De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

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Virgile
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

Message non lu par Virgile »

Bonjour,

il ne faudrait pas considérer que l’obéissance est la plus grande des vertus. Elle est en effet inférieure aux vertus théologales (Foi, Espérance, Charité) et même à la simple vertu de prudence. Mais elle est tout de même supérieure aux vertus de la volonté, parce qu’elle se rattache principalement à la religion : c’est ce que signifie l’épisode biblique de la désobéissance de Saul dans lequel nous avons vu que l’obéissance vaut plus que le meilleur des sacrifices.

La fin de toute vie vertueuse est l’union surnaturelle à Dieu, or cette union n’est rendue possible que par l’exercice des vertus théologales, et en premier lieu celui de la vertu de charité. En conséquence saint Thomas va s’attacher à mettre en valeur le lien entre les vertus morales et la vertu de charité. Et en particulier le lien entre la vertu d’obéissance et la vertu de charité.

L’obéissance possède en premier lieu une valeur d’ascèse et de libération qui lui confère une sorte de priorité sur les autres vertus : c’est pourquoi saint Thomas rappelle que, par elle-même, l’obéissance est la plus louable des vertus : pour Dieu elle méprise la volonté propre, alors que par les autres vertus morales on méprise certains autres biens en vue de Dieu.

Surtout, l’obéissance comme la charité permet la conformité avec la volonté divine. L’obéissance est en conséquence la disponibilité pour le don à une oeuvre commune sous la direction d’un supérieur. C’est elle qui conduit à l’union à la volonté divine. C’est donc qu’elle a une dimension spécifiquement « mystique », d’autant plus accentuée qu’elle sera choisie comme un moyen privilégié d’ascèse et de perfection.

Elle est donc directement liée à la charité, parce qu’elle est attitude propre à la véritable amitié, qui est la volonté d’accomplir de façon parfaite la volonté de l’ami. Charité et obéissance sont alors indissociablement liées.

Aussi saint Thomas précise-t-il :
Car si quelqu’un endurait le martyre, ou distribuait tous ses biens aux pauvres – à moins qu’il n’ordonne ces oeuvres à l’accomplissement de la volonté divine, ce qui concerne directement l’obéissance – de telles oeuvres ne pourraient être méritoires, tout comme si on les faisait sans la charité, qui ne peut exister sans l’obéissance. Il est écrit en effet (I Jo. ii, 4-5) : "Celui qui prétend connaître Dieu et ne garde pas ses commandements est un menteur ; quant à celui qui observe ses paroles, l’amour de Dieu a vraiment trouvé en lui son accomplissement." Et cela parce que l’amitié procure aux amis identité des vouloir et des refus.
Dans la réalité de notre vie chrétienne, l’obéissance est celle des vertus morales qui nous configure le plus adéquatement au Christ.

