Notre Église médiévale : obscurantiste ?

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Jean-Mic
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

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Charitable, dans ce cas-là, sûrement pas : je me suis laissé aller, je l'avoue :oops: ...
Mais à défaut d'être charitable, ça fait plus culturé :clown: que "pov' t... !" :diable:
Heureux ceux qui savent rire d'eux-mêmes. Ils n'ont pas fini de s'amuser !
Isabelle47
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

Message non lu par Isabelle47 »

:mdr:
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Cinci
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

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Jacques Heers ? Je connais le nom. Je n'ai jamais lu ses ouvrages.

Le Goff ? Ouais, je conserve toujours son livre dans ma bibliothèque, La civilisation de l'Occident médiéval; je me l'étais procuré alors qu'il sortait à peine des presses. Et puis j'avais l'habitude de le ranger pas très loin de celui de Marc Bloch, La société féodale. Je crois qu'il s'y trouve encore. Sinon, jai souvenir d'avoir lu également les ouvrages de Lot sur la fin du monde antique et le début du Moyen-Âge et Halphen à propos de l'empire de Charlemagne. J'ai un petit truc de Georges Duby justement et concernant le monde paysan du VIIe au XIIe siècle (je viens de jeter un oeil). Ajoutons Pour en finir avec le Moyen-Âge, le petit opuscule de Régine Pernoud.

Je fouille dans de vieilles notes, ici, et - tiens !, je viens de retrouver un conseil à l'effet que l'ouvrage collectif réalisé sous la direction de Georges Duby, Histoire de la France urbaine, tome 2, serait particulièrement excellent (La ville médiévale, Paris, Seuil, 1988). C'est un professeur d'université qui m'avait filé ça.

Je retrouve aussi un article de Jacques Le Goff que j'avais conservé et qui avait paru dans une revue de vulgarisation. L'article avait été réalisé à l'occasion de la parution de son livre L'homme médiéval en 1989. Il me reste bien quelques articles de l'Encyclopédie universalis, même si je ne retrouve pas celui portant précisément sur les templiers et dont je me souviens qu'il était vraiment très intéressant, mais en le sens que ces derniers avaient su développer - ce que l'article indiquait - un système de production et de rendement économique plutôt prospère, dans le cadre de l'économie rurale d'alors. Ce devait être dans la version 1990 de cette encyclopédie savante, à mon avis.




Tiens, ici pour Le Goff justement :


«... si l'on vise, en revanche, une histoire profonde, la césure Moyen Age/Renaissance ne peut qu'égarer l'enquête. Les XVIe-XVe siècle se caractérisent par des traits qui marquèrent bien d'autres «renaissances». Renaissance des VIIIe-IXe siècle : les Carolingiens fondent, en effet, un humanisme chrétien sur un renouveau de la culture antique . Renaissance du XIIe siècle avec l'approfondissement à Chartres de l'humanisme chrétien par référence à une nature réconciliée avec Dieu; avec la construction d'un État chrétien en Angleterre, en France et dans l'empire Hohenstaufen, résultant d'un équilibre entre spirituel et temporel. Sans compter le modèle italien de la Commune, de la cité-État s'incarnant dans le bourgeois/citoyen.

[...]

- Quel est donc alors cet homme médiéval ?

Eh bien, à peu près celui de la Déclaration des droits de l'homme ! Les médiévaux croyaient profondément à une nature humaine abstraite et universelle. Leurs conflits, leurs souffrances, leurs joies et leurs trouvailles s'organisent autour de ce modèle, toujours présent à la fin du XVIIIe siècle : l'homme, au-delà des contingences du lieu et du moment, couronne l'édifice de la Création dont il a reçu la maîtrise pour travailler à son achèvement et rejoindre le Créateur. Il y a certes une grande différence entre l'Homme de la Révolution et celui du Moyen Age, mais c'est surtout parce que Dieu, qui est toujours la référence, a changé. L'Être suprême n'est plus un Dieu qui humilie l'homme, c'est un Dieu en qui culmine la Nature et la Raison, qui sont les fondements des Droits de l'Homme. Et même ce Dieu nouveau avait été ébauché par la Renaissance du XIIe siècle, qui l'avait presque assimilé à la Raison. Il faut souligne ici un point essentiel. Cet Homme idéal, centre de l'univers, est aussi un homme pécheur, que le Christ a dû racheter et qui doit sans cesse partager la croix du Sauveur. Homme souffrant, humilié mais divin, fait à «l'image de Dieu», comme le rappelle fortement l'humanisme du XIIe siècle.

