«... le Moyen-Âge, ce dernier étant un âge de ténèbres, [...] et tous les progrès de l'antiquité demeurèrent sur des tablettes, jusqu'à ce que l'Europe rejètte le pape et son église.» - Le blog
Versus
«... une longue frange de territoire qui bordent la mer d'un côté, le désert de l'autre, voilà ce qu'est en réalité la Palestine; aussi chaque défilé, chaque route, ont-ils vu s'élever des forteresses qui surveillaient et au besoin verrouillaient le passage. L'ensemble tel qu'il subsiste à l'heure actuelle encore, donne une idée saisissante de l'activité des croisés comme bâtisseurs. C'est évidemment la grande époque du bâtiment dans tout l'Occident - l'époque qui voit s'élever de Saint-Sernin de Toulouse à Cologne, ou à Lund en Suède, tout une floraison d'édifices telle qu'aucune autre époque n'en connaîtra, s'accompagnant de ce phénomène de croissance des villes comme on le verra plus que dans l'Amérique du XIXe siècle, Mais nulle part cette fièvre de bâtir n'est plus impressionante qu'en Orient, où elle se développe sous un climat hostile et parmi une population difficilement tenues. Or à peine les croisés ont-ils mis le pied en Orient qu'ils commencent à bâtir, et leurs activités de bâtisseurs ne cessera qu'à la chute du Royaume latin : deux siècles dont l'histoire est celle de la pierre autant et plus que celle de l'épée, et dans laquelle les édifices auront joués un rôle moins éclatant mais plus efficace que les batailles.
Ils n'avaient pas encore pris possession de la Terre sainte que déjà, en 1097, parvenus à Tarse en Cilicie, ils élevaient leur premier édifice : une église, la cathédrale Saint-Paul. C'est là que devait être enseveli, cinq ans plus tard, Hughes de Vermandois, frère du roi de France Philippe 1er. Et l'on demeure confondu à l'idée que ce puissant monument d'architecture romane ait pu être élevé assez rapidement pour que en ces cinq années troublées - ce sont celles de l'avance en Terre sainte, du siège d'Antioche et de Jérusalem - pareille construction ait pu être assez avancée pour qu'un service solennel y fût célébré, ce qui implique que l'édifice avait été consacré.
Entre Antioche et Tripoli, au nord de Tortose, c'était le pays des Assassins, dont les montagnes farouches dominaient un couloir à l'entrée duquel les croisés élevèrent le château Margat (
Marquab, la guette) : c'est l'une des plus belles constructions, aujourd'hui encore patiellement conservée. Ses enceintes dont subsistent quelques tronçons entouraient quatre hectares de terrain. D'immenses réserves de vivres, de caves creusées à même le roc contenaient assez de provisions pour entretenir mille combattants pendant cinq ans. Il appartenait aux hospitaliers [...] saisissante encore aujourd'hui est la forteresse de Sayoun, dont on a fait Saone. Elle couvrait la région de Laodicée, grand port au débouché de l'Oronte, doublement important par sa position sur la mer et sur le fleuve. C'est l'un des restes les plus impressionnants parmi les constructions des croisés. Mesurant cinq hectares et demi de superficie, elle est coupée de la montagne par un fossé artificiel creusé dans le roc [...] dans ce fossé se dresse encore une aiguille de pierre, témoin du travail accompli à même la montagne [...] cette aiguille mesure vingt-huit mètres de haut. Le même procédé avait employé à Édesse [...] extrayant une masse de pierre que l'historien anglais Robin Fedden évalue à cent cinquante mille tonnes. Mais la plus belle et la mieux connue de ces constructions est évidemment le Krak des chevaliers. Sa situation était particulièrement importante du point de vue stratégique, puisque sur son sommet isolé, au nord de la plaine de la Boquée, il commande la région située entre les deux puissantes villes de Homs et de Hama. La trouée de Homs qui mettait en communication cette plaine sur laquelle s'ouvraient Tortose [...] d'autre part la vallée de l'Oronte, a vu se dérouler les combats les plus acharnés entre Francs et musulmans. [...] face au Krak, un château de proportion plus modeste, Akkar, servait de relais et constituait un système de défense renforcé encore à l'Est par des places fortifiées comme Archas, Arima aux mains des templiers, et les deux postes de Châtel-Rouge et Châtel-Blanc - également aux templiers.
Il y avait là une région où la puissance franque était solidement assise que grâce aux masses de pierres accumulées. Leur terrible infériorité numérique, les dirigeants des royaumes latins la compensaient en partie grâce à leurs murailles et à leurs tours; elles leur assuraient tout au moins un avantage stratégique et leur permettait de soutenir des assauts inégaux.
