressions soient orthodoxes. De sorte que là où la scientia fidei fait défaut sans que l’Esprit y supplée (cf. infra), le sensus fidei fidelis s'exerçant en des jugements théorétiques sera rendu inopérant à raison des expresses erronées visant à l’exprimer. Bref, il ne suffit pas d’aimer Dieu pour que les délires doctrinaux de l'amant relèvent du sensus fidei fidelis. Certes, il n’est aucunement nécessairement besoin d’être théologien pour être orthodoxe. Certes encore, si la scientia fidei des théologiens s'enracine dans leur sensus fidei, le sensus fidei fidelis n'implique aucunement de soi, comme condition nécesaire à son existence, la scientia fidei. Mais il serait risqué de s’en passer. À n'avoir qu'une intelligence discursive de la foi des plus restreintes par défaut d'une formation théologique orthodoxe idoine, l’absence de scientia fidei fera obstacle à l’exercice du sensus fidei fidelis toutes les fois où l’Esprit ne viendra pas suppléer à l’absence de maitrise du discours théologique scolastique en les jugements théorétiques du fidèle. Et l’affaiblissement du sensus fidei fidelis par défaut de scientia fidei rejaillira inexorablement sur le degré de participation du fidèle au sensus fidei fidelium : « les aspects personnels et ecclésiaux du sensus fidei sont inséparables ». (CTI, 48).
3. L’infaillibilité du sensus fidei fidelis comme fruit du Saint-Esprit.
En définitive, l’infaillibilité en acte du sensus fidei fidelis relève moins des vertus surnaturelles de foi et de charité que des dons du Saint-Esprit.
(1) Le rapport des vertus théologales aux dons du Saint-Esprit.
La distinction des vertus théologales de foi et de charité d’avec les dons du Saint-esprit est bien expliquée par saint Thomas d’Aquin : « Donc, dans la mesure où le moteur est élevé, il est nécessaire que le mobile lui soit proportionné par une disposition plus parfaite ; ainsi voyons-nous que l'élève doit être préparé plus parfaitement pour recevoir de son maître un enseignement plus élevé. Or il est manifeste que les vertus humaines perfectionnent l'homme en tant qu'il est apte par nature à être mû par la raison dans ses actes intérieurs ou extérieurs. Il faut donc qu'il y ait en lui des perfections plus hautes qui le disposent à être mû par Dieu. Et ces perfections sont appelées des dons, non seulement parce qu'elles sont infusées par Dieu, mais parce que, grâce à elles, l'homme est disposé à subir promptement l'impulsion de l'inspiration divine. C'est ce qui est écrit en Isaïe (L, 5) : "Le Seigneur m'a ouvert l'oreille ; et moi je n'ai pas résisté, je ne me suis pas dérobé." Le Philosophe dit encore que les hommes mus par un instinct divin ne doivent pas délibérer selon la raison humaine, mais suivre leur instinct intérieur, parce qu'ils sont mus par un principe meilleur que la raison humaine. Et c'est ce que disent certains : les dons perfectionnent l'homme pour des actes plus élevés que les actes des vertus. » (ST, I-II, 68, 1, co). Mais comment les dons pourraient-ils être supérieurs à la charité ? Comme suit : « Les dons dépassent la perfection commune des vertus, non quant au genre d'œuvres, de la manière dont les conseils dépassent les préceptes, mais quant à la manière d'agir, selon qu'on est mû par un principe plus élevé. » (ST, I-II, 68, 2, ad.1). « Par les vertus théologales et morales l'homme n'est pas perfectionné à l'égard de la fin ultime à ce point qu'il n'ait pas toujours besoin d'être mû par une impulsion supérieure du Saint Esprit, pour la raison déjà dite. (ST, I-II, 68, 2, ad.2). Le primat reste pourtant à la charité : L’homme est uni à Dieu par la charité, donc « nous concédons qu'elle est supérieure aux dons » (ST, I-II, 68, 8, ad.1). Car les dons sont au service de la charité. « Comme on vient de le dire, les dons sont pour l'homme des perfections qui le disposent à bien suivre l'impulsion divine. » (ST, I-II, 68, 1, co). Les dons sont donnés pour que la volonté humaine coopérant aux motions de la grâce soit rendue si parfaitement soumise à ces motions par les dons du Saint-Esprit que l’homme puisse dire : « si je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Ga. II, 20).
Bref, les fruits du Saint-Esprit sont en conséquence de ses dons : « La fin de toute réalité, c'est son fruit. » (ST, II-II, 8, 8, sc). « Comme il a été dit plus haut lorsqu'il s'est agi des fruits, on appelle fruits de l'Esprit certaines activités ultimes et délectables qui proviennent en nous de la vertu [= de la puissance opérative] de l'Esprit Saint. Or, l'ultime délectable a raison de fin, et la fin, c'est l'objet propre de la volonté. Voilà pourquoi il faut que ce qui est dernier et délectable dans l'ordre de la volonté soit en quelque sorte le fruit de toutes les autres activités qui se rattachent aux autres puissances. Ainsi, le don ou la vertu qui perfectionne une puissance peut donc offrir un double fruit : l'un se rattache à sa puissance propre ; mais il y en a un autre, quasi ultime, qui se rattache à la volonté. Selon cette distinction, il faut conclure qu'au don d'intelligence correspond, comme fruit propre, la foi, c'est-à-dire la certitude de foi ; mais, comme fruit ultime, à l'intelligence répond la joie, qui se rattache à la volonté. » (ST, II-II, 8, 8, co).
