Actuellement j’effectue des recherches sur les changements dynastiques, les « mutationes regni » et leur répercussion sur l’évolution de l’héraldique. Dans ce cadre-là je me suis penché sur les armoiries arborées par la royauté franque, et quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que le modèle archétypal du lys était le crapaud mérovingien. Au musée de Reims sur la tapisserie représentant la victoire de Tolbiac, on peut voir Clovis revêtu d’un surcot jaune « semé de crapauds de sable », sur le bas-relief d’Orléans figurant une bataille entre Francs et Germains l’étendard fleurdelisé est apparié avec un étendard chargé de trois crapauds noirs. Au XVIème siècle, dans la chapelle du château de Frankenbourg, dont le fondateur serait Clovis lui-même, on pouvait admirer une fresque figurant les armoiries du roi, « trois crapauds noirs sur champ blanc ». L’armorial du héraut Gelre vers 1400 mentionne l’écu « d’azur à trois crapauds d’or » et l’attribue à Priam présenté comme l’ancêtre de Clovis. L’armorial charolais de 1430 présente l’enluminure du blason du «Roy de Franche en Allemagne, d’or à trois crapau de sinople ». L’armorial de Grünenberg (1483, Allemagne) présente à la page relative au roi de France un écu d’azur à trois crapauds d’or. On sait que le roi Philippe le Bel accorda un fief à son fruitier Adam de Valmondois, à charge pour chaque mutation de seigneur d’offrir deux arçons de selle à cheval, l’un aux armes communes de France, l’autre aux armes de Clovis, on savait donc faire la différence entre les deux armes. Dans « le songe du vergier », œuvre commandée officiellement par Charles V en 1378 il est question des « 3 troys crapaux » de Clovis. L’empereur du Saint Empire Romain Germanique Maximilien 1er commémora Clovis statufié dans la Hofkirche d’Innsbruck : le roi franc y tient un écu parti de trois crapauds et de trois fleurs de lys.

Michel de Notre-Dame dans ses centuries évoque «Le tres puissant Seigneur, héritier des crapaux » qui « subjuguera sous soy tout l’univers» désignant ainsi le rejeton mérovingien. Blaise de Vigenère cryptographe de Henri IV et naturaliste éclairé écrivait : « J’ai souvent vu par expérience récréative que la cervelle du coq est faite en forme d’un crapeau bien formé et qu’estant renversé de l’autre costé elle ressemble à une fleur de lys, qui sont les armes des Français et des Gaulois »
La transition formelle du crapaud au lys est illustrée sur la quatrième tapisserie de la tenture de la vie de Saint Remi, on y voit un ange apportant les lys de France, il s’agit là de la pieuse légende rapportée par Joyenval. Jean du Tillet dans son fameux « Recueil des roys de France » (1586) considère que l’envoi des armes fleurdelisées à Clovis par un ange est une fable inventée sous Charles VI. Les frères Scévole et Louis de Saincte-Marthe, historiographes du roi, écrivent en 1628 une « Histoire généalogique de la maison de France », mais ils ne font commencer la série de leurs gravures des armes royales qu’à Hugue Capet, estimant eux-aussi que l’histoire de Joyenval n’est qu’une légende.
Mais bizarrement, si tous ces auteurs reconnaissent le caractère légendaire de l’histoire rapportée par Joyenval, tous vont s’employer à nier également le caractère historique des armes crapaudières : Jean du Tillet s’échinera à montrer que les lys étaient déjà les armes mérovingiennes, avec des exemples tels que celui du « soulier de Clothaire 1er » ou encore celui du « bout du sceptre de Chilperic » qui feront sourire les médiévistes. Louis Moréri dans son « Grand Dictionnaire Historique » (1759) écrira : « L’opinion qui donne à la France trois crapaux ou trois couronnes pour armes, est fabuleuse & n’a point d’autorité ; quoiqu’on nous veuille persuader que l’on en voit encore des marques sur les portes de la ville de Bayonne & en quelques autres endroits du royaume(…) mais pour les crapaux, il y a apparence que les fleurs de lis paroissant mal formées dans les vieilles peintures, on les a prises pour ces animaux à qui elles ressembloient en quelque façon ». Cela fera bondir le grand spécialiste du bas Moyen Âge Michel Rouche qui commentera par : « Navrant dictionnaire… » Arrêtons nous cependant un moment sur la troublante similitude géométrique entre le lys et le crapaud stylisé, les deux pétales recourbés ressemblant étrangement aux deux pattes repliées du batracien, mais contrairement à l’opinion anhistorique de Louis Moréri ce serait la forme du lys qui serait dérivée de celle du crapaud et non l’inverse:

Pourquoi donc ces auteurs de l’Ancien Régime ont-ils farouchement nié l’origine crapaudière des armes de France ? Et même pour aller plus loin pourquoi le symbole du crapaud est-il devenu synonyme de laideur et emblème du diable ? En effet dans le « Dictionnaire archéologique et explicatif de la science du blason » (1901) du Comte Alphonse O’Kelly de Galway il est écrit à l’article « crapaud » : « Dans l’iconographie sacrée, il est le symbole de l’impureté ». Dans l’iconographie traditionnelle on peut effectivement constater que l’écu de Messire Diable est frappé de trois crapauds, tout comme pour les Mérovingiens :

Les membres d’une confrérie de sorciers de la campagne anglaise du Cambridgeshire, adorateurs du « Dieu Cornu », étaient même surnommés les « Hommes crapauds », preuve s’il en est de la diabolisation du symbole du crapaud, sans compter ses multiples emplois dans les recettes de sorcellerie.
A propos d’ « homme crapaud » la sculpture d’une stalle de chêne de la cathédrale d’Auch nous présente une bien curieuse représentation, celle d’un « roi-crapaud » :

A voir également le « crapaud de Clovis » présent sur un chapiteau de la Collégiale de Poissy, antérieur à la Collégiale, le seul restant, les autres ayant mystérieusement disparus :