Dans la Tertia pars, à la question 47, article 2, solution 3 :
Il est de la plus haute convenance que le Christ ait souffert par obéissance.
1° Parce que cela convenait à la justification des hommes : "De même que par la désobéissance d'un seul, beaucoup ont été constitués pécheurs, de même aussi, par l'obéissance d'un seul, beaucoup sont constitués justes " (Rm 5, 19).
2° Cela convenait à la réconciliation de Dieu avec les hommes." Nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils " (Rm 5, 10), c'est-à-dire en tant que la mort du Christ fut elle-même un sacrifice très agréable à Dieu : "Il s'est livré lui-même à Dieu pour nous en oblation et en sacrifice d'agréable odeur " (Ep 5, 2). Or l'obéissance est préférée à tous les sacrifices d'après l'Écriture (1 S 15, 22) : "L'obéissance vaut mieux que les sacrifices." Aussi convenait-il que le sacrifice de la passion du Christ eût sa source dans l'obéissance.
3° Cela convenait à la victoire par laquelle il triompha de la mort et de l'auteur de la mort. Car un soldat ne peut vaincre s'il n'obéit à son chef. Et ainsi l'homme Christ a obtenu la victoire en obéissant à Dieu : "L'homme obéissant remportera la victoire " (Pr 21, 28 Vg).
On trouve le même ordre de remarque dans le Contra Gentiles, IV, 55, 13 :
Il n'est pas contraire à la vérité que le Fils de Dieu, incarné, ait subi la mort en obéissant au commandement de son Père, comme l'enseigne l'Apôtre. Les commandements que Dieu adresse aux hommes concernent des oeuvres de vertus: on obéit d'autant plus à Dieu qu'on accomplit plus parfaitement un acte de vertu. De toutes les vertus, la première est la charité, à laquelle toutes les autres se rapportent. Et accomplissant à la perfection un acte de charité, le Christ a donc été souverainement obéissant à l'égard de Dieu. Or il n'y a pas d'acte de charité plus parfait que celui qui consiste pour un homme à subir la mort même, pour l'amour de quelqu'un, selon la parole du Seigneur: Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Il apparaît donc que le Christ, en subissant la mort pour le salut des hommes et à la gloire de Dieu le Père, a été souverainement obéissant à l'égard de Dieu, en accomplissant un acte parfait de charité. Cela n'est pas incompatible avec sa divinité, comme le prétendait la quatorzième objection. L'union s'est en effet accomplie de telle sorte que chaque nature, la divine et l'humaine, a gardé son caractère propre. Aussi bien, alors que le Christ subissait la mort et tout ce qui est propre à la nature humaine, la divinité demeurait impassible, bien que, en raison de l'unité de personne, nous disions que Dieu a souffert et est mort. De cela nous-mêmes offrons un certain exemple, puisque, quand notre corps est frappé par la mort, notre âme demeure immortelle.
C’est la raison pour laquelle, dans l’Eglise, la vie religieuse est constituée comme une école de perfection de la charité, sous la direction de l’Evêque :

Secunda secundae, question 186, article 5, solution 3 :
La sujétion des religieux les soumet principalement aux évêques, qui jouent à leur égard le rôle d’agents de perfection vis-à-vis de sujets à perfectionner, (…) Donc nul religieux, sans excepter les ermites et les supérieurs réguliers, n’est complètement exempté de l’obéissance aux évêques. S’ils se trouvent soustraits, en tout ou en partie, à l’autorité des évêques diocésains, ils demeurent tenus d’obéir au souverain pontife, non seulement dans ce qui est commun à tous, mais encore dans ce qui regarde la discipline religieuse elle-même.
Dans la vie religieuse, l’obéissance est le plus grand des trois conseils évangéliques et c’est pourquoi elle est délibérément choisie comme une voie d’ascèse. Le religieux ne se contente pas de l’obéissance que doit un simple fidèle : il en fait la condition fondamentale de toute sa vie. D’où la nécessité d’une communauté de vie, car il n’y a pas d’obéissance sans supérieur légitime, pour laquelle la perfection de la charité par les conseils évangéliques constitue précisément le bien commun recherché.

Autrement dit, une communauté religieuse ne peut pas atteindre sa fin si l’obéissance y est réduite à assurer seulement la cohésion de la communauté ou encore seulement à donner une efficacité plus grande à son action apostolique par exemple, ou encore à sa mission éducative, ou encore à son souci des malades.

Une communauté, par priorité de nature doit être une école de perfection dans la pratique de de l’obéissance. C’est une résultante de la nature propre de son bien commun : en conséquence le détenteur de l’autorité est parfaitement fondé en droit d’utiliser son autorité pour obliger à la pratique de l’obéissance. Son commandement possède une finalité immédiate d’ascèse. Ce qui ne l’autorise nullement au caprice personnel et à l’arbitraire de décisions dictées par autre chose que la Charité : l’obéissance ne se pratique que dans le cadre d’une règle dont la raison n’est pas de fournir une liste d’interdictions et de permissions, mais de permettre de chercher la perfection de la Charité.

Question examinée dans le prochain message: quelles sont les limites de l’obéissance?