[...]

Parler du culture médiévale, c'est parler d'abord du livre de référence, dans la religion comme dans l'irreligion, dans l'adhésion comme dans la contestation, dans le conformisme ou le non conformisme : la Bible. Quel que soit leur niveau de culture ou de connaissances, les hommes du Moyen Age trouvent dans la Bible les fondements du savoir et de la vérité. Jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle, nous relevons dans les sermons ou les pénitentiaires les même structures, la même dialectique, les mêmes exemples que dans les documents comparables du XIIe ou du XIIIe siècle. Il serait d'ailleurs plus précis de parler de la Vulgate, c'est à dire de la tradition latine de la Bible, réalisée par saint Jérôme au cours du IVe siècle. Ce fut une des premières tâches de l'université de Paris au XIIIe siècle de réviser cette traduction - acte symbolique du rôle central de l'Écriture. On ne peut, pour cette raison, parler du Moyen Age tant que ne s'affirme pas une forte empreinte chrétienne sur la société gréco-romaine. Car c'est cette forme nouvelle de religion et de culture, le christianisme, en fin de compte, qui fait la différence avec l'Antiquité tardive.

[...]

- A quel signe reconnaît-on le passage de l'homme de l'Antiquité à l'homme médiéval ?

Au rôle de la Bible, je l'ai dit. Mais ce critère reste peut-être trop intellectuel, idéologique. Il faut aussi chercher les valeurs médiévales dans le concret, dans la modification des comportements. Et là, je dirais que l'un des premiers indices - un phénomène majeur - est certainement l'apparition du couple, la notion de la femme et de l'homme en couple. Je dis bien : le couple et non pas, tout de suite, le mariage.

- Pourquoi cette nuance ?

Parce que le mariage, dans la forme chrétienne que nous lui connaissons, présent dès l'époque carolingienne (IXe siècle) ne s'instaure véritablement qu'au XIIe siècle, lorsqu'il devient sacrement de l'Église. Il marque alors l'aboutissement de la notion de couple, qui lui est très antérieure et qui découle directement de la diffusion du récit d'Adam et Eve, dans la Genèse. D'une certaine manière, la culture médiévale commence lorsqu'on considère l'homme et la femme indissolublement liés, solidaires à l'image du couple originel. Jamais l'Antiquité n'avait à ce point pensé les deux sexes fondamentalement en couple. Ce triomphe du couple («Homme et femme, Il les créa», dit l'Écriture) est d'une extrême importance théorique et pratique.

[...]

Le mariage est indissoluble, affirme-t-elle, et doit reposer impérativement sur le libre consentement des époux (la contrainte est un cas majeur d'annulation). L'Église médiévale provoque la plus forte pulsion individualiste : l'amour comme conviction intime, objet d'examen de soi et de discernement. [...] l'amour va tenir dans l'évolution psychique de l'Occident un rôle qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors.

LE TRAVAIL

- C'est la devise des bénédictins : prie et travaille.

Exactement. Mais, comme d'habitude, on l'a souvent mal interprété, dans le genre : «Travaille et tais-toi !» Ce qui est un contresens manifeste. Il faut comprendre : travaille pour transfigurer ce matériau qui témoigne de ta bassesse, en moyen de t'élever. L'importance de la conception monastique du travail favorisa ainsi l'extraordinnaire invention du temps qui marque l'Occident médiéval. Dans son ouvrage L'heure qu'il est (Gallimard, 1987), David Landes l'a bien montré. Il faut prier sans cesse puisque nul ne sait, selon l'Évangile, ni le jour ni l'heure du Jugement dernier. Cette prière incessante impose une règle qui se détache du rythme des jours et des nuits, des lunes et des saisons. Le temps quotidien se mesure désormais de façon abstraite, d'abord avec l'emploi du temps des heures monastiques scandé par les cloches, invention du VIe-VIIe siècle, puis dans le cadre urbain, avec l'horloge mécanique indicatrice d'heures égales et mesurables, apparue à la fin du XIIIe siècle. Le temps a changé de mesure : il est devenu un espace horaire qui s'aménage et s'organise. Utile au bon fonctionnement de la règle monastique, dont les prières sont à heures fixes, l'emploi du temps bouleverse la gestion du travail. Il modifie également le rapport avec les machines. Cloches (puis horloges) sont avec le moulin, les piliers de l'imaginaire médiéval. C'est autour du moulin, lui-même proche du couvent avant de s'urbaniser, que se déploie peu à peu tout un monde-machine dont les conséquences se feront vite sentir sur la plupart des travaux, notamment la métallurgie.

