Bonjour VR,
VexillumRegis a écrit :Comme vous le dîtes vous-même, les conditions d'accueil dans notre pays sont tout à fait déplorables, à un point tel qu'on peut bien se demander comment une telle situation n'agit pas comme un repoussoir pour les migrants... C'est donc dans un souci humanitaire très louable que je demande l'expulsion immédiate des migrants en situation irrégulière ! Plus sérieusement, je rappelle qu'au-delà des droits légitimes des migrants (et des droits tout aussi légitimes des Etats qui les accueillent de gré ou de force à réguler ces flux comme ils l'entendent), il y a aussi un droit imprescriptible pour tout homme à pouvoir vivre convenablement dans le pays et au sein du peuple où la providence l'a fait naître. La migration économique est toujours un déracinement, c'est-à-dire un déchirement.
Sur ce point au moins, nous sommes pleinement d'accord.
VexillumRegis a écrit :Quant au principe de la destination universelle des biens, je le trouve bien vague et pour tout dire inapplicable. En un mot : fumeux. Je rappelle qu'il existe un autre droit imprescriptible, qui a lui l'avantage d'être plus concret : le droit de propriété.
Pour information (c'est moi qui souligne, à votre attention) :
Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise a écrit :§177. La tradition chrétienne n'a jamais reconnu le droit à la propriété privée comme absolu ni intouchable: « Au contraire, elle l'a toujours entendu dans le contexte plus vaste du droit commun de tous à utiliser les biens de la création entière: le droit à la propriété privée est subordonné à celui de l'usage commun, à la destination universelle des biens ».372 Le principe de la destination universelle des biens affirme à la fois la seigneurie pleine et entière de Dieu sur toute réalité et l'exigence que les biens de la création demeurent finalisés et destinés au développement de tout l'homme et de l'humanité tout entière.373 Ce principe ne s'oppose pas au droit de propriété,374 mais indique la nécessité de le réglementer. En effet, la propriété privée, quelles que soient les formes concrètes des régimes et des normes juridiques relatives à celle-ci, n'est par essence qu'un instrument pour le respect du principe de la destination universelle des biens et, par conséquent, en dernier ressort, non pas une fin mais un moyen.375
372Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 14: AAS 73 (1981) 613.
373Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 69: AAS 58 (1966) 1090-1092; Catéchisme de l'Église Catholique, 2402-2406.
374Cf. Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 102.
375Cf. Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 22-23: AAS 59 (1967) 268-269.
En d'autres termes vous ne pouvez vous revendiquer propriétaire d'un bien que dans la mesure où il vous permet d'être au service du bien commun, ou du moins qu'il ne s'y oppose pas.
Sous l'éclairage de ce texte, je me permets de vous inviter à lire ce
petit article, publié sur le forum économique. Et de l'interpréter également à la lumière de
Caritas in Veritate qui dit notamment ceci :
Dans Caritas in Veritate, Benoit XVI a écrit :Le marché devenu mondial a stimulé avant tout, de la part de pays riches, la recherche de lieux où délocaliser les productions à bas coût dans le but de réduire les prix d’un grand nombre de biens, d’accroître le pouvoir d’achat et donc d’accélérer le taux de croissance fondé sur une consommation accrue du marché interne. En conséquence, le marché a encouragé des formes nouvelles de compétition entre les États dans le but d’attirer les centres de production des entreprises étrangères, à travers divers moyens, au nombre desquels une fiscalité avantageuse et la dérégulation du monde du travail. Ces processus ont entraîné l’affaiblissement des réseaux de protection sociale en contrepartie de la recherche de plus grands avantages de compétitivité sur le marché mondial, faisant peser de graves menaces sur les droits des travailleurs, sur les droits fondamentaux de l’homme et sur la solidarité mise en œuvre par les formes traditionnelles de l’État social. Les systèmes de sécurité sociale peuvent perdre la capacité de remplir leur mission dans les pays émergents et dans les pays déjà développés, comme dans des pays pauvres.
Et plus loin :
Dans Caritas in Veritate, Benoit XVI a écrit :37. La doctrine sociale de l’Église a toujours soutenu que la justice se rapporte à toutes les phases de l’activité économique, parce qu’elle concerne toujours l’homme et ses exigences. La découverte des ressources, les financements, la production, la consommation et toutes les autres phases du cycle économique ont inéluctablement des implications morales. Ainsi toute décision économique a-t-elle une conséquence de caractère moral.