Amicalement.
Virgile.
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Griffon
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

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Merci Virgile,

En lisant l’Evangile, nous pouvons voir l’importance de l’obéissance pour Jésus.
D’une part, il affirme que sa nourriture est de faire la volonté de son Père, et d’autre part, Il nous demande l’obéissance comme la vraie preuve de notre amour pour Lui (« si vous m’aimez, vous ferez ce que je vous demande »).

Q’elle soit inférieure aux vertus théologales, c’est assez normal vu qu’elles sont des dons de Dieu. Et de fait, elle est l’adhésion de notre volonté à la charité.
Par contre, vous la dites aussi inférieure à la prudence.
J’avoue moins connaître cette vertu, mais aussi,… je ne vois pas Jésus affirmer un tel besoin de prudence.

Pouvez-vous nous donner quelques explications ?

Merci,

Griffon.
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Virgile
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

Message non lu par Virgile »

Griffon a écrit :
Qu’elle soit inférieure aux vertus théologales, c’est assez normal vu qu’elles sont des dons de Dieu. Et de fait, elle est l’adhésion de notre volonté à la charité.
Par contre, vous la dites aussi inférieure à la prudence.
J’avoue moins connaître cette vertu, mais aussi,… je ne vois pas Jésus affirmer un tel besoin de prudence.
Pouvez-vous nous donner quelques explications ?
Merci,
Griffon.
Cher Griffon,

à me relire, je m’aperçois que je n’ai pas été très clair. Pour que tout le monde comprenne de quoi il est question, je rappelle quelques points, très brièvement.

Que signifie le mot "vertu" ?
Chez saint Thomas, le mot "vertu" signifie "puissance" ou "force" : une vertu morale est une puissance de l’âme et une force qui la dispose à agir. Il y a plusieurs sortes de vertus.

1 - Les vertus intellectuelles.
L’intellect (la rectitude des jugements) ;
La science (connaissance par les causes secondes) ;
La sagesse (connaissance de la Cause première) ;
La prudence (jugement pratique en vue de l’efficace dans l’action) ;
L’art (utilisation et combinaison des éléments de la nature en vue du beau, agrément du bien et splendeur du vrai).

2 – Les vertus morales.
Elle réglementent le comportement et la conduite des hommes, et elles se rattachent toutes à l’une ou l’autre des vertus cardinales.
La prudence ;
La prudence, sous l’inspiration de l’intellect, de la science et de la sagesse, est indispensable à l’exercices de toutes les vertus morales.
La justice ;
La force ;
La tempérance.

3 – Les vertus théologales.
La Foi ;
L’Espérance,
La Charité.

Dans mon précédent message, la comparaison portait sur les vertus entre-elles, mais du seul point de vue de leur objet propre. Or, les vertus théologales sont justement dites théologales parce Dieu est leur objet direct. Dieu est directement l’objet de la Foi, de l’Espérance et de la Charité. Tandis que les vertus cardinales de Prudence, Justice, Force et Tempérance et toutes les autres vertus morales ont pour objet direct les moyens par lesquels ont peut parvenir à Dieu.

Spécifiquement, la Prudence, qui est la vertu de la raison régulatrice, a deux objets propres :
a - d’une part la connaissance du vrai (en tant qu’elle est une vertu intellectuelle);
b - d’autre part l’orientation de la volonté vers le bien (en tant qu’elle est vertu de la volonté).

En conséquence, du point de vue de leur objet propre, les vertus théologales sont supérieures aux vertus cardinales.

En ce qui concerne l’obéissance, quel est son objet propre ?
Si toute autorité vient directement de Dieu, toute obéissance remonte directement jusqu’à Dieu. L’intermédiaire, c’est-à-dire celui qui obéit, ne donne rien de lui seul et ne garde rien pour lui seul. En conséquence l’obéissance consiste en une véritable et entière subordination à Dieu de l'humanité entière.
Autrement dit, par l’obéissance, ma volonté se hausse jusqu’au niveau d’une volonté supérieure et, graduellement, jusqu’à la Volonté de Dieu. Si bien que – à l’exception des Vertus théologales dont l’objet direct est Dieu, l’obéissance prend de fait une certaine primauté parmi toutes les vertus : aucune des vertus morales, pas même la Prudence, ne procure à la volonté humaine plus de conformité à la Volonté divine.