LE POUVOIR

L'époque adopte la monarchie royale, qu'elle fonde sur le sacre et l'onction reçus par David du prophète Samuel. Le roi d'Israël est le prototype de tous les rois d'Occident. Mais les médiévaux savent que Dieu fait à Samuel la plus rigoureuse critique de l'institution monarchique (1er livre de Samuel, chap. 8) Les médiévaux savent aussi que le Christ refuse constamment la royauté qu'on lui propose, pour ne connaître - avec sa Passion - qu'une royauté dérisoire, parodique, bafouée. Ils lisent enfin le Deutéronome et les apostrophes des prophètes - tous, on ne peut plus clairs : le roi est le roi, oint du Seigneur, mais gare à lui s'il ne respecte pas la Loi divine, qui lui est supérieure. Le roi n'est qu'un gardien de la Loi, il n'en est pas la source. Sa légitimité vient de Dieu, à condition qu'il sache la conserver. [...] Dès le XIIe siècle, les théologiens traitent sans complexe du tyrannicide, justifient le droit de tuer un tyran (on l'invoquera pour justifier le meurtre de Louis d'Orléans en 1407), et montre comment une légitimité s'évalue, se critique et peut se contester. On retrouve d'ailleurs chez Bossuet, des thèmes attestés dès les temps carolingiens. Sa Politique tirée de l'Écriture sainte, comme la plupart des textes depuis des siècles, redit que le roi reste roi tant qu'il marche droit.

- Le Moyen Age s'éloigne...

Oui, et très vite, même s'il y a des permanences. Sans doute, pour cette raison, pouvons-nous l'étudier avec moins d'a-priori qu'il y a un siècle : nous sommes moins «dedans». En revanche, ce détachement se paye de certaines pertes qui risquent rapidement de nous rendre ce long passé plus opaque. Faute de références bibliques et de références à la culture antique - ce qui devient le cas général - l'homme d'aujourd'hui risque de ne pratiquement plus rien comprendre à plus de mille ans d'histoire toute proche, de sa propre histoire. Je dis cela sans pessimissme d'ailleurs. Les historiens n'ont-ils pas pour charge, avec d'autres, de lutter contre les trous de mémoires ?

Source : L'Histoire, no 133, mars 1990, propos de Jacques Le Goff recueillis par Jean-Maurice de Montremy ( c'est la copie de l'article retrouvé dans mes papiers).
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

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Coeurderoy,
"La démocratie et les insitutions romaines" reposaient sur l'esclavage !!! Même en Grèce une toute petite portion de la population vivait "démocratiquement", et je ne parle pas de la condition féminine...
Le Moyen-Age voit naitre l'abolition du servage (quasi éteint au XIIIème s.), la réhabilitation du travail manuel (Bénédictins, Cisterciens), l'attention envers les plus faibles des membres du Christ : hôtels-Dieu, esprit franciscain, rachat des prisonniers captifs (Jean de Matha). La femme s'y voit parfois à la tête de hautes responsabilités : veuves gérant des domaines, femmes "chefs d'entreprises" dans la bourgeoisie, abbesses, etc...

En effet. Puis il y a bien un recul de la condition de la femme à l'époque moderne par rapport à ce temps antérieur du Moyen-Âge classique (on dirait la grande époque de l'art français, les cathédrales gothiques). Dans le discours de Michelet au XIXe siècle, c'est l'alliance de la femme et du prêtre qui aurait dû être un vrai poison et quand il aurait fallu parler de ces siècles de l'âge d'or de l'Église (sourire).

C'est indéniable que l'esclavage en tant qu'institution aura progressivement disparut des terres chrétiennes, en Europe de l'Ouest et puis en plein Moyen-Âge.





gérardh,
Au niveau spirituel, je pense aussi que le moyen-âge était très en retrait par rapport au temps des apôtres.
Que voulez-vous dire exactement ?