(2) Le sensus fidei fidelis est un fruit du Saint-Esprit.
« Saint Paul enseigne que ‘‘l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné’’ (Rm. V, 5). Il s’ensuit que le développement du sensus fidei dans l’esprit du croyant est particulièrement dû à l’action du Saint-Esprit. » (CTI, 57). « La charité permet chez les croyants le déploiement des dons du Saint-Esprit qui les conduisent à une compréhension supérieure des choses de la foi ‘‘en toute sagesse et intelligence spirituelle’’ (Col. I, 9). En effet, les vertus théologales ne donnent leur pleine mesure dans la vie du croyant que pour autant que celui-ci se laisse conduire par le Saint-Esprit (cf. Rm. VIII, 14). Les dons de l’Esprit sont précisément les dispositions intérieures gratuites et infuses qui servent de point d’appui à l’action de l’Esprit dans la vie du croyant. Par ces dons de l’Esprit, spécialement ceux d’intelligence et de science, les croyants sont rendus capables de comprendre intimement les choses spirituelles qu’ils éprouvent et de rejeter toute interprétation contraire à la foi. » (CTI, 58).
Bref, l’infaillibilité du sensus fidei fidelis, qui s’enracine dans les vertus théologales de foi et de charité, suppose que le fidèle soit si intensément surnaturalisé par les dons du Saint-Esprit que ses paroles soient préservées d’erreur, soit que Dieu les prononce par lui, soit du moins que Dieu les prémunise de toute erreur expressive. Mais de combien de fidèles ayant la foi et la charité pourrait-on dire sans exagération manifeste qu’ils sont tels la lyre ou la harpe de l’Esprit Saint ?
(3) Conclusion.
Ainsi, que vous soyez de sensibilité traditionaliste, conservatrice, progressiste, néo-moderniste, vous inclurez assez spontanément dans le sensus fidei les doctrines de votre mouvance en excluant celles des mouvances antagonistes. Si des progressistes ou des néo-modernistes excipaient du sensus fidei pour réclamer l'ordination des femmes, affirmer la légitimité des moyens contraceptifs ou celle des unions homosexuelles, comment leur démontrer qu'ils se trompent ? Si, à leur affirmation que « le sensus fidei implique de dire ça », la seule réponse est de dire que « le sensus fidei implique de ne pas dire ça », on opposera seulement sa pétition de principe à la leur. Bref, si l’on souhaite ruiner leurs délires, il faudra argumenter rationnellement à partir du donné révélé et de ses explications magistérielles et théologiques, ce qui suppose un minimum de connaissances acquises (vs. infuses).
Ou encore, si contaminé par les fruits corrompus d'une certaine théologie contemporaine germano-ignatienne qui, par le travail de subversion de l'intelligence de la foi (= de la théologie comme science) qu'elle opère, aboutit à professer un monophysisme inversé en conséquence d'une prétendue kénose intra-divine, vous basculez vous-même dans la niaiserie doctrinale en professant des affirmations monstrueuses telles que l'humilité de Dieu en sa divinité, vous pourrez réputer autant que vous voudrez ce salmigondis doctrinal relever du sensus fidei, il n'en sera pourtant rien, malgré qu'il répande sa contamination en des pans entiers de l’Église.
Ou encore, si ne comprenant pas que la charité est essentiellement un amour pour le vrai Dieu de la foi théologale, vous excipez de ce que Dieu est amour pour nier cette Charité divine au principe des peines sempiternelles qu’elle inflige à ceux trouvés à leur mort en désamour de Dieu, ou si encore, intervertissant l’ordre de la charité, vous assimilez les actes de philanthropie naturelle à la charité surnaturelle pour le prochain, vous ne ferez que nier la charité sous couvert de la reconnaitre, quand bien même vous diriez cette confusion doctrinale relever du sensus fidei ou de l’esprit de finesse…
En définitive, si, quant au sensus fidei fidelium, « le peuple croyant considéré comme un tout ne saurait errer en matière de foi », puisqu'il engage « l’infaillibilité in credendo de l’Église tout entière, laïcs et clergé ensemble », n'en demeure pas moins que le tout est plus que la somme de ses parties, ce que rappelle opportunément le n. 47 précité du document de la CTI.
II - L'USAGE BERGOGLIEN DU SENSUS FIDEI.
J'y reviendrais ultérieurement, en analysant la conception bergoglienne du sensus fidei fidelis dans sa connexion à sa conception du polyèdre eclésial, que le synode sur la synodalité a pour finalité de mettre en place.