En conséquence de quoi, si l’obéissance, du point de vue de son objet propre, est inférieure aux vertus théologales, elle est cependant supérieure à toutes les vertus morales et partant, supérieure à la vertu de Prudence.

Merci de m'avoir signalé cette difficulté.

Amicalement.
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Griffon
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

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Merci Virgile,
Merci beaucoup.

Excusez-moi de préciser, car c’est vraiment important pour moi.

Vous aviez d’abord dit ceci :
Virgile a écrit :il ne faudrait pas considérer que l’obéissance est la plus grande des vertus. Elle est en effet inférieure aux vertus théologales (Foi, Espérance, Charité) et même à la simple vertu de prudence.


Vous dites maintenant ceci (qui me va beaucoup mieux à vrai dire) :
Virgile a écrit :En conséquence de quoi, si l’obéissance, du point de vue de son objet propre, est inférieure aux vertus théologales, elle est cependant supérieure à toutes les vertus morales et partant, supérieure à la vertu de Prudence.


J’aimerais poursuivre avec mes questions.
Celle-ci, du moins : pauvreté, chasteté, obéissance et accessoirement l’humilité ou la pureté ne se retrouvent pas dans la liste de vos vertus.
Qu’en faites-vous ?

Bon… !
Excusez mon ignorance.

Cordialement,

Griffon.
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

Message non lu par Virgile »

Griffon a écrit :Vous aviez d’abord dit ceci : vous dites maintenant ceci (qui me va beaucoup mieux à vrai dire)
Je promets de me relire désormais 77 fois 7 fois au lieu de 0.
pauvreté, chasteté, obéissance et accessoirement l’humilité ou la pureté ne se retrouvent pas dans la liste de vos vertus. Qu’en faites-vous ?
Elles ne se retrouvent pas dans ma liste des vertus parce que ma liste des vertus est loin d'être complète! Si j'étais capable d'analyser la complexité d'une seule vie humaine et de découvrir dans l'âme d'un seul homme autant de prédispositions et d'habitudes qu'il y a dans son existence d'actions diverses, je serais alors en mesure de rédiger une très longue liste de vertus morales... mais je préfère vous en épargner la lecture et m'en épargner la peine aujourd'hui et même demain! :)

Ceci étant, bien entendu, on pourrait aussi - sur un autre fil par exemple - parler de la pauvreté, de la chasteté, de l'humilité, de la pureté, etc.

Amicalement.
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Griffon
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

Message non lu par Griffon »

Cher Virgile,

Ce n'est pas un problème si vous ne vous relisez pas.
C'est déjà si intéressant de vous lire. :oui:
Disons que vous laissez qq points de détails à notre réflexion,... juste pour voir si on suit. :p

Maintenant, je dois vous avouer avoir déjà lu cette liste de vertus.
Avec la classification que vous en avez donné.
(chez le père Lagrange, je pense - don c'est classique, sinon traditionnel)

Mon étonnement est le suivant.
Vous (et moi) classez l'obéissance au-dessus de nombreuses vertus dont la prudence.
Or, on trouve des classements qui l'oublie.

Dès lors,... serait-ce si rėcemment qu'on redécouvre son importance ?

Bon !
J'abuse,... je sais.
Mais que voulez-vous ?
C'est vous qui avez commencé ! :siffle:

Cordialement,

Griffon.
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

Message non lu par Virgile »

Griffon a écrit :Mon étonnement est le suivant.
Vous (et moi) classez l'obéissance au-dessus de nombreuses vertus dont la prudence.
Or, on trouve des classements qui l'oublie.
Dès lors,... serait-ce si rėcemment qu'on redécouvre son importance ?[/color]
Bonjour,

c'est sans doute parce jadis (et maintenant encore?) on se contentait le plus souvent de procéder à une "découpe" de la Somme de Théologie en petits morceaux à "étudier", comme si la Somme se réduisait à n'être qu'une vaste "table des matières" de la théologie. A ce compte, on ne risque pas de s'apercevoir que saint Thomas accorde à l'obéissance une place très particulière. A trop "classer" on ne risque jamais de s'apercevoir de grand chose d'ailleurs...

