par Cinci » dim. 31 août 2014, 17:26
Un petit texte de Michel Cesbron :
Bienheureux ceux qui travaillent pour la paix : ils seront appelés fils de Dieu
«Le contraire de la paix n'est pas forcément la guerre [...] C'est, en tout domaine, la destruction de l'échelle humaine. Quand celle-ci disparaît, ou et quand que ce soit, une sorte de malaise nous envahit; la paix a disparu et nous nous entre-regardons, sinon en ennemis, du moins en étrangers; le mécanisme est déjà en marche. Il conduira à la simple hargne ou à la Guerre de cent ans. Ce n'est pas à ses conséquences qu'il faut mesurer l'événement. D'âge en âge, les historiens s'extasient devant la disparité de la cause avec l'effet : un coup d'éventail, une fausse dépêche, un sourcil froncé - un million de morts. Mais qui se soucie de la taille d'un virus?
Aimer passionnément la paix, c'est premièrement détester son contraire. Le détester fruits, fleurs et racines - et cela mène loin, car les fruits de la guerre peuvent, un moment, sembler bons et ses fleurs belles. Il existe un fascinant folklore du courage, «la bravoure du sabreur», dont parle Balzac avec un mépris que je ne parviens pas à partager. Il faut pourtant avoir le courage de récuser ce courage-là, ou du moins cette idolâtrie qui le perpétue. Aucune créature du mal ne porte de plus brillants oripeaux que la violence. La paix n'en montre pas autant, loin de là! [...] Cherchez l'équivalent monumental de la «Marseillais»e de Rude!
La paix, le bonheur, l'amour ne sont pas «spectaculaires» [...] Et pourquoi assimile-t-on, consciemment ou non, la non-violence avec la lâcheté, la paix aux dos courbés? le bonheur aux pantoufles, aux descentes de lit, aux vieux chiens? «Bonheur», c'est un mot de femme, dit un personnage de roman et, avant lui, les bravaches, les Don Juan, les aventuriers et tous ces prétendus héros qui, de siècles en siècles, nous empêchent de vivre. Bien des généraux des dernières guerres ne furent que des bouchers - et encore, les bouchers, eux, ont le sens du prix de revient.
[...]
... dès la Maternelle on innocule aux enfants le virus mortel de la concurrence. Il les contaminera tout au long de leur vie. Ils deviendront, si le mal prend bien, ces «jeunes loups» qu'osent réclamer, de nos jours, les offres d'emploi de grandes firmes. S'ils échouent, ils chercheront dans d'autres domaines à passer devant les autres : sur les autoroutes, par exemple, ou même pour monter dans l'autobus. Entre le resquilleur et Alexandre ou Napoléon, il n'y a guère qu'une différence d'envergure. Mais tous les deux nous empêchent de vivre, tous les deux sont à leur façon des ennemis de la paix. Ils n'ont pas entendu la VIIe parole; ou bien ils la méprisent, la considèrent comme une maxime de «dégonflés», de ratés, de mecs "qui n'en ont pas" et qui n'en sortiront jamais ... - et sortir? mais de quoi, sinon de cette jungle étouffante ou leur esprit de concurrence nous tient haletants. Oh! la paix du soir ... ils en rêvent vaguement, eux aussi, pour l'âge de la retraite - à moins qu'à leurs yeux de renards, d'ours, de loups, ce soit un statut pour sous-hommes, infirmes, demi-morts.
[...]
La paix est une longue marche qui, parfois, dure toute la vie. Mais cette quête interminable est un trait commun à toutes les béatitudes : de chutes en relèvements, on approche imperceptiblement de l'esprit de pauvreté, de la non-violence, de la sainteté, de la miséricorde. Seule la compassion paraît donnée d'entrée de jeu - mais c'est un piège : la véritable compassion se trouve, elle aussi, au bout d'un chemin dont les traverses, les ornières, les raccourcis trompeurs se nomment sensiblerie, pitié, activisme charitable ...
Pareillement, on n'en a jamais fini de travailler pour la paix ou même pour la pressentir entière. La première étape est de l'établir en soi, ce qui n'est pas rien. Nous ne vivons généralement qu'en état d'armistice avec nous-même; cela se lit sur la plupart des visages et c'est ce qui les rend si pathétiques. Tandis que la paix intérieure rayonne : comme la non-violence sa voisine, comme la pureté de coeur.
Un mot encore cependant sur la paix intérieure : il ne faut pas l'établir à la façon dont certains rangent leur chambre en fourrant tout pêle-mêle dans les tiroirs qu'ils referment, ni vu ni connu! Traduction : ne nous débarrassons pas à la sauvette (ou plutôt à la hache) de nos dilemmes et de nos partages. Il nous faut affronter en permanence nos propres contradictions et non les réduire artificiellement. Elles nous sont un appel indispensable de notre faiblesse; et aussi de la diversité des réactions humaines : elles nous ouvrent aux autres. Comment être tolérant envers eux (ce qui est l'essence de la paix) si nous ne le sommes pas envers nous-mêmes!