Il me semble que «le temps des apôtres» n'est que celui de l'empeur Tibère et qui n'était pas tellement différent de celui d'Hérode le Grand.

Affirmerez-vous que l'habitant moyen de l'empire romain au Ier siècle aurait dû être «plus près de la vérité au métaphysique du terme» que notre chrétien baptisé de l'an mil ? le païen à Rome en l'an 40 est «plus éclairé» que le théologien catholique de la Sorbonne en l'an 1100 après Jésus ? C'est que votre formulation me paraît pas mal vaste au départ, gérardh.

A priori, il paraîtrait bizarre d'avancer que la vie spirituelle chez la communauté des moines de Cluny devrait être spécialement plus médiocre que celle de pharisiens juifs anti-chrétiens de l'an 66 après Jésus, non ?
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coeurderoy
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

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Il est vrai qu'il est assez stupide et même absurde de juger d'un bloc 1000 ans d'histoire : les contemporains de Clovis ou de Grégoire de Tours n'ont pas grand chose à voir avec le bourgeois parisien du règne de Philippe le Bel, le Cistercien du XIIème s, le chanoine musicien expert en Ars Nova ou le garde écossais au service du roi Louis XI...Guillaume le Conquérant et les combattants d'Hastings sont à des années-lumière des techniques de siège de l'époque de Charles VII et de l'artillerie moderne des années 1450...

Il suffit de voir comment l'époque médiévale est traitée au cinéma (américain notamment) - mais Besson en France n'est pas mal non plus - pour réaliser que les ignares, les imbéciles et les barbares sont assez nombreux parmi nous : lisez Aelred de Rievaulx, Christine de Pizan, réentendez les questions religieuses débattues "en sortie de messe" par les gens simples de Montaillou (et recueillies par les enquêteurs épiscopaux) pour comprendre que nos aïeux avaient le goût du beau, de la transcendance et se posaient d'essentielles questions métaphysiques : ils ne passaient pas leurs dimanches à stabuler bovinement dans les galeries commerciales, ne se bourraient pas d'infos ni de hamburgers mais, dans des conditions de vie souvent rudes, ils savaient chanter la saveur de la vie et croire à la victoire de la Lumière sur l'inévitable chaos des passions humaines...En cela ils me sont particulièrement chers... :coeur: :coeur: :coeur:

Halberstadt : Vierge aux longues nattes, vers 1200 :

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Grande Salle de l'Hôtel-Dieu de Tonnerre, fondé en 1293 par Marguerite de Bourgogne :

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Partition de "Belle, bonne, sage" de Baude Cordier, Ars Nova, XIV ème. s :
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Le petit cheval d'or, orfèvrerie parisienne, 1404 :
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Teano
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

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oui, Coeur de Roy et Cinci, vous avez raison (et d'excellentes références), mais pour arriver à cette connaissance, il faut lire des livres. Vous savez les machins carrés remplis de feuilles empilées les unes sur les autres couvertes de gribouillis et qu'il faut tourner ... :lecteur:

C'était la vacherie du jour par Teano (j'ai mon quota de vacheries quotidiennes à respecter, sinon après ça me reste sur l'estomac et ça me donne des aigreurs...)
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lmx
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Pour oser dire que les philosophes de l'antiquité ont été complètement mis de côté, il faut soit être ignorant soit de mauvaise foi. Le philosophe et historien de la philosophie médiévale Etienne Gilson a du reste montré la place particulière de St Thomas dans l'histoire de la pensée dans un livre important "L'être et l'essence". (Ce n'est pas un livre très agréable et facile à lire.)

Pour ce qui est du domaine juridique, si aujourd'hui notre droit civil est volontariste et qu'il est possible d'annuler un contrat en raison d'un vice du consentement, si donc la volonté intérieure prime sur la forme, c'est parce que les canonistes ont rejeté le formalisme propre au droit romain.

Sur l'art et l'esthétique médiévale il y a les études d'Egdard de Bruyne, d'André Grabar, et d'Umberto Ecco qui a d'ailleurs consacré sa thèse sur un aspect de la pensée de St Thomas. Si ce dernier n'avait été qu'un vulgaire barbare, il n'y aurait eu aucun intérêt à réfléchir au "problème esthétique" chez St Thomas.