Vous avez, par exemple, ce manuel, édité bien avant le Concile Vatican II, dont l'objectif était d'initier les séminaristes au "système" thomiste. Je ne donne pas le nom de l'auteur ni le titre de l'ouvrage, peu importe. Vous trouvez en fin de volume un plan détaillé de la Somme qui est aussi le plan du manuel. Pour l'auteur, qui se contente de suivre bêtement le texte qu'il a sous les yeux, de le résumer et d'en fournir un "digest" comestible pour les futurs prêtres de votre diocèse ou du mien, l'emplacement de l'obéissance est le suivant: vous prenez l'escalier de l'étude détaillée de la vie morale et vous frappez à la deuxième porte, celle des "vertus morales"; une fois entré dans la pièce, vous ouvrez le placard "autres vertus annexes de la Justice" - et il y a là un meuble à tiroirs dont vous tirez celui qui porte l'étiquette "Observance"; dans une petite boîte portant le numéro 3, sous un amas de paperasses couvertes de "nature et fondements" et de "dulie" en énormes lettres gothiques, il y a un vieux ticket de caisse portant la mention, à demi-effacée, "obéissance" tracée au crayon de bois...

Et puis, quelques années plus tard, ce professeur de l'Institut Catholique de Paris, prêtre de la Compagnie de Jésus, qui pond un ouvrage d'un tout autre style, dans lequel il explique qu'il n'y a pas de "système" thomiste, et que la parole théologique de saint Thomas correspond à un mouvement, que sa théologie est un procés fini et inachevable de parole fondée sur la contemplation réfléchie du mystère de Dieu. Qu'il y a un "chemin de la théologie thomiste". C'est même le nom de cet ouvrage: le Chemin de la Théologie chez saint Thomas d'Aquin. L'auteur s'appelle Michel Corbin. Le bouquin n'est pas facile à lire, mais l'effort que demande la lecture en vaut vraiment la peine.

Ce que l'on a retrouvé ce n'est pas seulement la place véritable de l'obéissance dans la théologie de saint Thomas, mais aussi le mouvement général de la Somme, le mouvement général de la pensée de saint Thomas, et toute l'articulation ordonnée d'une structure vivante qu'il s'agit davantage de comprendre et d'admirer plutôt que de considérer comme un répertoire de fiches techniques dont l'usage se réduirait à "répondre à des objections", ou un manuel "systématique" de formules à apprendre par coeur en même temps que tous les numéros du Denzinger...

Tout ceci pour en venir au fait que saint Thomas est toujours bien vivant, même si certains ont voulu l'enterrer un peut vite et d'autres le momifier tout à fait, et qu'il nous apporte des secours très utiles lorsqu'il s'agit d'affronter les difficultés du temps présent. Parmi les difficultés du temps présent, il y a la "crise de l'autorité" qui entraîne une "crise de l'obéissance" et affecte l'Eglise autant qu'elle affecte la société. Malheureusement, il me semble que les théologiens, du moins les spécialistes en théologie morale, ne se sont peut être pas assez penchés sur la question de l'obéissance, en particulier de l'obéissance dans l'Eglise... où pas forcément toujours d'une bonne manière.

Le bavardage n'étant pas une vertu du tout, je m'arrête ici.