Pendant longtemps, on a attribué à l'influence musulmane ce développement de l'art des fortifications, et ce fut un des lieux communs de l'histoire de l'art que l'origine arabe ou byzantine de l'architecture militaire en Occident, précisément à la suite des croisades. Le premier archéologue qui soutint la thèse contraire fit hausser les épaules; il s'appelait T. E. Lawrence. Aujourd'hui , on a reconnu la justesse de ses remarques et restitué aux croisés l'implantation en Orient de tout un système défensif qu'ils allaient être amené à perfectionner sans cesse sous la poussée des circonstances.
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En plus des chambres pour les hommes et les écuries, le Krak comportait [...] puits et citernes, les réserves d'eau devaient être particulièrement soignées en Orient; aussi, en plus du puits - 27 mètres de profondeur - dont les margelles portent encore, profondément creusées, la trace des cordes servant à remonter l'eau, neuf vastes citernes recueillaient les eaux de pluies coulant des toits et alimentaient un immense abreuvoir maçonné (72 mètres de long sur 8 à 16 de large) qui servait aussi de piscine pour les hommes. Des moulins à vent broyaient non seulement le blé, mais les cannes à sucre - car le sucre, dès le XIIe siècle, était utilisé en Orient dans l'alimentation. Four et pressoir assuraient nourriture et boisson, tandis qu'un système d'égoûts évacuait au-dehors le produit des douze latrines que l'on a retrouvées.
Pareilles constructions posent le problème de la main-d'oeuvre.
L'entourage des barons comportait évidemment de ces architectes-ingénieurs capables d'utiliser les ressources stratégiques des lieux traversés, pour l'agencement des forteresses. [...] L'énorme travail de la taille des pierres a été rendu possible au XIIe siècle, en Orient comme en Occident, par les progrès de la métallurgie qui ont permis de forger des outils de fer, tandis que l'usage des appareils de levage facilitait la mise en place des blocs de pierre : treuils, poulies, roues élévatrices dans le genre de celle que l'on voit encore en place au mont Saint-Michel, en bref tout ce que l'on utilisait aussi pour la construction contemporaine de nos cathédrales.
Ces constructions ont été exécutées avec une rapidité surprenante. Dans le cas du château de Pamphilon, le travail est commencé au mois d'août, et Villehardouin regagne Constantinople avant la fin de l'année, ayant terminé la reconstruction et regarni la forteresse de troupes. Mieux : en douze jours, du 8 au 19 mars 1098, l'armée des croisés faisant le siège d'Antioche édifie le château de la Mahomerie qui, avec ses deux tours et ses deux retranchements, peut abriter cinq cents combattants. Beaucoup plus tard, entre le 12 novembre 1227 et le 2 mars 1228, donc en moins de quatre mois, était construit à Sidon le château de mer : deux tours dressées sur la mer et reliées à la côte par un pont bâti en même temps que la forteresse.
Toute l'histoire des croisades est faite de récits [...] qui nous révèlent ce qu'était en réalité l'homme féodal : un guerrier sans doute, mais un guerrier qui, loin de s'en tenir au maniement de l'épée, se double d'un technicien, capable d'utiliser au mieux les matériaux qu'il trouve sous la main, et surtout faire preuve d'imagination.
Dès le début des hostilités, ils imaginent un stratagème qui laisse pantois leurs adversaires. Et il y avait de quoi : n'ayant pas de flotte pour combattre les turcs retranchés à Nicée, et qui par le lac qui touchait la ville se ravitaillaient comme ils le voulaient, ils complètent leur blocus en transportant par terre, à sec, la flotte que l'empereur Alexis a mise à leur disposition.
- Il fut décidé en commun conseil écrit Albert d'Aix d'envoyer jusqu'au port de Civitot de grandes troupes de cavaliers et de fantassins qui s'emploieraient à ramener de la mer sur des véhicules par chemins de terre, jusqu'au lac de Nicée, les navires demandées au seigneur empereur et concédés par lui. Ce qui fut fait en silence, de nuit, traînant sur sept milles de route ces navires d'un poids et d'une grandeur tels qu'ils pouvaient porter le nombre de cent hommes, pour les reposer sur le rivage, dans les eaux au lever du soleil.
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Plus tard encore, on les verra au siège d'Acre, pour suppléer au manque d'approvisionnement en farine, construire le premier moulin à vent qui avait été vu en Syrie, et la chronique rimée d'Ambroise nous rapporte l'étonnement des Sarrassins devant cette invention, nouvelle pour eux.
Ces exploits, comme les sièges des châteaux et des villes, ont partout mis en évidence l'habileté des techniciens francs, et l'ingéniosité de leurs machines frappe leurs adversaires d'admiration.»
Source : Régine Pernoud,
Les hommes de la croisade, Paris, Librairie Jules Tallandier, 1977, «Chapitre 2 : ingénieurs et bâtisseurs», pp. 179-193