Jacques Heers ? Je connais le nom. Je n'ai jamais lu ses ouvrages.
il faut lire l'ouvrage que Teano a cité, "Le Moyen Age, une imposture". Cette époque, depuis Pétrarque, a toujours été l'objet d'affrontements idéologiques.

Personnellement je suis un peu sceptique à l'égard de Le Goff, j'ai lu un de ses livres sur le corps au Moyen Age et j'ai été très déçu Je ne conteste pas ses qualités d'historien, mais on ne mélange pas histoire et sociologie (sociologie de plateaux télévisés) comme ça, sinon cela peut vite tourner en rond et devenir caricatural ... N'est pas Norbert Elias qui veut.
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

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Ajoutons aussi, côté histoire de l'Art, que la soi disant "redécouverte de l'Art antique" au Quatroccento est une vieille lune (dont tous les écoliers ont eu les oreilles rebattues...) qui a la vie dure. En pleine Renaissance carolingienne on adopte certains canons antiques - et l'écriture dite caroline - c'est aussi la caractéristique du "style 1200", celui de l'Art mosan et de certaines statues de Reims, celui du psautier de la reine Ingeburge, etc...Les monuments antiques, encore très présents dans le paysage des XI-XII ème s. fournissent des thèmes d'inspiration : acanthes des chapiteaux, cannelures des pilastres d'Autun et des églises de Provence, etc...A Saint Rémy de Reims des colonnes antiques, utilisées en remploi sont encore visibles sur la façade du XIIème s...De façon amusante l'introduction du style "Renaissance" dans la France des années 1510-30 doit davantage au "gothique fleuri" du Milanais qu'aux canons austères de l'art proprement romain ou florentin...Et paradoxalement, c'est la France, avec les artistes de la "seconde Renaissance" (Delorme, Bullant) qui verra naître un classicisme très pur s'épanouissant sous François Mansart, en ce XVIIème où Rome donnera dans le baroque le plus échevelé...Mesure et clarté de l'esprit français déjà discernables à Chartres, Reims ou Bourges puis dans l'art de Fouquet ou du Maître de Moulins...

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Email champlevé, Art Mosan, XII ème s.
Dernière modification par coeurderoy le ven. 29 juin 2012, 20:54, modifié 1 fois.
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

Message non lu par Cinci »

lmx,
il faut lire l'ouvrage que Teano a cité, "Le Moyen Age, une imposture".
Je vais le porter sur ma liste (sourire).

Le philosophe et historien de la philosophie médiévale Etienne Gilson a du reste montré la place particulière de St Thomas dans l'histoire de la pensée dans un livre important "L'être et l'essence".
Il y avait une vie intellectuelle assez dense, à l'échelle de toute l'Europe du temps. Puis c'était certainement vrai rendu à l'époque de Thomas d'Aquin, comme dans tous les centres urbains de relative importance. On ne peut pas dire que la science et le savoir n'étaient pas respectés à l'époque.



Coeurderoy
Il est vrai qu'il est assez stupide et même absurde de juger d'un bloc 1000 ans d'histoire
Rien que le XXe siècle ! S'il fallait s'essayer à juger de tout le siècle mais qu'est-ce que ça voudrait dire ? l'homme du XXe serait un barbare, drogué et désaxé ? à quoi rimerait un pareil jugement d'ensemble et qui voudrait réduire à peu près tous les contemporains du siècle à une masse de fous, de brutes ou de païens ?

Juger d'un bloc comme un seul siècle serait déjà une entreprise relativement audacieuse mais quand on serait rendu à devoir parler pour mille ans... C'est le raccourci dans la condamnation (l'universelle exécration) qui fini par être faux, totalement faux.
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

Message non lu par Teano »

J'apprécie aussi beaucoup Nicole Bériou et Dominique Iogna-Prat, si vous voulez les ajouter à vos listes de lecture !
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

Message non lu par Cinci »

Sylvain Gouguenheim peut écrire dans son livre :

«... [...]

