par Cinci » ven. 17 avr. 2015, 1:09
Encore ...
«A moi la vengeance» (
Deutéronome 32,35) : la signification des représailles divines
«... Chez nos contemporains, l'idée de vengeance se heurte à une opposition particulière, parce que la vengeance est considérée comme une réaction primitive. Ainsi donc, si le désir de vengeance était une caractéristique du Dieu de la Bible, cela le discréditerait. Au Psaume 58, par exemple, on prie Dieu d'exterminer les ennemis :
- Dieu! casse les dents dans la gueule; Seigneur, démolis les crocs de ces lions! Qu'ils s'écoulent comme les eaux qui s'en vont! Que Dieu ajuste ses flèches, et les voici fauchés! Qu'ils soient comme la limace qui s'en va en bave! Comme le foetus avorté, qu'ils ne voient pas le soleil! Avant que vos marmites ne sentent la flambée d'épines, aussi vi que la colère, il les balayera. Le juste se réjouira en voyant la vengeance; il lavera ses pieds dans le sang des méchants. Et les hommes diront :«Oui, le juste fructifie; oui, il y a un Dieu qui juge sur la terre.» (Psaume 58, 7-12)
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Des analyses très fines des «Psaumes de vengeance» l'ont montré : Dieu ne désire pas la vengeance au sens moderne du terme,
mais la justice. Sa «vengeance» consiste à procurer une aide active aux hommes qui se trouvent dans d'incroyables situations d'oppression et d'exploitation. Pour un esclave dans la misère, la satisfaction a une signification différente que pour un homme libre et dans l'aisance. En même temps, il est clair que, puisque les représailles sont confiées à Dieu, il les monopolise, prévenant ainsi une escalade de la violence. Ce que Dieu fera au «jour de la vengeance» peut revêtir des traits étonnants (voir par exemple le livre de Jonas).
La violence comme élément de l'histoire divine du salut
Selon la conviction de la Bible, le
péché ne demeure jamais sans conséquence. En vertu d'une nécéssité naturelle, la faute charge négativement l'atmosphère de la vie. Et lorsque s'accumulent trop d'énergies négatives, il leur faut nécéssairement se décharger violemment. En règle générale, cela se produit par des représailles individuelles. Le destin d'un individu correspond à la manière dont, par ses actes, il a structuré ses énergies. Il y a un lien étroit entre ce que l'on fait et ce que l'on devient. Toutefois, Dieu a le pouvoir de rompre ce lien.
[...]
La violence en Dieu a ses propres limites : il s'agit d'une réaction au viol des droits de l'homme. Lorsqu'on touche aux droits de l'homme [en se fondant sur la Bible], il est nécéssaire que le théologien résiste même aux textes bibliques! L'exégèse est une science ouverte aux résultats et qui ne doit en aucune manière s'incliner toujours devant les textes et leur donner raison. Cependant, pour critiquer ces excès de violence humaine, point n'est besoin d'un regard extérieur, d'un autre Dieu ou d'une autre religion : on peut -
et on devrait - critiquer l'Ancien Testament à partir de l'Ancien Testament lui-même. En effet, dans la Bible hébraïque, on trouve de très nombreuses voix qui exhortent à renoncer à la violence et plaident par exemple pour une protection des étrangers (Lévitique 19,34); elles réclament que dans l'application du ius talionis (Exode 21,23; Lévitique 24,11; Deutéronome 19,20), les pulsions de vengeance soient maîtrisées.et elles recommandent expressément l'idéal du sage apaisé, comme en Proverbe 16,32 :«
Qui est lent à la colère vaut mieux qu'un héros, qui est maître de soi vaut mieux qu'un conquérant.»
Lorsqu'il est question de violence de Dieu, comme chez les prophètes du jugement préexilique ou dans l'apocalyptique, il est souvent manifeste que Dieu lui-même souffre de cette violence. Pour autant, on ne se débarrasse pas de la réalité de la violence -
même en Dieu! - en se construisant de toutes pièces un monde totalement dénué de violence ou un Dieu sans violence, lesquels n'ont rien à voir avec le monde et avec le Dieu de la Bible. Les fantaisies religieuses doivent être corrigées par la réalité du canon. En se fondant sur la Bible, condamner sommairement la violence pose problème; il est bien plus pertinent de poser la question des critères d'une violence légitime.
[...]