[...]
A l'école publique, laïque et obligatoire, on devrait apprendre aux enfants, au titre de l'instruction civique, la prière de saint François d'Assise - en y supprimant le mot «Seigneur», bien sûr! La leur faire apprendre «par coeur», c'est le cas de le dire ...
- Seigneur, fais que là ou est la haine, je mette l'amour;
là ou est l'offense, je mette le pardon,
là ou est la discorde, je mette l'union,
là ou est l'erreur, je mette la vérité,
là ou est le doute, je mette la foi,
là ou est le désespoir, je mette l'espérance,
là ou sont les ténèbres, je mette la lumière,
là ou est la tristesse, je mette la joie.
A mon usage personnel et à celui de ce siècle sans grâce, je me permettrais d'ajouter :
Seigneur, fais aussi que là ou est la hargne, je mette la tendresse. Si l'on traçait un trait vertical passant par la virgule médiane de chacune de ces lignes, il constituerait la frontière entre notre monde : celui de la haine, de l'offense, de la discorde ... et le Royaume de Dieu que définissent l'Amour, le Pardon, l'Union.
L'amour passionné de la paix entraîne loin, toujours plus loin qu'on ne le voudrait - ou plutôt
qu'on ne l'aurait voulu : car lorsqu'on s'en avise , il est trop tard. Se croire passionné de paix quand on ne l'est point de justice, quand on ne lutte pas à bras le corps contre les privilèges, l'oppression, le désordre établi, c'est de l'hypocrisie ou, plus souvent, de la pusillanimité. Or les gens des Béatitudes sont des magnanimes, au contraire. Ils prennent la mesure des problèmes et y conforment leur âme, ce qui est épuisant. Épuisant et dangereux!
L'homme de la VIIe béatitude, parce qu'il est un non-violent, oppose au vaincre le convaincre, jusqu'à la limite de ses forces. Ensuite seulement, «il se résigne à préférer la violence à la lâcheté». Il n'empêche que ce comportement n'est guère exaltant, guère «masculin». Il n'existe aucune médaille de la paix; seulement un prix Nobel dont celui qui le reçoit est le premier à ne lui accorder aucune considération, surtout quand il voit cette même Académie attribuer ses prix de physiques à des savants dont les recherches enrichiront tôt ou tard l'arsenal des violents. Non, la véritable récompense de ceux qui travaillent passionément pour la paix, c'est, le Christ l'affirme, d'être appelés fils de Dieu - Quoi?, «fils de Dieu»?
comme lui-même? - Oui, comme le Christ! Alors, vous pensez, le prix Nobel ...
La paix, c'est la reconnaissance, sans aucune réserve, de l'autre, individu, classe sociale, peuple ou race. Étant donné les disparités naturelles, les oppositions artificielles, les rivalités dites instinctives, et surtout les Puissances qui, de toutes parts, ont intérêt à nourrir les unes et les autres, il ne suffit pas de bon sens et de bonne volonté pour travailler à la paix. Il y faut de l'amour. De l'amour pour des inconnus, des étrangers, des rivaux, c'est beaucoup demander! Et pourtant, voilà le prix de la paix; et celui qui y travaille doit, par définition, en fournir pour deux.
Encore une métier de dupes, comme on le voit. Les vrais «fils de Dieu» seraient donc des dupes? Si c'est l'apparence, il est grand temps de changer nos définitions. Dupe, celui dont la confiance a été trompée; mais, dans l'affaire, qui tient le mauvais rôle sinon le trompeur?
«
Vous avez bien eu tort de ne pas vous méfier ...» Phrase courante, phrase honteuse! Comment peut-on avoir eu tort d'estimer l'autre égal à soi-même? et si l'on a éprouvé quelque soupçon, de lui avoir préféré la confiance? comment peut-on avoir eu tort de miser sur Dieu en l'autre? Car telle est la force du «faiseur de paix» et la seule : il sait que Dieu se tient entre les deux antagonistes et que lui-même n'est que son ambassadeur visible.