  • L'étudiant avisé écoute volontier chacun; il lit tout, et ne dédaigne ni un livre, ni une personne, ni une doctrine. Il cherche indifféremment chez tous ce qu'il voit lui manquer, et il ne considère pas l'étendue de son savoir, mais celle de son ignorance [...]
[/size]

Ces propos extraits du Didascalion d'Hugh de Saint-Victor (mort en 1141) résument l'état d'esprit du XIIe siècle, fait d'appétit de savoir et de curiosité intellectuelle. En 1927, l'historien américain C. Haskins publiait un ouvrage pionnier, The Renaissance of the Twelth Century, réhabilitant la vie intellectuelle de ce temps. La thèse se propagea à l'ensemble de la communauté des historiens et fait désormais partie des éléments que l'on ne remet plus en cause, même si on l'affine. La richesse de la vie intellectuelle de ce temps est une évidence [...]

[...]

... la résolution des contradictions se fait à l'occasion de débats, de disputes publiques, où les maîtres répondent aux questions des élèves. Abélard (1079-1142) s'illustre dans ce genre avec le Sic et non, écrit en 1134, où il procède par arguments enchaînés. [...] Parallèlement, les connaissances scientifiques s'élargissent. On continue de lire Martianus Capella, Macrobe et le Timée de Platon, glosé avec passion à Chartres, et dont s'inspire un auteur aussi original que Gilbert de la Porée. Grâce aux traductions gréco-latines et arabo-latines, on progresse en astronomie et en matémathiques. On demeure étonné de l'ampleur du mouvement des traductions effectuées à Palerme, à Tolède comme au Mont Saint-Michel, mais aussi à Rome, Pise, Venise. Il doit de toute évidence son existence à l'appétit de savoir qui anime les élites du temps. Tout le monde en effet réclame des textes en latin : les papes, les rois, les évêques, les maîtres d'école...

Les traducteurs étaient aussi des penseurs. Jacques de Venise rédige des gloses sur les oeuvres d'Aristote qu'il est le premier à traduire directement du grec en latin avant 1127. Hermann de Carinthie, qui a donné une traduction de la Grande syntaxe de Ptolémée vers 1150, revendique une liberté intellectuelle vis à vis du cadre normatif dressé par la théologie et dresse un plaidoyer en faveur des sciences. Le mouvement des traductions du XIIe siècle répond à un puissant volontarisme, doublé d'une curiosité scientifique.

L'ensemble du phénomène aboutit à la constitution d'un humanisme spécifique au XIIe siècle, dont la démarche et le contenu rappelle à l'historien celui du XVe siècle. Un auteur comme Cicéron est redécouvert et l'on s'inspire de ses oeuvres morales et philosophiques au Bec-Hellouin, à Cluny, à Reims ou en Rhénanie. [...] Dans ce domaine, Abélard est le disciple de saint Anselme et de sa formule Fides quaerens intellectum. Une forme de pensée originale se développe : une théologie rationaliste, très éloignée de celle pratiquée à Byzance et dans tout l'Orient chrétien. On cherche à donner à la raison humaine les moyens de s'élever jusqu'aux mystères de la foi.
[...]

Les clercs de Chartres ne sont pas des scientifiques des temps modernes mais leur état d'esprit les annonce. [...] Dès lors on étudie l'univers des plantes, des animaux et des astres et l'oeuvre de l'abbesse rhénane Hildegarde de Bingen illustre une telle démarche. Ce naturalisme cherche à mettre en lumière les causes des phénomènes : le XIIe siècle délaisse l'explication symbolique [...] pour l'argumentation physique et la recherche des lois auxquelles obéit le monde. Tel est le sens des travaux de Guillaume de Conches, de Gilbert de la Porée, dont l'origine se trouve dans la réflexion de saint Anselme s'interrogeant [...] sur l'Incarnation et la place que tient Dieu dans le monde. L'idée platonicienne d'harmonie cosmique n'a pas engendré de stérilité scientifique : au contraire, elle a poussé les esprits à découvrir les lois de cette harmonie, à rendre compte de l'univers autrement que comme un décor où se joue l'histoire du salut. La nature s'impose à la réflexion et ne cessera plus désormais d'être au coeur des enquêtes scientifiques : le fil avec l'esprit de la Grèce antique, celle d'Aristote ou d'Archimède, est renoué. Comme l'écrivait Guillaume de Conches : Ignorer les forces de la nature oblige à demeurer dans une croyance sans intelligence.

