Encore une page ici, autre écho :
«... le réel que peut saisir l'homme par ses sens est loin, non seulement d'être tout le réel, mais encore est loin de lui découvrir dans le réel ce qui serait nécéssaire pour orienter correctement, rationnellement, sa conduite.
Sans doute les petites décisions qu'il a à prendre et les petites actions qu'il a à faire sont-elles assez honorablement informées par le réel perçu; telles sont les démarches quotidiennes de la vie végétative, familiale, profesionnelle... se nourrir, se vêtir, dormir, se loger, se déplacer d'un point à un autre, arriver au bureau à l'heure, y remplir les fonctions prévues par l'entreprise dont on est membre... En cet immense domaine, que j'appelle technique, il est clair que l'intelligence peut supléer l'instinct et faire mieux que lui. Ici le réel perçu par le cerveau est à peu près tout le réel nécéssaire à une action correcte, à une décision-solution. Les organisations économiques et même sociales des nations occidentales sont parvenues à donner aux actes de leurs habitants une efficacité dont témoignent, par contraste, la situation des pays sous-développés, et a fortiori celle des peuplades primitives qui sont encore proches de la spontanéité paléocéphale. Ici il n'y a aucun doute, le progrès technique existe : le néocéphale fait mieux que l'instinct.
Mais il n'en est pas ainsi dès qu'il s'agit de décisions qui engagent l'avenir à moyen et long terme, individuelles, familiales et collectives, sociales, politiques... Par exemple le choix d'une filière scolaire, d'un ami, d'un conjoint, d'une profession, la conduite à tenir avec un enfant, un collègue, un subordonné, un grand-père...; à plus forte raison une action culturelle, des projets politiques, l'élection de députés, l'admission à un parti, un engagement social... Ici, plus de décisions-solutions; seulement des décisions-aventures. parce que les réflexes instinctuels ne jouent plus du tout. Et parce que le néocéphale, qui se trouve alors seul décideur, est loin de disposer de l'information qui serait nécéssaire pour que la solution soit rationnellement et scientifiquement, élaborée. Ici l'on constate par l'expérience que le réel perçu par le cerveau non seulement ne suffit pas à faire connaître tout le réel, mais qu'il ne suffit pas à faire connaître toute cette part du réel, à la vérité déjà fort complexe, qui serait nécéssaire pour accéder à la décision-solution.
L'homme devant cependant agir, et toujours dans des délais de temps qui restreignent encore le champ de l'information, la décision est prise. A priori sous les pires auspices : l'intérêt égoïste, la passion, la jalousie, la ruse, la volonté spontannée de vivre plus, le désir, le plaisir, le court- terme...
Un être, une espèce, dont les décisions et actions de grande portée (c'est à dire engageant le sort de grands nombres et pour de très longues durées), sont ainsi tarées, sont ainsi a priori voués au malheur, et à la disparition prochaine. J'appelle
surréel l'ensemble des informations qui sont nécéssaires pour que cette situation désepérée redevienne aussi bonne, et si possible meilleure, que la situation instinctuelle. [...] Ce qui manque avant tout à l'information du cerveau par le seul réel observable et observé, nous l'avons dit, c'est le réel inobservé, inobservable (hors de la portée des sens) et notamment le réel non encore échu, le réel du devenir, et surtout du devenir imprévisible à moyen et long terme.
Le péché originel
Le récit appelé ''péché originel'' pose très clairement la question : l'arbre de la science (le néocéphale) est trompeur, si vous vous fiez à lui, le monde de l'instinct s'écroulera pour vous; de graves maux s'ensuivront pour des millénaires :
- «Pour ce qui est de l'arbre qui est au milieu du paradis, Dieu nous a commandé de n'en point manger... la femme considéra cependant que le fruit de cet arbre était bon, beau et agréable à la vue... Elle en mangea et en donna à son mari qui en mangea aussi. En même temps leurs yeux furent ouverts à tout deux; ils reconnurent qu'ils étaient nus... Alors le Seigneur appela Adam... et lui demanda : d'où avez-vous su que vous étiez nus, sinon de ce que voua avez mangé du fruit de cet arbre dont je vous avais défendu de manger... le Seigneur le fit sortir ensuite du jardin des délices, afin qu'il allat travailler à la culture de la terre.»