Virgile.
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Griffon
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

Message non lu par Griffon »

Virgile a écrit :Vous avez, par exemple, ce manuel, édité bien avant le Concile Vatican II, dont l'objectif était d'initier les séminaristes au "système" thomiste. Je ne donne pas le nom de l'auteur ni le titre de l'ouvrage, peu importe. Vous trouvez en fin de volume un plan détaillé de la Somme qui est aussi le plan du manuel. Pour l'auteur, qui se contente de suivre bêtement le texte qu'il a sous les yeux, de le résumer et d'en fournir un "digest" comestible pour les futurs prêtres de votre diocèse ou du mien, l'emplacement de l'obéissance est le suivant: vous prenez l'escalier de l'étude détaillée de la vie morale et vous frappez à la deuxième porte, celle des "vertus morales"; une fois entré dans la pièce, vous ouvrez le placard "autres vertus annexes de la Justice" - et il y a là un meuble à tiroirs dont vous tirez celui qui porte l'étiquette "Observance"; dans une petite boîte portant le numéro 3, sous un amas de paperasses couvertes de "nature et fondements" et de "dulie" en énormes lettres gothiques, il y a un vieux ticket de caisse portant la mention, à demi-effacée, "obéissance" tracée au crayon de bois...
Merci Virgile, :clap:
Vous m’avez bien fait rire ! :mdr:

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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

Message non lu par Virgile »

Bonjour,

la question des limites de l’obéissance ne se posant pas par rapport aux commandements de Dieu, j’esquive entièrement ce point.

Il est plus utile d’examiner ces limites quand il s’agit de l’obéissance que nous devons à des hommes - et plus particulièrement lorsque ces derniers détiendraient une autorité au nom de Dieu.

C’est ce que traite l’article 5 de la question 104 : est-ce que nous devons obéir aux supérieurs en tout ?

Une première constatation, c’est que les limites de l’obéissance viennent précisément de celles de l’autorité. Tout simplement parce que l’obéissance a pour objet propre le commandement de l’autorité légitime : en conséquence, si l’autorité humaine sur des hommes possède des limites, l’obéissance en aura aussi.

Lorsqu’une personne peut ou doit ne pas obéir, c’est dans la mesure où il n’y a pas commandement pour elle. La force d’obligation, si elle n’est pas un commandement légitime, correspond très exactement à l’abus de pouvoir.

Et l’abus de pouvoir possède une détermination très précise : c’est l’usurpation par un supérieur d’une autorité qu’il n’a pas. Saint Thomas distingue donc deux grandes formes d’abus de pouvoir :

1 - Le détenteur de l’autorité légitime exige l’obéissance sur un domaine pour lequel il ne dispose pas de l’autorité légitime.

2 – Le détenteur de l’autorité légitime exige l’obéissance sur un domaine particulier, alors que ce faisant il n’obéit pas lui-même aux commandements d’une autorité légitime plus élevée, à laquelle il est pourtant lui-même tenu d’obéir.

Comme je l’ai indiqué dans le message précédent, non seulement l’exercice de autorité légitime ne dispense par de l’obligation d’obéir soi-même à une autorité supérieure, mais de surcroît, il ne se limite certainement pas à une conception étroite de "maintien de l’ordre" ou à une "meilleur efficacité" dans l’action. Et dans l’obéissance que l’autorité légitime doit à une autorité supérieure, il ne s’agit pas de croire qu’il s’agisse uniquement d’une obéissance relevant du "for interne" et de la "perfection intérieure", mais il s'agit bien plutôt d'une pratique des "oeuvres de perfection" qui rend doit être rendue visible à tous, dans l’Eglise.

Pour préciser les choses, toute autorité légitime, même si elle est subordonnée à une autre, porte la responsabilité personnelle du bien commun. Le détenteur d’une autorité subordonnée ne peut se considérer lui-même comme une sorte d’"exécutant" qui ne ferait qu’"obéir aux ordres" : il prend la responsabilité et accepte la charge d’obéir et de demander l’obéissance en vue du bien commun.