[...]

De nombreuses femmes écrivent du Xe au XIIe siècle : les noms des abbesses Hrotshiva de Gandersheim, Hildegarde de Bingen ou Héloïse - qui cite le De republica de Cicéron - renvoient à autant de personnalités extraordinnaires, qui purent s'exprimer et développer des talents littéraires voire scientifiques ou philosophiques. S'il est trop tôt pour parler de ''rationalisme'' au sens où les Lumières l'entendirent, l'esprit du temps à néanmoins fait place à la raison, à cette ratio médiévale qui est d'abord la faculté de tenir des raisonnements construits et argumentés. Elle ne se détache pas de la foi, qu'elle entend au contraire servir, mais elle se tourne déjà vers le monde de la nature, objet de la science naissante, la scientia.

pp. 68-70



Mais auparavant...


«... troisième renaissance carolingienne, selon l'expression de P. Riché, le mouvement culturel de la fin du Xe siècle présente de nombreux points communs avec celui entamé deux siècles auparavant par l'entourage de Charlemagne et poursuivi au IXe siècle sous Louis le Pieux et Charles le Chauve. Trois étapes d'un même processus marqué par la culture livresque et le développement progressif des arts libéraux. [...] Les auteurs de l'Antiquité sont recherchés car l'on voit en eux les sources d'une sagesse indispensable à la foi chrétienne. On redécouvre Aristote et les lettrés se débattent avec la technique du syllogisme, selon la formule de Thangwar, bibliothécaire et écolâtre d'Hildesheim à la fin du Xe siècle. [...] la logique d'Aristote fait une percée remarquable. Elle s'enseigne à Fleury-sur-Loire, à Reims, à Chartres, à Magdebourg... Gerbert écrit un traité dédié à l'empereur Otton III, dont le titre est éloquent : Sur le rationnel et l'usage de la raison.

Les livres de la Logica vetus, auxquels on ajoute les traités de Boèce sur le syllogisme, sont recopiés et utilisés dans une large partie de l'Europe du Nord [...] La théologie est alimentée par la logique, et les écrits d'Odon, abbé de Cluny (927-942), dénotent une intelligence hors du commun. L'essor des bibliothèques et des écoles se poursuit, dans tous les pays. [...] dans les cloîtres de Saint-Gall et Ratisbonne, dans les écoles de Trèves et de Liège (surnommée «l'Athènes du Nord», du temps de l'évêque Notger au Xe siècle !), de Metz, de Toul, etc. le royaume de France n'est pas en reste [...] le moine et historien Richer de Reims apprend la médecine grecque :

  • Je me mis à étudier attentivement les aphorismes d'Hippocrate. Mais comme je n'avais pu y trouver que le diagnostic des maladies et que la simple connaissance des maladies ne suffisait pas à ma curiosité, je lui demandai de lire le livre intitulé Concordances d'Hippocrate, de Galien et de Soranos. J'obtins ce que je désirais, car les propriétés de la pharmacie, de la botanique et de la chirurgie n'avaient pas de secret pour un homme aussi versé que lui dans les sciences
Voilà qui confirme la diffusion de manuscrits de médecine grecque dans la France du Nord au Xe siècle. [...] Bien plus au Sud, en Catalogne, on étudie l'astronomie et l'arithmétique au monastère de Ripoll, dont les moines sont en contact avec des chrétiens mozarabes et des juifs de la péninsule. A Bobbio, en Italie, l'exceptionnelle bibliothèque du monastère abrite, à la fin du Xe siècle, au moins six cents manuscrits, où dominent les textes religieux, mais où figurent néanmoins près de cent cinquante ouvrages antiques, dont les Catégories d'Aristote.

p. 64
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coeurderoy
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

Message non lu par coeurderoy »

J'aime bien aussi l'Automne du Moyen-Age de Huizinga, un peu dépassé pourtant dans sa conception de "décadence" pour la période des XIV-XV ème s. temps difficiles mais si inventifs et étonnants ou le raffinement et la violence engendrent, en matière artistique, des oeuvres inoubliables...
Les formules architecturales (variées et complexes) de ces temps troublés, en ce qui concerne le Gothique européen, sont pour moi un sujet d'émerveillement et de surprise perpétuel...
Autre auteur incontournable, Michel Pastoureau : son Histoire symbolique du Moyen Age occidental vient de paraître en format poche...
"Le coeur qui rayonne vaut mieux que l'esprit qui brille"

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lmx
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

Message non lu par lmx »

Et il n'y pas que St Thomas mais il y aussi St Albert qui fut son professeur, Ockham, Grossetete, Bacon, Duns Scot, Thierry de Freiberg.

