Wazabi,
Comment peut on encore arriver se persuader que les USA sont les sauveurs du monde....
alors que c'est tout l'inverse..
Je ne sais pas si vous avez déjà lu
Ni Marx Ni Jésus de feu
Jean-François Revel. Dans son livre, un chapitre porte spécialement sur la question de l'antiaméricanisme, sa genèse, ses codes, ses tics, ses manifestations culturelles. Revel s'y livrait à de nombreuses observations du genre «cliché versus la réalité ou facettes de la réalité».
Je dis ça, c'est juste enrichissant à connaître. Ça peut aider parfois; comme juste éviter de sombrer tout à fait dans l'inflation hargneuse, la déprime ou dans le réquisitoire unilatérale. C'est vrai pour moi aussi. Il fait bon parfois de lire un auteur même avec qui vous ne croiriez pas pouvoir partager beaucoup de pensées similaires. Pour moi, ce serait sans doute le cas avec Revel. Néanmoins, son chapitre reste intéressant.
Revel croyait-il en la puissance salvatrice américaine ? Je ne sais pas. Peut-être ...
Un extrait :
«... j'allais voir un montage d'actualité qui sortait à ce moment-là sur les écrans parisiens , dû à Frédéric Rossif et intitulé Pourquoi l'Amérique ? A s'en tenir à ce film, toute l'histoire des États-Unis entre les deux guerres mondiales se ramenait à la prohibition de l'alcool et à ses conséquences, au gangstérisme, au Ku Klux Klan, au crime judiciaire dont furent victimes Sacco et Vanzetti, à la crise économique, au chômage, au matraquage des ouvriers par la police, au FBI. Les déclarations d'hommes publics étaient presque toutes stupides, soulignées comme telles par le commentateur, accueillies par des ricanements dans la salle. Les réformes sociales introduites sous Roosevelt étaient, sans doute, mentionnées, mais on ne comprenait pas d'où elles pouvaient surgir, puisque l'état d'esprit gauchisant qui régnait parmi les conseillers du président et dans l'opinion durant l'immédiat avant-guerre n'était pas mentionné [...] le pays nous était dépeint comme peuplé exclusivement de racistes tueurs de nègres, de policiers bestiaux, de dames patronnesses grotesques et de gangsters.
Au moment de la guerre européenne de 1939, l'une des déclarations auxquelles il était accordé le plus d'importance était un discours pro-hitlérien de l'aviateur Charles Lindbergh, aux positions d'extrême-droite notoires, cependant que le parti nazi américain avait droit aussi à un copieux métrage de projection.
Par quelle inconséquence les Américains avaient-ils ensuite soutenu les Anglais ? On ne comprenait pas, enfin, comment les États-Unis, après avoir armé et équipé l'armée russe et rééquipé l'armée britannique, sans parler de la leur propre, entre 1942 et 1944, après être intervenus directement en Europe et après avoir assuré la victoire des Alliés, ont pu émerger de la guerre, après vingt-cinq ans de cette vie publique où l'idiotie le disputait au crime, comme première puissance économique, politique, technologique et scientifique du monde. De la part d'un peuple composé d'abrutis et de fascistes, c'était étonnant.
Si les conceptions que nourrissent la plupart des Européens sur l'Amérique sont vraies, comment se fait-il que Mussolini, Hitler, les procès de Moscou, les camps de concentration, le pétainisme, le franquisme, les persécutions raciales, la Gestapo, la Guépéou, les fusillades généreuses d'adversaires politiques en Allemagne, URSS, Espagne, France, Italie, que tout cela ait précisément fleuri en Europe et non en Amérique ? [...] Depuis que je suis en âge de distinguer les deux continents, j'entends prédire les progrès de la droite fasciste en Amérique et ceux de la gauche socialiste en Europe. C'est vraiment là une des merveilles de l'histoire contemporaine, qui rend insaisissable que tant de millions d'Européens depuis cinquante ans se soient réfugiés aux États-Unis pour fuir nos diverses vagues d'oppression en tout genre, et si peu d'Amérique en Europe.
[...]
Pareillement, l'homme politique américain est généralement présenté comme un prodige de suffisance. Il entasse les âneries et les perles. Ainsi, le chemisier Truman, éructant des onomatopées, le gâteux Eisenhower, entièrement absorbé par le golf. Dans le film de Rossif, Pourquoi l'Amérique ? le public était invité à faire des gorges chaudes de la célèbre phrase du président Hoover :«Nous nous acheminons vers une ère de prospérité sans précédent dans l'histoire du monde.» , prononcée quelques semaines avant le début de la grande crise de 1929. Phrase malencontreuse, cela va de soi, eu égard à ce qui s'est passé immédiatement après, mais nullement ridicule et même profondément exacte eu égard aux dix ou quinze années suivantes.
C'est en effet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les États-Unis allaient entrer dans l'ère de la consommation de masse et atteindre un niveau de vie (qu'on aime ou pas le genre de vie concomittant est une autre question) que n'avait connu auparavant aucune société dans l'histoire.
[...]
Un autre exemple m'en a été fourni par un dialogue qui peut se schématiser ainsi :
«Les Américains sont à la fois peu cultivés et prudes. - Pardon, ils lisent proportionnellement plus que nous, les chiffres de vente sont là pour le prouver. - Peut-être, mais il s'agit surtout de livres obscènes.» Ou encore : «Les Américains ne s'intéressent pas au drame des Noirs et ne cherchent pas à les comprendre. - Pardon, Soul on Ice[témoignage d'un ex-Black Panther] s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires, - Possible, mais alors il a dû être acheté uniquement par des Noirs, et non par des Blancs. - On vient de créer une chaîne de télévision destinée aux seuls Noirs. - C'est pour mieux les aliéner : ils ne savent pas lire; on les a maintenu dans l'analphabétisme.»
Bien sûr, il s'écoulait plusieurs minutes entre ces énoncés contradictoires, je ramène ces dialogues à leurs paliers principaux. Implicitement ou explicitement, c'est ainsi que fonctionne le raisonnement dans l'antiaméricanisme.
(pp. 148-158)