Cher Cgs,
Troisième voie : la preuve par la contingence.
LES FAITS : il existe des êtres contingents
Là encore nous partons d’un fait d’expérience évident : il y des êtres qui commencent et finissent d’exister. Cela est particulièrement évident pour nous-mêmes : nous sommes nés et nous mourrons un jour. Voilà une certitude inattaquable. De même dans l’ordre minéral, des substances nouvelles apparaissent et disparaissent. Ces êtres appelons-les contingents c’est-à-dire êtres qui pourraient ne pas être ou ne pas exister.
Des êtres commencent et finissent d'exister, c'est entendu : nous ne sommes là que dans le constat. Doit-on dire que de tels étants sont contingents ? En eux-mêmes, oui ; mais rien ne permet de conclure, du seul constat de leur contingence intrinsèque, qu'ils ne seraient pas nécessairement causés. Auquel cas, ils seraient contingents par soi mais nécessaires par autrui. Mais peut être seraient-ils eux-mêmes causés par des causes singulières et contingentes sans que soit besoin d'y introduire une nécessité par autrui. Voyons la suite.
PRINCIPE D’INTERPRÉTATION DES FAITS
Or tout être contingent ne peut exister que s’il reçoit actuellement l’existence par un être nécessaire ou non contingent. Un être contingent se définit, on l’a dit, par son aptitude à pouvoir ou ne pas pouvoir exister. Or s’il peut ne pas exister, c’est qui ne trouve pas en lui-même la raison de son existence : s’il trouvait en lui-même, l’existence lui conviendrait nécessairement à titre de propriété essentielle. Du coup, il ne pourrait pas ne pas exister ; il ne serait pas contingent, et il existerait depuis toujours. Or s’il ne trouve pas en lui-même son existence, il la tient d’un autre.
Que l'existence ne convienne pas à titre de propriété essentielle au contingent, je l'admets volontiers. Qu'on en infère qu'il doive
recevoir l'existence d'un être nécessaire, je le nie. Plus exactement, je nie cette inférence devoir s'imposer de la seule contingence du contingent. Il vous faudrait ici démontrer l'existence d'une cause première efficiente dont l'être (l'esse ut actus, l'exister) soit l'effet propre. Mais voyons l'argumentaire en sens contraire.
Maintenant, posons-nous la question : cet autre dont il tient son existence, est-il contingent ou nécessaire ? S’il est nécessaire, l’affaire est entendue, nous tenons là Dieu. S’il est contingent, on ne fait que repousser le problème car il faut se poser la même question jusqu’à ce qu’on trouve la raison qui rende compte de l’existence de cette collection d’êtres contingents. Cela sera soit dans une collection infinie d’êtres contingents, soit dans un être nécessaire. Or il est impossible que ce soit dans une collection infinie d’êtres contingents, car un ensemble même infini d’êtres contingents, est [in]suffisant pour exister : si aucun d’eux n’a de raison suffisante pour rendre compte de sa propre existence, le tout lui-même est contingent. Il faut donc, pour expliquer l’existence des êtres contingents, un être nécessaire.
J'ai corrigé la citation, incompréhensible à défaut, en surlignant en gras l'ajout : une suite infinie d'étants contingents est insuffisante pour exister si aucun d'eux n'a de raison suffisante pour exister.
Ceci fait, penchons-nous sur l'argument. Il y est question de raison suffisante. Je veux bien, mais va falloir creuser. Raison suffisante de quoi ? De l'existence d'un contingent. Il me semble que, tant que vous n'aurez pas démontré que l'existence (c'est à dire l'être comme acte, esse ut actus, à distinguer de l'esse in actu, l'être en acte) est l'effet propre de Dieu, l'argumentaire ne peut être probant. En effet, il y a un postulat sous-jacent au raisonnement, savoir la composition d'essence et d'être (existence) en tout étant contingent. Cette thèse, que je défends à la suite de nombreux thomistes, est contestée par un courant thomiste dissident, par le courant suarézien, et aussi semble-t-il par le courant scotiste (encore que).
Pour les tenants de la composition d'essence et d'existence, l'existence ne relevant pas des principes essentiels, elle doit être reçue par l'essence, de sorte que, sans jamais que l'essence soit réalisée à part l'existence (que serait une essence existant avant d'avoir l'existence sinon un monstre philosophique ?), elle est avec l'existence un co-principe de l'étant : essence et existence sont produites simultanément, et leur union constitue l'étant. Dans cette perspective, l'étant (ens) est en acte (esse in actu) par l'être comme acte (esse ut actus, exister) reçu. Aussi, quant à la raison suffisante de l'existence, ne pouvant la trouver dans les principes spécifiques et idiomatiques du singulier, ni donc dans l'une quelconque des causes singulières qui le précèdent, il faudra la déduire se trouver dans une cause efficiente première ayant l'existence par essence, dans un dieu donneur d'être (d'existence), nécessaire par soi puisque existant par essence. C'est manifestement la position de l'auteur que vous citez, qui nous dit : « tout être contingent
ne peut exister que s’il reçoit actuellement l’existence ». Recevoir actuellement l'existence... C'est précisément ce qui fait question.
Car nombre de scolastiques réfutent la thèse de la composition d'essence et d'existence. Loin d'admettre la distinction de l'esse in actu (l'être en acte, l'étant) et de l'esse ut actus (l'être comme acte, l'exister), inconnue d'Aristote au demeurant, ils ne reconnaissent que celle de l'esse in actu et de l'esse in potentia, de l'être en puissance et de l'être en acte. Quoi en conclure quant à la raison suffisante de l'existence du contingent. Seulement ceci que le contingent commence d'exister, et existe par la seule union de ses principes essentiels, par la seule union des principes constitutifs de son essence. D'où l'objection : une telle essence existerait par soi, par ses seuls principes essentiels, serait donc dotée d'une nécessité absolue et par soi, exclusive de toute contingence (j'ai moi-même longtemps et jusqu'à fort peu tenu cette objection comme décisive). À quoi peut se répondre qu'il en est rien. Car l'essence réalisée dans le singulier n'est existante que réalisée. Si donc réalisée de manière contingente, à la génération du singulier sera réalisé un être en acte, un étant, existant par la seule réunion de ses principes essentiels, sans pourtant exister nécessairement et par soi :il existera par autrui, par la cause contingente qui l'engendre en produisant sa forme substantielle dans sa matière. Bref, il sera en acte sans avoir aucunement eu besoin de recevoir un être comme acte, passant de la potentialité à l'actualité par la seule forme substantielle sans que soit besoin d'y faire intervenir un acte d'existence distinct de l'essence et composant avec pour constituer l'étant.
De ce que j'en comprends, j'ai l'impression qu'est démontré de façon rigoureuse l'existence d'un Etre nécessaire. J'aimerais avoir votre avis sur ce développement.
Il faudrait préalablement démontrer la composition d'essence et d'existence en toute substance singulière autre que Dieu.
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