Pourquoi donc les armes crapaudières de la plus prestigieuse dynastie française, sans laquelle l’Europe aurait basculé dans l’arianisme et la France ne serait pas, comme le rappelle Bruno Dumézil, pourquoi donc ses armes ont-elles été niées, diabolisées et déformées en lys? (alors que, rappelons le, d’innombrables symboles païens se sont parfaitement intégrés au contexte chrétien de l’époque, et que le bestiaire et l’héraldique médiévale sont truffés de tout un tas d’animaux fabuleux).
Pour répondre il faut se pencher sur l’histoire du dernier mérovingien connu de l’histoire officielle, Dagobert II: le 23 décembre 679 alors que Dagobert II chasse dans la forêt de Woëvre près de Stenay il fait halte près d’une fontaine pour se reposer et s’endort après avoir imprudemment donné congé à sa garde. Profitant de l’occasion, l’un de ses serviteurs s’approche de lui et lui porte un coup terrible avec sa lance : la lame lui crève l’œil, traverse son cerveau et le tue sur le coup. Sa garde le retrouve cloué à un arbre. Deux siècles plus tard il est reconnu saint et martyr et mystérieusement canonisé par un concile métropolitain, sa dépouille est placée dans une chasse d’or et d’argent de la basilique Saint Dagobert. A noter qu’un récit de la vie du dernier mérovingien, fait état d’une résurrection opérée par l’évêque Arbogast, un autre Saint, sur la personne de Dagobert II, qui tel un nouveau Lazare se relève d’une chute mortelle, après un accident de chasse au sanglier.
Le commanditaire de l’assassinat est le maire du Palais Pépin de Herstal, le père du fondateur de la dynastie carolingienne.
Le changement dynastique est donc inauguré dans le sang d’un roi et Saint Martyr de la première race franque, celle dont il est coutume de dire qu’elle a posé par son baptême l’acte fondateur de la France. Voilà donc un crime ignominieux et un terrible scandale, de nature à ébranler l’alliance entre le « Trône et l’autel », encore plus scandaleux que la fausse donation de Constantin, le faux le plus célèbre de la Papauté forgé afin d’assoir la souveraineté temporelle du Saint Siège. Ce changement dans les armoiries, cette déformation et cette diabolisation reflètent donc la tentative des usurpateurs pour faire oublier leur forfaiture tout en se constituant une légitimité sur les ruines de la première dynastie. Dans l’histoire il y a des cas similaires, ainsi les successeurs du pharaon Akhenaton de la XVIIIème dynastie firent tout pour supprimer les symboles apposés sur les cartouches, bas-relief et statues qui rappelaient le règne de ce pharaon, soit en les recouvrant, soit en les détruisant.
Il faut savoir que le terme « rois fainéants » n’est pas un quolibet républicain comme on pourrait le croire. L’expression « rois fainéants » apparaît au IXème siècle sous la plume d’Eginhard, le biographe de Charlemagne, qui pour légitimer l’avènement de la nouvelle dynastie explique que les Mérovingiens «n’avaient plus de roi que le nom ». Certains auteurs, tournant en dérision l’explication carolingienne, jouèrent sur le mot fainéant : « les rois faits néant », c'est-à-dire « réduit à néant », pour bien rappeler l’assassinat politique du Saint Martyr et dernier roi mérovingien Dagobert II par Pépin de Herstal. Ainsi un bon millénaire de l’histoire de France est l’histoire d’une usurpation, l’histoire d’un tabou.
On peut se poser la question de savoir s’il y eut une descendance mérovingienne après Dagobert II et cela fit d’ailleurs couler beaucoup d’encre, certains auteurs faisant allusion à son fils putatif Sigisbert IV qui aurait fait souche dans le Razès, mais officiellement tout s’arrête à Dagobert II. Ceci dit, l’hypothèse n’a rien d’absurde, lorsqu’il est mort Dagobert II avait déjà 27 ans, ce qui pour l’époque n’était déjà plus la prime jeunesse, et il s’était marié 13 ans auparavant en 666 avec la princesse irlandaise Mathilde, et un roi, plus qu’un autre, doit se soucier d’avoir descendance.
Quoiqu’il en soit, il est un personnage de l’histoire de France ou plutôt devrait-on dire de l’histoire du Royaume franc de Jérusalem qui entretient une relation spéciale avec la lignée mérovingienne, il s’agit de Godefroy de Bouillon, duc de Basse-lorraine, chef de la première croisade et « Avoué du Saint Sépulcre ». Godefroy de Bouillon fut, avant de partir en croisade, seigneur de Stenay, lieu où fut assassiné Dagobert II et plus tard où furent mises en chasse en la basilique Saint Rémi ses reliques. En l’an 1093 Godefroy de Bouillon établit par un diplôme le culte de Saint Dagobert, comme son père Godefroy le Barbu l’avait déjà fait 24 ans auparavant en 1069. Entre parenthèses et pour revenir à l’héraldique la ville de Stenay présente une curiosité dont on peut prendre connaissance en allant sur le site généalogique de la lorraine : « Stenay est appelée à l’origine Satan ou Saten puis Satanacum. C’est pour cette raison que les armes de Stenay se présentent quelquefois dans un cartouche au sommet duquel figure une tête de Satan » et plus loin sur les armes communes : « On remarquera que le lion d'or sur fond d'argent fait de ce blason des armes en enquerre, c'est à dire des armes composées contre les règles ordinaires (métal sur métal) et au sujet desquelles il faut s’enquérir. Les armes les plus connues de ce type sont celles du Royaume de Jérusalem : d'argent à la croix potencée d'or, cantonnée le quatre croisettes de même. Or c'est précisément Godefroy de Bouillon, roi de Jérusalem, seigneur de Stenay, qui fortifia la ville. C'est-peut être pour cette raison que les métaux du blason de Stenay sont identiques à ceux de Jérusalem »
Sur le personnage de Godefroy de Bouillon lui-même est attaché un fabuleux et fameux récit, celui du Chevalier au Signe, qui inspira le Lohengrin de Wagner. L’existence de la légende de l’ascendance merveilleuse des Bouillons est attestée dès la fin du XIIème siècle dans une lettre de Guy de Bazoches. Toujours à la fin du XIIème siècle, la « Chanson d’Antioche » rappelle comme des faits bien connus le séjour du Chevalier au Signe à Nimègue et son mariage avec la duchesse de Bouillon. Or la particularité du Chevalier au Signe, tel que nous le présentent les vieilles légendes, est qu’il est tenu au secret sur ses origines, Wolfram von Eschenbach le fait s’évanouir dans les airs sitôt qu’il révèle qu’il est le fils de Parzival. C’est donc l’image d’un chevalier à l’identité cachée que les troubadours et minnesinger du XIIème et XIIIème siècle ont décidé d’accoler au personnage de Godefroy de Bouillon.