En d'autres termes, nous sommes tous responsables moralement des injustices dans la grande chaine économique dès lors que nous y participons ne serait-ce qu'en tant que consommateur. Je suis en ce moment même derrière un ordinateur, et je peux vous dire qu'en plus d'être scandalisé par les conditions de travail de ceux qui fabriquent les outils dont je me sers, je m'interroge aussi sur ma responsabilité morale vis-à-vis d'eux en tant que consommateur.
VexillumRegis a écrit :Vous brandissez ensuite l'argument culpabilisateur qu'aime nous servir la gauche depuis des décennies : c'est nous qui sommes responsables de la situation économique catastrophique de la plupart des pays dits « en voie de développement ». Je trouve cet argument inadmissible et même indécent (1).
Je suis désolé d'avoir été obligé d'opposer cet argument au déballage de "charité" que semblait recouvrir, pour beaucoup, ce que je considère comme la gestion des conséquences de nos dérives économiques, ou de celles de nos pères. Et je suis désolé que ça nous culpabilise vous et moi, ou ceux qui nous lisent.
Après sur Haïti, c'est du même ordre. J'ai pris cet exemple à dessein, et puisque vous me donnez l'occasion de préciser un peu, je vais le faire. Haïti, comme vous l'avez dit, est une république indépendante depuis 1804. Avant cela, d'abord, qu'en était-il ? Une terre peuplée d'amérindiens qui vivaient primitivement de leurs propres ressources. Tout commence à merder après l'arrivée de Christophe Colomb. L'île est très riches en ressources très convoitées, mais il faut les extraire. Et puis il faut vivre sur place, de manière "civilisée". Problème : les amérindiens ne savent pas travailler, donc pas exploitables. Ils sont donc massacrés avant d'être "remplacés" par des esclaves noirs venus d'Afrique. Qu'on parle d'Haïti ou de Saint Domingue, province qui concerne, vous avez raison, plus intimement la France, notre pays participera longtemps au fameux "commerce triangulaire" avec l'île, se gavant des richesses pillées dans ses terres. Quand finalement, après des siècles d'exploitation par l'esclavage et le pillage des ressources à destination de l'Europe, la province d'Haïti deviendra indépendante, et l'esclavage aboli, ce sera au prix d'une dette énorme qui condamnera Haïti à être endetté encore jusqu'à aujourd'hui. Pendant deux siècles, Haïti a alimenté notre économie des intérêts (en plus d'un capital aussi injuste qu'arbitraire) d'une dette scandaleuse.
Bien sur les gouvernements successifs de ce pays sont en partie responsable de détresse économique du pays. Les gouvernement d'Haïti ont été laissés en prise, après l'indépendance, à une élite totalement corrompue qui a été élevé sur le modèle proposé par ses colons, soutenue dans les dictatures successives par les puissances occidentales de manière à entretenir un commerce avantageux des nombreuses richesses du sol haïtien.
C'est seulement depuis 2009 que l'on commence véritablement à prendre conscience que peut-être il faudrait annuler la dette d'Haïti... Très bien. Comment vous dire ? Je ne souhaite pas particulièrement que les haïtiens, dont le pays est aujourd'hui dévasté, débarquent en masse sur nos côtes pour en appeler à notre "
hospitalité", évidemment. Mais ce que je veux dire, c'est que s'ils le faisaient, il ne faudrait pas qu'on vienne pleurer sur notre tranquillité menacée. Et même si ce ne sont pas vous ou moi les responsables directs, même si les plus lourdes fautes incombent à nos arrières-arrières-...-arrières grands-pères, oui il y a bien un moment où une nation comme la notre - surtout si on veut lui reconnaitre une identité, une histoire, une culture - doit assumer les erreurs de son passé. Elles font aussi parti de notre fameuse "identité nationale" !
En attendant, j'ai l'impression, mais dites-moi si je me trompe, que vous êtes plutôt favorable à un "
chacun pour soi et Dieu pour tous", du moins dans les relations inter-nationales. Je ne comprends pas bien en quoi cela peut contribuer au bien
commun, et donc de fait je ne comprends pas non plus en quoi cela peu contribuer au bien
tout court.
