il ne faudrait pas considérer que l’obéissance est la plus grande des vertus. Elle est en effet inférieure aux vertus théologales (Foi, Espérance, Charité) et même à la simple vertu de prudence. Mais elle est tout de même supérieure aux vertus de la volonté, parce qu’elle se rattache principalement à la religion : c’est ce que signifie l’épisode biblique de la désobéissance de Saul dans lequel nous avons vu que l’obéissance vaut plus que le meilleur des sacrifices.
La fin de toute vie vertueuse est l’union surnaturelle à Dieu, or cette union n’est rendue possible que par l’exercice des vertus théologales, et en premier lieu celui de la vertu de charité. En conséquence saint Thomas va s’attacher à mettre en valeur le lien entre les vertus morales et la vertu de charité. Et en particulier le lien entre la vertu d’obéissance et la vertu de charité.
L’obéissance possède en premier lieu une valeur d’ascèse et de libération qui lui confère une sorte de priorité sur les autres vertus : c’est pourquoi saint Thomas rappelle que, par elle-même, l’obéissance est la plus louable des vertus : pour Dieu elle méprise la volonté propre, alors que par les autres vertus morales on méprise certains autres biens en vue de Dieu.
Surtout, l’obéissance comme la charité permet la conformité avec la volonté divine. L’obéissance est en conséquence la disponibilité pour le don à une oeuvre commune sous la direction d’un supérieur. C’est elle qui conduit à l’union à la volonté divine. C’est donc qu’elle a une dimension spécifiquement « mystique », d’autant plus accentuée qu’elle sera choisie comme un moyen privilégié d’ascèse et de perfection.
Elle est donc directement liée à la charité, parce qu’elle est attitude propre à la véritable amitié, qui est la volonté d’accomplir de façon parfaite la volonté de l’ami. Charité et obéissance sont alors indissociablement liées.
Aussi saint Thomas précise-t-il :
Dans la réalité de notre vie chrétienne, l’obéissance est celle des vertus morales qui nous configure le plus adéquatement au Christ.Car si quelqu’un endurait le martyre, ou distribuait tous ses biens aux pauvres – à moins qu’il n’ordonne ces oeuvres à l’accomplissement de la volonté divine, ce qui concerne directement l’obéissance – de telles oeuvres ne pourraient être méritoires, tout comme si on les faisait sans la charité, qui ne peut exister sans l’obéissance. Il est écrit en effet (I Jo. ii, 4-5) : "Celui qui prétend connaître Dieu et ne garde pas ses commandements est un menteur ; quant à celui qui observe ses paroles, l’amour de Dieu a vraiment trouvé en lui son accomplissement." Et cela parce que l’amitié procure aux amis identité des vouloir et des refus.
Dans la Tertia pars, à la question 47, article 2, solution 3 :
On trouve le même ordre de remarque dans le Contra Gentiles, IV, 55, 13 :Il est de la plus haute convenance que le Christ ait souffert par obéissance.
1° Parce que cela convenait à la justification des hommes : "De même que par la désobéissance d'un seul, beaucoup ont été constitués pécheurs, de même aussi, par l'obéissance d'un seul, beaucoup sont constitués justes " (Rm 5, 19).
2° Cela convenait à la réconciliation de Dieu avec les hommes." Nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils " (Rm 5, 10), c'est-à-dire en tant que la mort du Christ fut elle-même un sacrifice très agréable à Dieu : "Il s'est livré lui-même à Dieu pour nous en oblation et en sacrifice d'agréable odeur " (Ep 5, 2). Or l'obéissance est préférée à tous les sacrifices d'après l'Écriture (1 S 15, 22) : "L'obéissance vaut mieux que les sacrifices." Aussi convenait-il que le sacrifice de la passion du Christ eût sa source dans l'obéissance.