«C'est ma paix que je vous donne. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne», dit Jésus dans cette nuit du jeudi au vendredi ou il nous livre tout. Nous voici prévenu : chaque fois que nous tenterons de faire prévaloir sa paix à lui, le monde ne s'y reconnaîtra pas. »
Source : M. Cesbron,
Huit paroles pour l'éternité, 1978, pp. 126- 134
Un petit texte de Michel Cesbron :
[b]Bienheureux ceux qui travaillent pour la paix : ils seront appelés fils de Dieu[/b]
«Le contraire de la paix n'est pas forcément la guerre [...] C'est, en tout domaine, la destruction de l'échelle humaine. Quand celle-ci disparaît, ou et quand que ce soit, une sorte de malaise nous envahit; la paix a disparu et nous nous entre-regardons, sinon en ennemis, du moins en étrangers; le mécanisme est déjà en marche. Il conduira à la simple hargne ou à la Guerre de cent ans. Ce n'est pas à ses conséquences qu'il faut mesurer l'événement. D'âge en âge, les historiens s'extasient devant la disparité de la cause avec l'effet : un coup d'éventail, une fausse dépêche, un sourcil froncé - un million de morts. Mais qui se soucie de la taille d'un virus?
Aimer passionnément la paix, c'est premièrement détester son contraire. Le détester fruits, fleurs et racines - et cela mène loin, car les fruits de la guerre peuvent, un moment, sembler bons et ses fleurs belles. Il existe un fascinant folklore du courage, «la bravoure du sabreur», dont parle Balzac avec un mépris que je ne parviens pas à partager. Il faut pourtant avoir le courage de récuser ce courage-là, ou du moins cette idolâtrie qui le perpétue. Aucune créature du mal ne porte de plus brillants oripeaux que la violence. La paix n'en montre pas autant, loin de là! [...] Cherchez l'équivalent monumental de la «Marseillais»e de Rude!
La paix, le bonheur, l'amour ne sont pas «spectaculaires» [...] Et pourquoi assimile-t-on, consciemment ou non, la non-violence avec la lâcheté, la paix aux dos courbés? le bonheur aux pantoufles, aux descentes de lit, aux vieux chiens? «Bonheur», c'est un mot de femme, dit un personnage de roman et, avant lui, les bravaches, les Don Juan, les aventuriers et tous ces prétendus héros qui, de siècles en siècles, nous empêchent de vivre. Bien des généraux des dernières guerres ne furent que des bouchers - et encore, les bouchers, eux, ont le sens du prix de revient.
[...]
... dès la Maternelle on innocule aux enfants le virus mortel de la concurrence. Il les contaminera tout au long de leur vie. Ils deviendront, si le mal prend bien, ces «jeunes loups» qu'osent réclamer, de nos jours, les offres d'emploi de grandes firmes. S'ils échouent, ils chercheront dans d'autres domaines à passer devant les autres : sur les autoroutes, par exemple, ou même pour monter dans l'autobus. Entre le resquilleur et Alexandre ou Napoléon, il n'y a guère qu'une différence d'envergure. Mais tous les deux nous empêchent de vivre, tous les deux sont à leur façon des ennemis de la paix. Ils n'ont pas entendu la VIIe parole; ou bien ils la méprisent, la considèrent comme une maxime de «dégonflés», de ratés, de mecs "qui n'en ont pas" et qui n'en sortiront jamais ... - et sortir? mais de quoi, sinon de cette jungle étouffante ou leur esprit de concurrence nous tient haletants. Oh! la paix du soir ... ils en rêvent vaguement, eux aussi, pour l'âge de la retraite - à moins qu'à leurs yeux de renards, d'ours, de loups, ce soit un statut pour sous-hommes, infirmes, demi-morts.
[...]
La paix est une longue marche qui, parfois, dure toute la vie. Mais cette quête interminable est un trait commun à toutes les béatitudes : de chutes en relèvements, on approche imperceptiblement de l'esprit de pauvreté, de la non-violence, de la sainteté, de la miséricorde. Seule la compassion paraît donnée d'entrée de jeu - mais c'est un piège : la véritable compassion se trouve, elle aussi, au bout d'un chemin dont les traverses, les ornières, les raccourcis trompeurs se nomment sensiblerie, pitié, activisme charitable ...
Pareillement, on n'en a jamais fini de travailler pour la paix ou même pour la pressentir entière. La première étape est de l'établir en soi, ce qui n'est pas rien. Nous ne vivons généralement qu'en état d'armistice avec nous-même; cela se lit sur la plupart des visages et c'est ce qui les rend si pathétiques. Tandis que la paix intérieure rayonne : comme la non-violence sa voisine, comme la pureté de coeur.
Un mot encore cependant sur la paix intérieure : il ne faut pas l'établir à la façon dont certains rangent leur chambre en fourrant tout pêle-mêle dans les tiroirs qu'ils referment, ni vu ni connu! Traduction : ne nous débarrassons pas à la sauvette (ou plutôt à la hache) de nos dilemmes et de nos partages. Il nous faut affronter en permanence nos propres contradictions et non les réduire artificiellement. Elles nous sont un appel indispensable de notre faiblesse; et aussi de la diversité des réactions humaines : elles nous ouvrent aux autres. Comment être tolérant envers eux (ce qui est l'essence de la paix) si nous ne le sommes pas envers nous-mêmes!