Spécifiée par le bien commun, l’autorité est en conséquence limitée par lui. C’est ici que saint Thomas précise une chose très importante. Dans la Secunda secundae, question 21, article 4 :
Conclusion:
Comme on l'a vu, les actes de l'homme ont mérite ou démérite en ce qu'ils sont ordonnés à un autre homme, soit en raison de lui-même, soit en raison de la communauté dont il fait partie. Or nos actes bons et mauvais acquièrent mérite ou démérite auprès de Dieu de ces deux manières. Ils ont rapport à Dieu lui-même en tant qu'il est la fin ultime de l'homme; car tous nos actes doivent être rapportés à leur fin ultime, comme on l'a vu. Aussi celui qui commet une mauvaise action qui ne peut être rapportée à Dieu ne rend pas à Dieu l'honneur qu'il lui doit comme à la fin ultime. Mais du point de vue de la communauté universelle, nos actes ont aussi rapport à Dieu. Car dans toute communauté, celui qui gouverne est chargé de veiller au bien commun; c'est donc à lui qu'il appartient de récompenser le bien et de punir le mal qui se font dans la communauté. Or, Dieu est le gouverneur et le chef de l'univers, nous l'avons vu dans la première Partie, et en particulier des créatures raisonnables. Par suite, il est évident que les actes humains entraînent mérite ou démérite devant lui, sinon il faudrait conclure que Dieu se désintéresse des actions humaines.
Solutions:
1. Les actes de l'homme ne peuvent rien enlever ni donner à Dieu, absolument parlant. Toutefois, l'homme lui donne et lui enlève quelque chose, autant qu'il est en son pouvoir, en observant ou non l'ordre instauré par Dieu.
2. L'homme est mû par Dieu comme un instrument, mais de manière à pouvoir se mouvoir lui-même à l'aide de son libre arbitre, comme on l'a montré plus haut. C'est pourquoi ses actes ont un mérite ou un démérite devant Dieu.
3. L'homme n'est pas ordonné dans tout son être et dans tous ses biens à la communauté politique; c'est pourquoi tous ses actes n'ont pas forcément mérite ou démérite envers cette communauté. Mais tout ce qu'il est, tout ce qu'il a, et tout ce qu'il peut, l'homme doit l'ordonner à Dieu; c'est pourquoi tout acte humain bon ou mauvais a un mérite ou un démérite devant Dieu, autant qu'il réalise la notion d'acte.
Il est clair également qu’une personne humaine ne peut être ordonnée au bien commun d’une communauté que dans la mesure où elle en fait partie.
Secunda secundae, question 104, article 5, solutions 2 et 3 :
2. L'homme est soumis à Dieu de façon absolue, pour tout: intérieurement et extérieurement. Or les sujets ne sont pas soumis à leurs supérieurs en toutes choses mais seulement dans un domaine déterminé. Et même pour celui-ci, ils sont des intermédiaires entre Dieu et leurs sujets. Quant au reste ils sont immédiatement soumis à Dieu, qui les instruit par la loi naturelle ou la loi écrite.
3. Les religieux font profession d'obéissance quant à la vie régulière selon laquelle ils sont soumis à leurs supérieurs. C'est pourquoi ils ne sont tenus d'obéir que pour ce qui peut concerner la vie régulière. Telle est l'obéissance qui suffit au salut. S'ils veulent obéir en autre chose, cela relève d'un surcroît de perfection, pourvu que rien de cela ne soit contraire à Dieu, car une telle obéissance serait illicite.
C’est pourquoi, pour un catholique, qu’il soit simple fidèle ou religieux, il ne saurait y avoir de voeu d’obéissance que dans le respect d’une règle définie, ou le respect d'un cadre reconnu officiellement pas l'Eglise - et jamais selon l’arbitraire d’un homme.

En fait, si devant un abus de pouvoir il n’existe réellement aucun devoir d’obéissance, il faut tout de même préciser que l’abus de pouvoir n’exige évidemment pas une "résistance forcenée" ou "absolue" si cet abus ne présente d’inconvénients que pour celui qui doit obéir – à la condition que l'ordre donné ne conduise pas au péché ou à quelque infraction légale.