3° Cela convenait à la victoire par laquelle il triompha de la mort et de l'auteur de la mort. Car un soldat ne peut vaincre s'il n'obéit à son chef. Et ainsi l'homme Christ a obtenu la victoire en obéissant à Dieu : "L'homme obéissant remportera la victoire " (Pr 21, 28 Vg).
C’est la raison pour laquelle, dans l’Eglise, la vie religieuse est constituée comme une école de perfection de la charité, sous la direction de l’Evêque :Il n'est pas contraire à la vérité que le Fils de Dieu, incarné, ait subi la mort en obéissant au commandement de son Père, comme l'enseigne l'Apôtre. Les commandements que Dieu adresse aux hommes concernent des oeuvres de vertus: on obéit d'autant plus à Dieu qu'on accomplit plus parfaitement un acte de vertu. De toutes les vertus, la première est la charité, à laquelle toutes les autres se rapportent. Et accomplissant à la perfection un acte de charité, le Christ a donc été souverainement obéissant à l'égard de Dieu. Or il n'y a pas d'acte de charité plus parfait que celui qui consiste pour un homme à subir la mort même, pour l'amour de quelqu'un, selon la parole du Seigneur: Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Il apparaît donc que le Christ, en subissant la mort pour le salut des hommes et à la gloire de Dieu le Père, a été souverainement obéissant à l'égard de Dieu, en accomplissant un acte parfait de charité. Cela n'est pas incompatible avec sa divinité, comme le prétendait la quatorzième objection. L'union s'est en effet accomplie de telle sorte que chaque nature, la divine et l'humaine, a gardé son caractère propre. Aussi bien, alors que le Christ subissait la mort et tout ce qui est propre à la nature humaine, la divinité demeurait impassible, bien que, en raison de l'unité de personne, nous disions que Dieu a souffert et est mort. De cela nous-mêmes offrons un certain exemple, puisque, quand notre corps est frappé par la mort, notre âme demeure immortelle.
Secunda secundae, question 186, article 5, solution 3 :
Dans la vie religieuse, l’obéissance est le plus grand des trois conseils évangéliques et c’est pourquoi elle est délibérément choisie comme une voie d’ascèse. Le religieux ne se contente pas de l’obéissance que doit un simple fidèle : il en fait la condition fondamentale de toute sa vie. D’où la nécessité d’une communauté de vie, car il n’y a pas d’obéissance sans supérieur légitime, pour laquelle la perfection de la charité par les conseils évangéliques constitue précisément le bien commun recherché.La sujétion des religieux les soumet principalement aux évêques, qui jouent à leur égard le rôle d’agents de perfection vis-à-vis de sujets à perfectionner, (…) Donc nul religieux, sans excepter les ermites et les supérieurs réguliers, n’est complètement exempté de l’obéissance aux évêques. S’ils se trouvent soustraits, en tout ou en partie, à l’autorité des évêques diocésains, ils demeurent tenus d’obéir au souverain pontife, non seulement dans ce qui est commun à tous, mais encore dans ce qui regarde la discipline religieuse elle-même.
Autrement dit, une communauté religieuse ne peut pas atteindre sa fin si l’obéissance y est réduite à assurer seulement la cohésion de la communauté ou encore seulement à donner une efficacité plus grande à son action apostolique par exemple, ou encore à sa mission éducative, ou encore à son souci des malades.
Une communauté, par priorité de nature doit être une école de perfection dans la pratique de de l’obéissance. C’est une résultante de la nature propre de son bien commun : en conséquence le détenteur de l’autorité est parfaitement fondé en droit d’utiliser son autorité pour obliger à la pratique de l’obéissance. Son commandement possède une finalité immédiate d’ascèse. Ce qui ne l’autorise nullement au caprice personnel et à l’arbitraire de décisions dictées par autre chose que la Charité : l’obéissance ne se pratique que dans le cadre d’une règle dont la raison n’est pas de fournir une liste d’interdictions et de permissions, mais de permettre de chercher la perfection de la Charité.
Question examinée dans le prochain message: quelles sont les limites de l’obéissance?
Amicalement.
Virgile.