Pourtant, après avoir réfléchi sur Dieu et la violence, j'en reviens toujours à la conviction que, du point de vue de l'exégète, on ne peut se rapprocher du mystère de Dieu autrement qu'à l'aide de la dialectique. Dans son agir plein de tensions, Dieu reste le mystère du monde. L'idée fondamentale de la théologie dialectique est que l'on ne saurait présenter Dieu de manière satisfaisante sans maintenir en lui ce qui lui est insondable et contradictoire. Dieu est amour et Dieu est colère. Dieu est longanimité et Dieu est vengeance, Dieu est pardon et Dieu est châtiment. Tout cela, le livre d'Osée nous l'apprend de manière exemplaire. D'un verset à l'autre, parfois même au sein d'un verset, les sentiments de Dieu passent brusquement de l'amour au rejet, et ses projets de paix à la guerre et de la vengeance au pardon. Ces «théopathies» particulièrement impétueuses tiennent le lecteur contemporain en haleine. Dieu n'est pas une chose dépourvue de sentiment, ni même une personne qui ne connaitrait qu'un seul état d'esprit, mais, dans son amour, il est un être extrêmement sensible et qui, eu égard à la tromperie humaine, est parfois plein de désarroi et de souffrance. En lui, Dieu est plein de qualités très différentes.
Du point de vue de l'histoire des religions, un processus complexe se cache sûrement derrière cela : l'intégration progressive des fonctions de nombreux dieux dans le Dieu unique. Ce qui jadis était éparpillé entre une multitude de dieux est désormais concentré en un seul Dieu. Peu à peu, YHWH est devenu un panthéon à lui seul. On peut interpréter cette pluralisation interne de l'image de Dieu comme les prémices de l'idée de Trinité dans l'Ancien Testament. Mais cette croissance des qualités et des attributs de Dieu a été conservée dans les textes comme un élément indispensable à une image de Dieu authentique.
En tout cas, la violence de Dieu apprend à vivre avec une pluralité en un Dieu. Nul ne devrait croire que nous aurions affaire à un Dieu inoffensif. L'Ancien Testament dépeint un Dieu aux multiples facettes, qui peut, en raison de l'injustice humaine, même se repentir de son action salutaire et exercer un jugement sévère.»
Source : Manfred Oeming, «Dieu et la violence dans l'Ancien Testament : observation à contre temps d'un exégète» dans Matthieu Arnold (Dir.),
Dieu est-il violent? La violence dans les représentations de Dieu, Presse Universitaire de Strasbourg, 2005, 160 p.
Encore ...
«A moi la vengeance» ([b]Deutéronome[/b] 32,35) : la signification des représailles divines
«... Chez nos contemporains, l'idée de vengeance se heurte à une opposition particulière, parce que la vengeance est considérée comme une réaction primitive. Ainsi donc, si le désir de vengeance était une caractéristique du Dieu de la Bible, cela le discréditerait. Au Psaume 58, par exemple, on prie Dieu d'exterminer les ennemis :
[size=85][list] Dieu! casse les dents dans la gueule; Seigneur, démolis les crocs de ces lions! Qu'ils s'écoulent comme les eaux qui s'en vont! Que Dieu ajuste ses flèches, et les voici fauchés! Qu'ils soient comme la limace qui s'en va en bave! Comme le foetus avorté, qu'ils ne voient pas le soleil! Avant que vos marmites ne sentent la flambée d'épines, aussi vi que la colère, il les balayera. Le juste se réjouira en voyant la vengeance; il lavera ses pieds dans le sang des méchants. Et les hommes diront :«Oui, le juste fructifie; oui, il y a un Dieu qui juge sur la terre.» ([b]Psaume[/b] 58, 7-12)[/list][/size]
Des analyses très fines des «Psaumes de vengeance» l'ont montré : Dieu ne désire pas la vengeance au sens moderne du terme, [i]mais la justice[/i]. Sa «vengeance» consiste à procurer une aide active aux hommes qui se trouvent dans d'incroyables situations d'oppression et d'exploitation. Pour un esclave dans la misère, la satisfaction a une signification différente que pour un homme libre et dans l'aisance. En même temps, il est clair que, puisque les représailles sont confiées à Dieu, il les monopolise, prévenant ainsi une escalade de la violence. Ce que Dieu fera au «jour de la vengeance» peut revêtir des traits étonnants (voir par exemple le livre de Jonas).
[b]La violence comme élément de l'histoire divine du salut[/b]
Selon la conviction de la Bible, le [i]péché[/i] ne demeure jamais sans conséquence. En vertu d'une nécéssité naturelle, la faute charge négativement l'atmosphère de la vie. Et lorsque s'accumulent trop d'énergies négatives, il leur faut nécéssairement se décharger violemment. En règle générale, cela se produit par des représailles individuelles. Le destin d'un individu correspond à la manière dont, par ses actes, il a structuré ses énergies. Il y a un lien étroit entre ce que l'on fait et ce que l'on devient. Toutefois, Dieu a le pouvoir de rompre ce lien.