(1) Allez faire croire à un type qui gagne à peine le SMIC qu'il contribue au pillage des richesses du tiers-monde...
Ce n'est pas le type qui gagne le SMIC, ni même celui qui gagne beaucoup plus qui est concerné, dans la mesure où ce n'est pas le fait de subvenir à ses besoins, et même largement, qui peut être en cause moralement, mais notre façon de vivre. Est concerné celui qui profite de conditions de vie qui reposent sur l'exploitation outrancière de population sous-développés. En l'état de l'économie mondiale, je reconnais que cela implique immédiatement beaucoup de monde. L'implication est ici de l'ordre de la morale, tel qu'indiqué dans Caritas in Veritate (citation ci-dessus). Cela dit, ceux qui ont une responsabilité dans ce système injuste (et j'en fait partie) restent moins nombreux que ceux qui en souffrent, il me semble.
(2) Faut-il vous rappeler que ces peuples développés ne l'ont pas toujours été, et qu'ils ne font aujourd'hui que jouir (et même gaspiller) de la sueur, du sang, des multiples sacrifices que leurs aïeux ont consentis pour leur léguer une telle prospérité ? Et nos aïeux n'ont pas eu besoin d'être aidés par d'autres pour bâtir cette richesse... Leurs descendants ont un droit légitime à profiter en priorité des fruits du travail de leurs ancêtres.
Et l'esclavage, le massacre ou l'exploitation et le commerce des populations autochtones des colonies, c'était quoi ? De la simple gestion des outils de production ? Et l'exploitation de terres purement et simplement annexées ? Un droit légitime ? Non mais oh ! Et c'est moi qui suis indécent ! Pardon pour le ton un peu sec, mais quoi : comment faites-vous pour occulter tout ça aussi simplement ?
Je terminerais en indiquant les propos du pape, à son départ de Malte ce dimanche. Après avoir félicité la population maltaise pour une législation exceptionnellement en faveur de la vie et de la famille, par l'interdiction de l'avortement et du divorce, il s'est exprimé devant la jeunesse maltaise en ces termes :
Benoit XVI a écrit :Comme chrétiens nous sommes appelés à manifester l'amour de Dieu qui s'étend à tous. C'est pourquoi nous devons secourir le pauvre, le faible, le marginal ; nous devons avoir un souci particulier de ceux qui sont en difficulté, qui souffrent de dépression ou d'inquiétude ; nous devons avoir soin des handicapés et faire tout ce que nous pouvons pour promouvoir leur dignité et leur qualité de vie ; nous devons prêter attention aux besoins des immigrés et de ceux qui cherchent asile sur nos terres ; nous devons tendre la main avec amitié aux croyants et aux non-croyants. C'est cela la noble vocation d'amour et de service que nous avons tous reçue.
En partant de Malte, il s'est exprimé à propos de l'immigration, très importante dans ce pays (dans des proportions qui, semble-t-il, dépassent largement celles de l'immigration en France).
Benoit XVI a écrit :En raison de sa position géographique au cœur de la Méditerranée, beaucoup de migrants arrivent sur les côtes maltaises, certains fuyants des situations de violence et de persécution, d'autres, à la recherche de meilleures conditions de vie. Je suis conscient des difficultés que l'accueil d'un grand nombre de personnes peut provoquer ; ce sont des difficultés qui ne peuvent être résolues seul par aucun pays de premier accueil. En même temps, je suis sûr aussi que, s'appuyant sur la force de ses racines chrétiennes et sur sa longue et glorieuse tradition d'accueil des étrangers, Malte cherchera, avec l'aide des autres États et des Organisations internationales, à venir en aide à ceux qui arrivent ici et à s'assurer que leurs droits soient respectés.
En d'autres termes, comme nous disions plus haut : oui, un état ne peut pas, à lui tout seul, gérer la complexité des flux migratoires, et cela semble logique sur le plan de la subsidiarité. Il y a des choses à mettre en oeuvre au niveau international. Mais pour autant, un état ne doit certainement pas se défausser de sa responsabilité dans l'accueil et l'aide aux migrants, en s'assurant en premier lieu que leurs droits soient respectés.