Le vert paradis des amours enfantines est terminé; l'innocence instinctuelle a pris fin, commence le temps de l'orgueil, de la connaissance, de l'ignorance et de l'erreur, de la croissance indéfinie des besoins... Le néocéphale instruit (très mal) du seul court-terme, trompé par lui, prend trop tôt et trop aveuglément le pouvoir.
L'affaire est irrémédiable, elle s'étend à l'ensemble des humains.
Dès lors, pendant ces premiers millénaires, l'effort des patriarches, Noé, Abraham, Moïse... sera de mettre en garde le peuple de Dieu contre les erreurs, catastrophiques à long terme, qu'engendrent les séductions du désir, du plaisir, les stratégies, les arguties, les ruses de l'intelligence. La loi instinctuelle, qui est la loi du Dieu créateur, puisqu'elle a soutenu et soutient toute la vie terrestre, doit être maintenue jusqu'à ce que, par un difficile et long apprentissage, l'intelligence soit en mesure de faire aussi bien ou mieux que l'instinct.
Le décalogue de Moïse est
l'énoncé conceptuel des comportements instinctuels. Le code moral confirme
en langage néocéphale les réflexes instinctifs du code génétique. La conscience est sommée de ne pas enfreindre les contraintes de l'inconscient. Ce code est proclamé par ce Dieu qui a crée le ciel et la terre, qui vous a crées, qui a soutenu votre unité et votre continuité depuis des siècles, qui vous a tiré d'Égypte. Vous réserverez un jour sur sept pour penser à lui et tempérer votre frénésie d'actions à court-terme.
- «Vous ne tuerez point. Vous ne commettrez point de fornication. Vous ne déroberez point. Vous ne porterez point de faux témoignages. Vous ne désirerez point la maison de votre prochain. Vous ne désirerez point sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf ni son âne, ni aucune des choses qui lui appartiennent.»
Il est bien clair, pour nous, que le néocéphale, attaché aux seules considérations du réel à court-terme vous incitera constamment à enfreindre ces simples règles pour profiter de circonstances favorables, user de votre force présente, laisser cours à vos désirs indéfinis. Mais ces commandements sont ouvertement imposés en fonction du très-long-terme. Le surréel fait ouvertement appel au réel, mais à un réel à très long terme : «Car je suis le Seigneur... qui venge l'iniquité des frères et des enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération... et qui fais miséricorde dans la suite de mille générations à ceux qui gardent mes préceptes.»Ce surréel fait ainsi constamment référence à la fois au réel observé, enregistré par l'histoire, et au réel à venir.»
Jean Fourastié,
Ce que je crois, pp. 89-94
Aldous :
L’homme Adam avant la chute, étant donné qu’il a été fait à l’image de Dieu, avait une personnalité complète et la capacité morale de prendre des décisions.
De son côté, un Jean Fourastié faisait remarquer de quelle sorte de processus décisionnel limité il devait s'agir.
Autrement, il reste que même le premier des hommes est alors dépourvu de la capacité à pouvoir tout envisager et comme à tout pouvoir contrôler d'avance au mieux. Les décisions-actions véritablement singulières et personnelles (fruit d'un libre-arbitre de la créature humaine) sont comme «grosses» de catastrophes à venir pour d'autres.
Et l'interdiction de Dieu à ne pas manger du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal a pour sens de ne pas douter qu'il a déjà ce discernement moral grâce à son lien à Dieu et dans ce cas de vouloir l'acquérir lui-même en mangeant de ce fruit.
Il serait comme souhaitable à l'homme de gagner une autonomie afin de bien faire, que ce puisse l'être aussi d'une manière créative et qui soit libre. Le principe est assurément bon. Sauf, l'homme étant ce qu'il est, c'est à dire
n'étant pas Dieu, c'est donc que l'aventure de sa propre autonomie en exercice va comporter des risques de son côté.
