Cinci,
Le désert est le lieu biblique du combat spirituel : au désert, on risque sa vie. On est dans une situation où se joue la vie et la mort. Le désert est aussi par où il faut passer pour rencontrer Dieu. Les 40 jours et 40 nuits sont une référence explicite à Moïse (qui a passé 40 jours et nuits au sommet de l'Horeb en présence de Dieu, intercédant pour le salut d'Israël, peuple dur, méchant et pécheur) et aussi à Elie, qui a marché 40 jours et 40 nuits au désert en route vers l'Horeb.
Se référer à Moïse et à Elie, c'est aussi une façon de convoquer la Loi et les Prophètes, c'est à dire toute l'histoire sainte, toute l'Alliance que Dieu a donné aux hommes pour leur apporter le salut. C'est cette histoire de l'Alliance qui arrive à son accomplissement avec Jésus (les temps sont accomplis).
Bref, je m'éloigne. Le désert, donc, lieu du combat spirituel. Au désert, on est en faiblesse, et on dépend entièrement de ce que Dieu aura disposé pour nous : si le puits est à sec quand on y arrive, on meure de soif. Soit on se tourne vers Dieu, de qui l'on reçoit toute subsistance, soit on se détourne de Lui et on se fie à ses propres forces, dont on constate bien vite combien elles sont limitées.
Vous avez raison, la progression des deux tentations plus une est tout à fait significative. Et c'est bien d'une progression qu'il s'agit : les deux premières conduisent à la troisième, formulée différemment.
La première tentation n'est pas celle d'un confort matériel. Elle est celle de la nourriture, de ce qui donne la vie, alors que Jésus est affamé et aux portes de la mort. Elle est tentation de prendre, de chercher en soi les moyens de la vie, au lieu de rester dans la dépendance du Père qui connait nos besoins et nous donne ce qui est nécessaire à notre subsistance. Elle est tentation de la convoitise : prendre ce qui est donné, et par là annuler le don. Le diable dit à Jésus "ordonne". Qui ordonne, si ce n'est le maître de la maison ? Dans une maison, il y a le Père, le paterfamilias du droit romain, qui dirige tout. Et les enfants. En grec, l'enfant se dit
pais, mot qui peut aussi se traduire par "serviteur" (cf Isaïe et les chants du serviteur souffrant, traduit
pais dans la LII) : c'est tout dire de leur statut. Un fils qui ordonne, c'est un fils qui usurpe l'autorité du père. L'attitude filiale, c'est d'aller demander au père. C'est l'attitude de la prière, qui loue le Père justement en reconnaissant que l'homme reçoit tout de Lui, et qu'Il a la puissance de donner. La prière de supplication n'est pas une moindre attitude spirituelle, elle est au contraire manière de rendre grâce au Père.
La seconde tentation, c'est celle de mettre le Père au défi : de toute façon, jamais tu n'autoriseras que ton Fils meure... Je suis un peu gêné de lire que même le Pape y voit une tentation de spectaculaire (interprétation très courante), car je pense que l'on passe là à côté de la pointe de cette seconde tentation, qui est surtout de nier que pour le salut des hommes, il faut que Jésus meure. La première tentation, c'était "tu peux décider de ne pas mourir". La seconde, c'est "OK, tu acceptes d'offrir ta vie au Père : mais en réalité, tu n'offres rien, puisque tu ne risques pas de mourir".
La troisième tentation, la plus importante, est celle de dire qu'en fait, il y a un moyen plus simple d'arriver au Royaume, sans avoir besoin de mourir : il suffit d'un petit geste, rien qu'une petite prosternation. Tu n'as même pas besoin de renoncer au culte que tu rends à Dieu, il te suffit de faire un geste vers un autre. C'est d'ailleurs exactement la tentation que connaîtront les premiers martyrs sous la persécution romaine : allez, ne soit pas stupide, accepte de mettre rien qu'un grain d'encens pour l'empereur, et tu auras accompli ton culte public obligatoire. Après, libre à toi de prier ton Dieu chez toi, dans le secret de ta maison... D'ailleurs, tu n'es même pas obligé d'y mettre une intention religieuse réelle : il suffit de faire ton acte public d'allégeance au culte républicain. On le voit : c'est encore tentation de se détourner de sa relation exclusive au Père. Encore et toujours, ce que le diable souhaite, c'est détourner l'homme de Dieu. Tu est venu annoncer le Royaume ? Vois, je suis prêt à te l'offrir, pour autant que tu acceptes de tenir ce royaume non pas de Dieu, mais de moi.