[...]
A l'école publique, laïque et obligatoire, on devrait apprendre aux enfants, au titre de l'instruction civique, la prière de saint François d'Assise - en y supprimant le mot «Seigneur», bien sûr! La leur faire apprendre «par coeur», c'est le cas de le dire ...
[list] Seigneur, fais que là ou est la haine, je mette l'amour;
là ou est l'offense, je mette le pardon,
là ou est la discorde, je mette l'union,
là ou est l'erreur, je mette la vérité,
là ou est le doute, je mette la foi,
là ou est le désespoir, je mette l'espérance,
là ou sont les ténèbres, je mette la lumière,
là ou est la tristesse, je mette la joie. [/list]
A mon usage personnel et à celui de ce siècle sans grâce, je me permettrais d'ajouter : [i]Seigneur, fais aussi que là ou est la hargne, je mette la tendresse[/i]. Si l'on traçait un trait vertical passant par la virgule médiane de chacune de ces lignes, il constituerait la frontière entre notre monde : celui de la haine, de l'offense, de la discorde ... et le Royaume de Dieu que définissent l'Amour, le Pardon, l'Union.
L'amour passionné de la paix entraîne loin, toujours plus loin qu'on ne le voudrait - ou plutôt[i] qu'on ne l'aurait voulu[/i] : car lorsqu'on s'en avise , il est trop tard. Se croire passionné de paix quand on ne l'est point de justice, quand on ne lutte pas à bras le corps contre les privilèges, l'oppression, le désordre établi, c'est de l'hypocrisie ou, plus souvent, de la pusillanimité. Or les gens des Béatitudes sont des magnanimes, au contraire. Ils prennent la mesure des problèmes et y conforment leur âme, ce qui est épuisant. Épuisant et dangereux!
L'homme de la VIIe béatitude, parce qu'il est un non-violent, oppose au vaincre le convaincre, jusqu'à la limite de ses forces. Ensuite seulement, «il se résigne à préférer la violence à la lâcheté». Il n'empêche que ce comportement n'est guère exaltant, guère «masculin». Il n'existe aucune médaille de la paix; seulement un prix Nobel dont celui qui le reçoit est le premier à ne lui accorder aucune considération, surtout quand il voit cette même Académie attribuer ses prix de physiques à des savants dont les recherches enrichiront tôt ou tard l'arsenal des violents. Non, la véritable récompense de ceux qui travaillent passionément pour la paix, c'est, le Christ l'affirme, d'être appelés fils de Dieu - Quoi?, «fils de Dieu»? [i]comme lui-même[/i]? - Oui, comme le Christ! Alors, vous pensez, le prix Nobel ...
La paix, c'est la reconnaissance, sans aucune réserve, de l'autre, individu, classe sociale, peuple ou race. Étant donné les disparités naturelles, les oppositions artificielles, les rivalités dites instinctives, et surtout les Puissances qui, de toutes parts, ont intérêt à nourrir les unes et les autres, il ne suffit pas de bon sens et de bonne volonté pour travailler à la paix. Il y faut de l'amour. De l'amour pour des inconnus, des étrangers, des rivaux, c'est beaucoup demander! Et pourtant, voilà le prix de la paix; et celui qui y travaille doit, par définition, en fournir pour deux.
Encore une métier de dupes, comme on le voit. Les vrais «fils de Dieu» seraient donc des dupes? Si c'est l'apparence, il est grand temps de changer nos définitions. Dupe, celui dont la confiance a été trompée; mais, dans l'affaire, qui tient le mauvais rôle sinon le trompeur?
«[i]Vous avez bien eu tort de ne pas vous méfier [/i]...» Phrase courante, phrase honteuse! Comment peut-on avoir eu tort d'estimer l'autre égal à soi-même? et si l'on a éprouvé quelque soupçon, de lui avoir préféré la confiance? comment peut-on avoir eu tort de miser sur Dieu en l'autre? Car telle est la force du «faiseur de paix» et la seule : il sait que Dieu se tient entre les deux antagonistes et que lui-même n'est que son ambassadeur visible.
«C'est ma paix que je vous donne. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne», dit Jésus dans cette nuit du jeudi au vendredi ou il nous livre tout. Nous voici prévenu : chaque fois que nous tenterons de faire prévaloir sa paix à lui, le monde ne s'y reconnaîtra pas. »
Source : M. Cesbron, [i]Huit paroles pour l'éternité[/i], 1978, pp. 126- 134