[...]
La violence en Dieu a ses propres limites : il s'agit d'une réaction au viol des droits de l'homme. Lorsqu'on touche aux droits de l'homme [en se fondant sur la Bible], il est nécéssaire que le théologien résiste même aux textes bibliques! L'exégèse est une science ouverte aux résultats et qui ne doit en aucune manière s'incliner toujours devant les textes et leur donner raison. Cependant, pour critiquer ces excès de violence humaine, point n'est besoin d'un regard extérieur, d'un autre Dieu ou d'une autre religion : on peut - [i]et on devrait[/i] - critiquer l'Ancien Testament à partir de l'Ancien Testament lui-même. En effet, dans la Bible hébraïque, on trouve de très nombreuses voix qui exhortent à renoncer à la violence et plaident par exemple pour une protection des étrangers (Lévitique 19,34); elles réclament que dans l'application du ius talionis (Exode 21,23; Lévitique 24,11; Deutéronome 19,20), les pulsions de vengeance soient maîtrisées.et elles recommandent expressément l'idéal du sage apaisé, comme en Proverbe 16,32 :«[i]Qui est lent à la colère vaut mieux qu'un héros, qui est maître de soi vaut mieux qu'un conquérant[/i].»
Lorsqu'il est question de violence de Dieu, comme chez les prophètes du jugement préexilique ou dans l'apocalyptique, il est souvent manifeste que Dieu lui-même souffre de cette violence. Pour autant, on ne se débarrasse pas de la réalité de la violence - [i]même en Dieu! - en se construisant de toutes pièces un monde totalement dénué de violence ou un Dieu sans violence[/i], lesquels n'ont rien à voir avec le monde et avec le Dieu de la Bible. Les fantaisies religieuses doivent être corrigées par la réalité du canon. En se fondant sur la Bible, condamner sommairement la violence pose problème; il est bien plus pertinent de poser la question des critères d'une violence légitime.
[...]
Pourtant, après avoir réfléchi sur Dieu et la violence, j'en reviens toujours à la conviction que, du point de vue de l'exégète, on ne peut se rapprocher du mystère de Dieu autrement qu'à l'aide de la dialectique. Dans son agir plein de tensions, Dieu reste le mystère du monde. L'idée fondamentale de la théologie dialectique est que l'on ne saurait présenter Dieu de manière satisfaisante sans maintenir en lui ce qui lui est insondable et contradictoire. Dieu est amour et Dieu est colère. Dieu est longanimité et Dieu est vengeance, Dieu est pardon et Dieu est châtiment. Tout cela, le livre d'Osée nous l'apprend de manière exemplaire. D'un verset à l'autre, parfois même au sein d'un verset, les sentiments de Dieu passent brusquement de l'amour au rejet, et ses projets de paix à la guerre et de la vengeance au pardon. Ces «théopathies» particulièrement impétueuses tiennent le lecteur contemporain en haleine. Dieu n'est pas une chose dépourvue de sentiment, ni même une personne qui ne connaitrait qu'un seul état d'esprit, mais, dans son amour, il est un être extrêmement sensible et qui, eu égard à la tromperie humaine, est parfois plein de désarroi et de souffrance. En lui, Dieu est plein de qualités très différentes.
Du point de vue de l'histoire des religions, un processus complexe se cache sûrement derrière cela : l'intégration progressive des fonctions de nombreux dieux dans le Dieu unique. Ce qui jadis était éparpillé entre une multitude de dieux est désormais concentré en un seul Dieu. Peu à peu, YHWH est devenu un panthéon à lui seul. On peut interpréter cette pluralisation interne de l'image de Dieu comme les prémices de l'idée de Trinité dans l'Ancien Testament. Mais cette croissance des qualités et des attributs de Dieu a été conservée dans les textes comme un élément indispensable à une image de Dieu authentique.
En tout cas, la violence de Dieu apprend à vivre avec une pluralité en un Dieu. Nul ne devrait croire que nous aurions affaire à un Dieu inoffensif. L'Ancien Testament dépeint un Dieu aux multiples facettes, qui peut, en raison de l'injustice humaine, même se repentir de son action salutaire et exercer un jugement sévère.»
Source : Manfred Oeming, «Dieu et la violence dans l'Ancien Testament : observation à contre temps d'un exégète» dans Matthieu Arnold (Dir.), [u]Dieu est-il violent? La violence dans les représentations de Dieu[/u], Presse Universitaire de Strasbourg, 2005, 160 p.