Il est évident que ce combat est gagné d'avance (par Jésus) : en Dieu, rien ne peut séparer le Fils du Père, unis dans l'Esprit. Mais pour qu'il y ait victoire sur la tentation, il faut bien que le combat ait eu lieu ! Et donc oui, on peut dire que l'Esprit a conduit Jésus au désert pour la victoire sur la tentation.
Comme le souligne le Pape, l'arme du Christ en ce combat, c'est la Parole. On peut même aller plus loin que ce qu'il dit dans cette homélie (nécessairement simple), en allant regarder de plus près les passages cités par Jésus : ce sont toujours des passages qui concernent des hommes
pécheurs. Il ne combat pas avec les armes du justes, mais avec celles du pécheur, Lui qui n'a pas connu le péché !
1e réponse :
Dt 8,3 a écrit :Il t'a humilié et t'a fait avoir faim, puis il t'a nourri de la manne, que tu ne connaissais pas et que n'avaient pas connus tes pères afin de te faire savoir que l'homme ne vit pas de pain seul, mais que l'homme vit de tout ce qui sort de la bouche de Yahvé.
Le peuple d'Israël s'est écarté de Dieu, et Dieu lui a fait connaître une expérience d'humilité pour restaurer son lien avec Dieu, dont il reçoit toute vie.
2e réponse :
Dt 6, 16 a écrit :Vous ne tenterez pas Yahvé, votre Dieu, comme vous l'avez tenté à Massa.
Ce commandement rappelle que le peuple a mis Dieu au défi, à Massa-Mériba : il s'est révolté en accusant Dieu de les laisser mourir de soif. Et Dieu a fait jaillir la source du rocher (par le geste de son serviteur Moïse). C'est là encore un commandement donné à un peuple pécheur pour restaurer sa relation à Dieu.
3e réponse :
Dt 6, 13-14 a écrit :C'est Yahvé, ton Dieu, que tu craindras, c'est lui que tu serviras, et c'est pas son nom que tu jureras. Vous n'irez pas à la suite d'autres dieux, d'entre les deux des peuples qui seront autour de vous, car c'est un Dieu jaloux, Yahvé, ton Dieu, qui est au milieu de toi.
Là encore, c'est un commandement adressé à un peuple qui s'est détourné de Dieu, allant chercher un recours aux dieux d'autres peuples. N'oublions pas que pendant même que Moïse recevait les tables de la Loi portant le Décalogue, Israël était en train de construire le veau d'or ! Que c'est à cause de cela que Moïse a jeûné sans manger et sans boire pendant 40 jours et 40 nuits, intercédant auprès de Dieu pour le salut du peuple...
Le diable tente Jésus de rompre son lien filial, sa dépendance au Père, son acceptation de la volonté du Père, acceptation qui va jusqu'au libre don de sa vie pour le salut de tous. Jésus répond avec les armes du pécheur : la Parole qui rétablit l'alliance entre Dieu et son peuple, la Parole qui rétablit l'homme dans sa dépendance à Dieu, jusqu'au don de sa vie. C'est bien pour cela qu'il nous est possible d'avoir part à cette victoire : elle est acquise précisément par les armes qui nous sont données pour que le pécheur soit rétabli dans sa relation juste à Dieu, c'est à dire qu'il soit justifié.
Ce passage d'Isaïe 8 est très beau, mais il me semble qu'il concerne tout l'évangile, et pas seulement l'épisode de la tentation au désert (même si le premier paragraphe effectivement correspond fort bien).
"L'obscurité sera chassée, car il n'y aura pas de nuit là où il y avait de l'angoisse", cela correspond tout à fait à la Passion : a Getsémanie, Jésus a tellement connu l'angoise qu'il a transpiré du sang. Et pourtant, il a vaincu la nuit de la mort, a chassé l'obscurité et y a apporté la vie et la lumière.
Quant au 3e paragraphe, on y voit tout le ministère de Jésus autour de la mer de Galilée. Le pays de Zabulon et de Nephtali, c'est précisément la région de Galilée (voir une carte des 12 tribus d'Israël). La route de la mer, c'est la
via maris, cette grande route internationale qui partait d'Egypte, longeait la côte, obliquait vers l'intérieur des terres pour contourner le mont Carmel, et de là traversait la Galilée en passant tout près de Capharnaüm, ville frontière où Jésus s'était installé et d'où il rayonnait sur toute la région, y compris au-delà du Jourdain, en Décapole et jusqu'à Césarée de Philippe.
Il y a énormément à dire sur la géographie, admirablement disposée par Dieu pour préparer le salut, mais on s'écarterait trop du sujet... En tout cas, relire l'évangile avec un atlas biblique à côté, c'est fascinant...