Attention Cinci, cette lecture est très dangereuse : elle n'est pas loin de dissocier l'humanité et la divinité de Jésus.
C'est un piège dans lequel on tombe facilement, car il semble expliquer bien des choses : on voit Jésus un coup comme un homme, puis comme Dieu, alternant ainsi entre l'un et l'autre. Dans cette logique, certains ont été jusqu'à dire que seul l'homme aurait été crucifié, et pas Dieu, parce que Dieu crucifié c'est intolérable (et en effet, c'est un scandale !).
Il faut fermement tenir que Jésus est toujours, à chaque instant, à la fois pleinement Dieu et pleinement homme.
Alors effectivement, cela pose la question : Dieu peut-il être tenté ? Mais bon, finalement, ce n'est pas très différent que de se demander si Dieu peut mourir...
Si on en croit le Psaume 94, les hébreux au désert ne se sont pas trop posé la question :
08 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi,
09 où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit.
Et si on y songe, si le Décalogue stipule "Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu", c'est bien parce qu'il y aurait une possibilité de le faire (il n'y a pas besoin d'interdire ce qui est impossible).
Mais alors, que signifie "tenter Dieu" ?
Si on traduit "tenter" par "mettre à l'épreuve", on comprend mieux.
Est-ce qu'on peut généraliser, et dire que Dieu nous met à l'épreuve quand nous connaissons la tentation ?
L'épître de Jacques nous dit que non :
1, 13 Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : « Ma tentation vient de Dieu. » Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne.
Dieu ne tente personne. Mais Dieu accepte que l'homme soit mis à l'épreuve : on le voit notamment au livre de Job, ou Dieu accepte que le satan (l'accusateur) éprouve la foi de Job.
Alors, utiliser la déconstruction pour défaire les fausses conceptions que l'on se fait de Dieu, et par là épurer sa foi : oui, c'est une bonne idée. Mais déconstruire pour mettre à la place des idées fausses, c'est une très mauvaise idée.
La tentation de distinguer en Jésus l'homme et Dieu, de penser que seul l'homme connaîtrait certains passages et pas Dieu, c'est une tentation courante. Très courante. Et c'est une tentation qui vise très clairement à nous détourner de Dieu. N'y cédez pas.
Au désert, face au diable, Jésus était pleinement homme et pleinement Dieu.
Par contre, Jésus, en tant qu'homme, doit apprendre à agir en homme. A penser en homme. A parler en homme.
Un exemple : Jésus a été enfant. Comme tous les enfants, il a appris à dire "Papa", et même dans sa langue maternelle, l'araméen : "Abba". Comme tous les enfants, il a appris ce mot, et a appris à l'utiliser pour parler de son père, le charpentier : Joseph. Tout comme il a appris à dire Maman à Marie.
Et parce qu'il a fait cette expérience d'homme qui apprend à dire Abba, il a pu utiliser ces mots d'hommes pour parler aux hommes de Celui avec qui, en tant que Fils, il entretient une relation toute particulière : le Père. Et c'est bien parce que Jésus nous a révélé que ce mot est approprié que nous pouvons à notre tour appeler Dieu "Notre Père". Sans cette révélation, il nous serait impossible de savoir que le terme de Père est approprié.
De la même manière, il a fallu que Jésus, pour être pleinement homme, affronte la tentation et y réponde avec des mots d'hommes. D'où le fait que Jésus ne répond pas à Satan par un commandement divin, mais en citant les Ecritures, et même en citant des passages concernant l'homme en tant que pécheur (et donc l'homme qui a cédé à la tentation). Il fallait que Jésus, pleinement Dieu, fasse l'apprentissage humain du combat spirituel.
Combat où on ne voit guère Jésus avoir de difficultés : il est pleinement Dieu, et ne peut pas perdre. Il le fallait, afin que nous aussi, hommes, ayons part à Sa victoire.
C'est ce qu'explique la Lettre aux Hébreux :
Héb. 2 (TOB) a écrit :17 Aussi devait-il en tous points se faire semblable à ses frères, afin de devenir un grand prêtre miséricordieux en même temps qu'accrédité auprès de Dieu pour effacer les péchés du peuple. 18 Car puisqu'il a souffert lui-même l'épreuve, il est en mesure de porter secours à ceux qui sont éprouvés.
L'épreuve de sa Passion, il commence à y faire face juste après son baptême, par ces tentations : car ce que le diable lui propose, c'est bien d'y échapper, à cette épreuve. C'est à cela qu'il le mène, et qu'il finit par lui proposer avec la 3e tentation : le Royaume sans la Passion. Jésus fait librement le choix de s'engager sur le chemin de la Passion.
Il est aussi très important que Jésus fasse ce choix librement. Ce n'est pas le Père qui lui dit "écoute bonhomme, maintenant que tu as pris chair, il n'y a plus à y couper, ça doit finir sur la croix, que tu le veuilles ou non".
Non, Jésus lui-même le dira : personne ne lui prend la vie. C'est lui qui la donne, librement. Et qui dit liberté du don, liberté du choix, dit tentation de choisir autrement que la volonté du Père.
Mais en même temps, personne ne va jouer avec le tentateur de sa propre initiative ("tenter le diable") : Jésus, pleinement homme, n'y va pas de lui-même, mais parce que l'Esprit l'y envoie. Et ainsi, tout est cohérent, et le plan divin de salut suit son cours.