Fée Violine a écrit :
Je voulais rajouter une idée qui m'est venue : vous semblez identifier volonté et devoir. Mais il y a la même différence entre la volonté et le devoir, qu'entre le moi et le surmoi. La volonté c'est simplement le fonctionnement normal de l'homme.
Le vrai moi est à découvrir ou à transformer, c'est le "Connais-toi toi-même" de Socrates et le processus d'individuation de Jung.
Jusque là le moi est pris en tenailles entre le "ça" et le "surmoi", entre le désir et le devoir. Nous pourrions dire que le devoir est la volonté sociale intériorisée et le désir la volonté de la bête tapie au fond de nous-mêmes.
Entre ces deux volontés l'état de guerre règne: le surmoi cherche à se rendre maître de la bête et pour cela il doit envahir l'intériorité de l'individu et s'en assurer le contrôle, jusqu'à l'étouffement du moi s'il le faut, le ça cherche à faire exploser les barrages et conventions sociales imposées par le surmoi, jusqu'à l'éclatement du moi.
Cette guerre dans laquelle le moi est pris entre deux feux a par exemple été illustrée dans le film de John Boorman "Délivrance": quatre citadins, bourgeois bien policés et intégrés à la société américaine décident pour tromper l'ennui de partir à l'aventure en forêt. Mais dans la forêt ils vont faire une terrible rencontre, celle d'exploitants forestiers aux appétits bestiaux, affranchis de toutes règles et conventions sociales. Cette première et fatale rencontre est d'une violence inouïe, violence entre hommes (précisons qu'il n'y a pas de femme): les forestiers menacent et violent l'un des citadins, en réponse un citadin tue l'un d'entre-eux à l'arme blanche, s'ensuit une course-poursuite sauvage à travers les montagnes.Eros et Thanatos ont brisé leurs chaînes.
Je m'inscris quelque peu en faux par rapport à ce que vous dites, car il me semble que le fonctionnement normal de l'homme, de l'homme moyen, ne fait pas entrer en jeu la volonté du moi, mais est une lutte permanente entre la volonté du surmoi et celle du ça, et le moi est un moi souffrant faisant les frais de cet affrontement.
Si vous étudiez la vie des grands mystiques, vous remarquerez que leurs efforts s'exercent dans deux directions: le splendide isolement pour couper les lignes de ravitaillement du surmoi, la mortification pour couper les vivres au ça. Le mystique cherche à faire cesser l'affrontement entre le surmoi et le ça en ne leur offrant plus qu'une terre aride en guise de terrain d'affrontement.
D'où les mots de Saint François d'Assise: "Je veux m'éloigner un temps d'entre les hommes pour retourner plus humain au milieu d'eux".
Comme dans toute guerre il y a des stratégies: le surmoi a une stratégie, le ça a une stratégie, par conséquent les motifs affichés ne sont pas les motifs réels.
Le surmoi comme le ça prétendent agir au nom de l'Amour, ce travestissement leur permet de gagner en respectabilité.
Ainsi le ça de la révolution sexuelle a voulu faire croire qu'il était le champion de l'Amour: "Peace and love".
Mais le surmoi a aussi voulu faire croire qu'il agissait par Amour, telle l'inquisition pour laquelle le Pape Jean-Paul II a demandé pardon:
"Il est donc juste que, le deuxième millénaire du christianisme arrivant à son terme, l'Église prenne en charge, avec une conscience plus vive, le péché de ses enfants, dans le souvenir de toutes les circonstances dans lesquelles, au cours de son histoire, ils se sont éloignés de l'esprit du Christ et de son Évangile, présentant au monde, non point le témoignage d'une vie inspirée par les valeurs de la foi, mais le spectacle de façons de penser et d'agir qui étaient
de véritables formes de contre-témoignage et de scandale.Dans l'opinion publique l'Inquisition symbolise pratiquement ce contre-témoignage et ce scandale."
(Tertio Millennio Adveniente)
La justification de la torture et du bûcher pour sauver une âme des tourments éternels se tenait d'un point de vue strictement logique, mais ce qui ne tenait pas, ce qui n'a pas tenu c'était de le justifier par amour du prochain, pour sauver son âme. L'enjeu était de sauver l'ordre social, mais pour faire accepter la torture et le bûcher il fallait invoquer l'amour du prochain, terrible contre-sens, mais stratégie gagnante pour le surmoi pendant quelques siècles.