Atrahasis a écrit :Descartes jugeait que le Grand Art de Lulle sert plus « à parler, sans jugement, [de choses] qu'on ignore, qu'à les apprendre [...] » et au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau portait un jugement semblable dans Émile ou De l'éducation : « l'art de Raymond Lulle pour apprendre à babiller de ce qu'on ne sait point ".
En même temps, Descartes était TRES loin d'être infaillible. Sa "physique", basée uniquement sur la raison et déconnectée de l'expérience, s'est révélée complètement fausse. C'est d'ailleurs probablement à partir et à cause de Descartes et de sa "méthode" qu'eût lieu le divorce entre science et philosophie. Bref, Descartes - certainement un brillant cerveau - aurait été mieux inspiré de faire comme Aristote et de baser sa philosophie sur l'observation du réel, et non sur l'
idée qu'il se faisait du réel.
Pour avoir lu Lulle, je ne dirais pas que son Art est décisif. Néanmoins, il a le mérite de poser les choses et d'argumenter intelligemment. Et les arguments qu'il donne en faveur de la Trinité sont loin d'être idiots. Voici :
Lulle a écrit :Il est conforme à la perfection et à la grandeur divine que Dieu génère un Bien parfait et infini, à l’image de la Perfection et de l’Infinité de Celui qui le génère. Car Dieu est plus grand s’il peut générer un bien parfait que s’Il ne le peut pas. S’il ne le peut pas, Dieu est borné, limité et donc imparfait. S’il le peut, cela s’accorde mieux à sa Grandeur : une plus grande perfection peut lui être attribuée ! Si le bien ainsi généré par Dieu est parfait, il possède alors en lui : éternité, sagesse, puissance, bonté, miséricorde, etc... c’est à dire tous les attributs de Dieu. Nous avons ainsi prouvé l’existence et la divinité de la Personne Divine que la Bible appelle Verbe de Dieu ou Sagesse de Dieu.
Et :
Lulle a écrit :Ainsi : comment Dieu peut-il être Bien et amour et miséricorde éternelle si sa bonté, son amour et sa miséricorde ne s’exercent pas de toute éternité, en dehors d’une relation éternelle ? En dehors d’une relation éternelle en Dieu lui-même, la bonté, l’amour et la miséricorde de Dieu sont sans perfection car sans objet !
Lulle expose donc l’argument de la perfection de Dieu pour justifier la Trinité. En effet, Dieu est le Bien parfait et Il est Amour. Or le bien est nécessairement diffusif de soi : on est meilleur quand on fait du bien que quand on se contente d’avoir de bons sentiments, et Dieu étant la perfection du bien, Il ne peut pas ne pas connaître le bien diffusif. De même, si Dieu aime, Il aime de toute éternité car sinon il y aurait un changement en Lui. Or pour aimer vraiment, il faut aimer un autre sinon ce n’est que du narcissisme. Bref, le fait que Dieu soit bon et aime (mais aussi ait conscience de Lui-même, parle, agisse, etc.) implique nécessairement une multiplicité en Lui. Comment concilier unité et multiplicité au sein du Dieu unique ? Seule la Trinité résout le problème.
Il faut bien comprendre que la conception de l’unicité de Dieu comme une pure monade (une sorte de « bloc » unitaire) pose en réalité de sérieux problèmes de compatibilité avec le monothéisme juif ou musulman. Plotin, qui a tiré jusqu’au bout les conséquences de l’unité de Dieu ainsi conçue arrive à cette conclusion : si en Dieu il n’y a aucune multiplicité, alors Dieu ne parle pas, n’interagit pas avec « l’extérieur » et ne peut rien penser ni rien dire de lui-même, ni de quoi que ce soit. Car la moindre intuition de soi-même, la moindre pensée, la moindre parole et le moindre acte impliquent une prise de distance par rapport à soi-même, une différenciation interne. Nous ne sommes plus alors dans cette « pure » unité conçue à la manière du judaïsme ou de l’islam.
Ainsi,
Dieu ne peut être un Dieu vivant que s’Il est Trinitaire.