Tout ce monde élabore des ontologies et des théories de la connaissance diverses qui témoignent d'un grand savoir philosophique. On se demande ainsi si le concept existe et quel est sa nature, s'il n'existe que dans la pensée, s'il a un lien dans le réel. On se demande ce qui fait qu'un être est un être ...
On se pose énormément de questions fondamentales, les mêmes qu'aujourd'hui. Bref, on ne fait pas que discuter du sexe des anges.
Un auteur comme Cicéron est redécouvert et l'on s'inspire de ses oeuvres morales et philosophiques au Bec-Hellouin, à Cluny, à Reims ou en Rhénanie
Etienne Gilson faisant référence, dans un ouvrage sur St Bernard au livre de Haskins que vous avez cité, parle du XIIè siècle comme d'un siècle "humaniste". On étudie à cette époque les classiques latins : Cicéron dont la conception de l'amitié influencera les mystiques, Horace, Perse, Juvénal etc. Il cite à cet égard un professeur de l'époque qui reprochait au latin de St Bernard de choquer le bon goût.
Le Moyen Age n'a peut être pas connu ce goût pour l'imitation de l'Antiquité qu'a connu la "Renaissance", mais toujours est-il que la culture latine avec ses poètes faisait partie de la culture de tout bon lettré.
Et aujourd'hui connaît-on les auteurs latins ?

Régine Pernoud dans "Pour en finir avec le Moyen Age" mentionnait déjà le Mont-Saint-Michel comme un important centre intellectuel :

"Pour prendre un exemple , la bibliothèque du Mont-Saint-Michel au XIIè siècle comportait des textes de Caton, le Timée de Platon (en traduction latine), divers ouvrages d'Aristote et de Cicéron, des extraits de Virgile et d'Horace"


Le problème c'est qu'on est dans une époque où toutes les religions, les civilisations, les cultures se valent sauf la civilisation de l'occident chrétien et le catholicisme. Quand on parle de cette époque on peut tranquillement parler de barbarie, d'ignorance, caricaturer à outrance, et hiérarchiser en vantant la supériorité des autres civilisations. Heureusement il y aura toujours des historiens sérieux, plus préoccupés par les faits que par des considérations d'ordre idéologique.
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Olivier C
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

Message non lu par Olivier C »

Bon, en même temps c'est un site évangélique comme on en trouve beaucoup sur le net.

On ne va donc pas lui demander de faire plus de ce dont il est capable, comme de tenir des propos argumentés au détriments de ses aprioris par exemple.

Encore un type "en rupture" qui parle en son nom propre. Qu'importe ce bla bla.
Je suis un simple serviteur, je ne fais que mon devoir.
Cinci
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Re: Notre Église médiévale : obscurantiste ?

Message non lu par Cinci »

Qu'importe ? pas pour moi.

Le créateur de ce blog est quand même un compatriote à moi pour commencer, que j'aurai cotoyé virtuellement sur le forum évangélique du TopC pendant un bon moment, qui peut répéter à plusieurs reprises s'intéresser à l'histoire entre autres, déclarer être inscrit à l'université en histoire... puis il faut que je découvre ce blog il y a trois-quatre jours avec le genre de mot que vous aurez vu en extrait.

Bon, c'est juste que je m'habitue mal à la légèreté avec laquelle des horreurs peuvent être lancées et comme pour noircir des millions de gens, des siècles entiers, pour donner dans la bêtise et dire ensuite s'intéresser à l'histoire (qui voudrait dire aussi s'intéresser à l'histoire de l'Église, etc).

On ne peut pas refaire les gens cependant; je sais bien.

Aussi, je l'ai dit : l'extrait initial va me servir plutôt de mise en train. C'est tel un prétexte si vous voulez pour que des amateurs puissent m'amener des découvertes, textes quelconques, adresses de site, des références. C'est un service à rendre à tout le monde (sourire).
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