Il n’en reste pas moins qu’il est, en vérité, rigoureusement impossible d’obéir à ce qui n’est pas un commandement légitime. A la limite, on peut être tenu de s’y conformer, seulement de façon purement extérieure ou encore d’une façon plus intérieure qui n’est pas de l’obéissance : par exemple si l’on considère que cette conformité répond à l’exigence d’une vertu plus haute, ou à l’amour du bien commun ou encore à la volonté d’éviter une occasion de scandale pour ceux qui ne comprendraient pas le pourquoi de la résistance et puis ensuite prendrait l’exemple d’une telle attitude pour justifier leur propre désobéissance.

En revanche, l’abus de pouvoir manifeste ou déclaré exige la résistance, dans l’exacte mesure où il conduit de façon certaine à commettre un péché ou encore dans la mesure où il revient à empêcher gravement la réalisation du bien commun particulier de la communauté ou le bien commun de l’Eglise.

On peut par ailleurs, et ce sera ma conclusion provisoire sur l’obéissance en tant que telle, aussi bien ne souscrire en rien à tout ce que nous présente saint Thomas d’Aquin... mais c'est une autre question, et il ne reste donc plus qu’à considérer en quoi consistent les manquements à l’obéissance, dans un prochain message.

Amicalement.
Virgile.
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Géraldine
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Re: De l'obéissance (et de la désobéissance) dans l'Eglise.

Message non lu par Géraldine »

Virgile, ces précisions sont très intéressantes et il est bien que vous les rappelliez dans leur juste contexte.Merci.
Dirigátur, Domine, orátio mea sicut incénsum in conspéctu tuo.
etienne lorant
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Cette obéissance qui semble si pénible et qui nous sauve !

Message non lu par etienne lorant »

Lecture extraite de : "Genèse", commentaire au sens littéral, 8,6,12

"L'arbre de la science du bien et du mal se présente maintenant à notre attention. Sans nul doute, c'était un arbre réel et visible comme tous les autres. Là n'est point la question : le point à éclaircir est de savoir pourquoi il a été nommé ainsi. Moi, qui ai beaucoup réfléchi à cette affaire, je n’ai pas de mots pour exprimer combien me plaît la sentence qui dit que cet arbre n’était pas nocif pour son fruit ; car celui qui a fait toutes les choses extrêmement bonnes, n’a placé au paradis aucune chose mauvaise, mais le mal découla pour l’homme de la transgression du précepte. Car il convenait à l’homme qu’on lui interdise quelque chose, afin que, placé sous le Seigneur Dieu, il puisse de cette façon, par la vertu de l’obéissance, mériter la possession de son Seigneur. Je peux dire avec certitude que l’obéissance est la vertu propre de la créature rationnelle, qui agit sous le pouvoir de Dieu ; et aussi que le premier et le plus grand de tous les vices est l’orgueil, qui conduit l’homme à vouloir utiliser sa liberté pour la ruine, et a le nom de désobéissance. Or l'homme ne pourrait reconnaître ni sentir la souveraineté de Dieu, s'il n'avait un commandement à exécuter. Par conséquent, l'arbre n'avait en lui même rien de malfaisant : il fut appelé l'arbre de la science du bien et du mal, parce que, si l'homme venait à manger de ses fruits après là défense qu'il en avait reçue, il violerait, par la même, l'ordre de Dieu et reconnaîtrait, au châtiment qui suivrait cette transgression, toute la différence du bien et du mal, de la soumission et de la révolte
."


Cher saint Augustin, je vous reconnais bien ici. Quel souffle ! Et quand j'y réfléchis, je suis tout à fait d'accord : pour un homme doué de raison, le péché le plus simple est la désobéissance. Ah, si nous savions obéir, de manière très simple ! C'est l'obéissance qui a fait un saint tel Mutien-Marie. "Le Frère Mutien fut un fidèle observateur de la règle. Son supérieur a rendu ce témoignage : « Je n’ai pas vu une seule fois, le Frère Mutien violer une seule de nos règles; non seulement les grandes Règles: exercices spirituels, charité, obéissance…mais ces petites prescriptions qui exigent une attention continuelle et une entière possession de soi-même ».


http://www.philagodu.be/generalculturel ... utien.html
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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