Qu'est-ce qu'aimer ?
Et nous comprenons alors ce qu'est le véritable amour du prochain. Si souvent on nous a répété que nous devions faire des efforts pour aimer les autres ou vaincre une antipathie, que nous en sommes venu à croire que l'amour du prochain dépendait de notre bonne volonté. Certes, l'amour fraternel requiert notre activité, mais celle-ci est accueillie dans les profondeurs de notre coeur où l'amour est répandu. Il en va de l'amour du prochain comme de la prière; tant que nous essaierons de le produire du dehors de nous par les seuls efforts de l'intelligence ou de la volonté, nous échouerons lamentablement. Cet amour n'est pas une vertu morale. Avant d'aimer Dieu et ses frères, il faut vivre cette réalité : Dieu m'aime. C'est donc un amour reçu, c'est la vie du Ressuscité répandue en nos coeurs. La charité est toujours le fruit de la Pâques du Christ. On comprend alors qu'un coeur, un corps, entièrement pénétrés de la vie de l'Esprit connaissent, en même temps que la prière continuelle, un véritable amour du prochain.
A strictement parler, on ne fait pas d'effort pour la charité, on y risque bien des illusions sentimentales ou volontaristes ... Mais vivant désapproprié, pauvre et désarmé, on est naturellement donné. C'est pourquoi le Christ insiste tant sur les Béatitudes, et surtout sur la pauvreté : un coeur pauvre sait accueillir l'amour et en donner. La patriarche Athénagoras, qui était un homme de prière, était aussi un être de relation, capable de manifester à ses frères la tendresse de Dieu. Il disait au sujet de la pauvreté comme condition à l'amour :
- «Il faut mener la guerre la plus dure, qui est la guerre contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer.
J'ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible. Mais, maintenant, je suis désarmé. Je n'ai plus peur de rien car l'amour chasse la peur. Je suis désarmé de la volonté d'avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres.
Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J'accueille et je partage. Je ne tiens pas particulièrement à mes idées ou à mes projets. Si l'on m'en présente de meilleurs, ou plutôt non pas meilleurs, mais bons, j'accepte sans regrets. J'ai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, réel, vrai, est toujours pour moi le meilleur.
C'est pourquoi je n'ai plus peur. Quand on a plus rien, on a plus peur.»
Qu'est-ce que cela veut dire aimer ?
Beaucoup insistent là-dessus en disant que ce n'est pas seulement faire du sentiment, que l'amour effectif consiste à faire la volonté de Dieu. C'est en effet le signe le plus sûr de l'amour [...] mais le signe de l'amour, ce n'est pas l'amour même. Et si nous essayons d'accomplir la volonté de Dieu et d'aimer nos frères par une tension héroïque de la volonté, nous risquons de vouloir arracher à notre coeur les fruits de l'amour sans y avoir planté l'arbre de l'amour (qui est au début la plus petite des graines).
Aimer,ce n'est pas d'abord être héroïque dans le désintéressement : au contraire, cette perfection ne vient qu'à la fin.
Aimer, c'est d'abord être attiré, séduit, captivé par le visage de tendresse de Dieu, c'est avoir été fasciné par le mendiant de l'amour. Et de la même manière qu'il est impossible de prier sans avoir vu ce visage, il est impossible d'aimer ses frères si l'on n'a pas compris que Dieu est amour. C'est lui qui nous a aimés le premier. Le premier acte libre et méritoire qui nous est demandé, c'est de croire à cet amour, de céder à cette séduction, à cet attrait, de se laisser prendre, de se laisser avoir, de se laisser faire : le Seigneur est miséricordieux; mon âme le sait, mais il n'est pas possible de décrire cela avec des mots ... Il est infiniment doux et humble, et si l'âme le voit, elle se transforme en lui, devient tout amour pour le prochain, elle devient elle-même douce et humble.
[...]
Les efforts les plus durs que nous faisons pour aimer les autres sont quelquefois désespérés, et désespérants, parce qu'ils procèdent trop peu de l'amour, et beaucoup de la volonté de se convaincre qu'on aime; ce qui revient à vouloir faire les oeuvres de l'amour sans aimer. On cherche à imiter les saints, on se fait un sur-moi (comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf), et nous appelons ça la perfection chrétienne et religieuse. Mais la vie chrétienne n'est pas d'abord un idéal, c'est une réalité : la vie trinitaire répandue dans nos coeurs; le seul idéal, c'est que cette réalité s'épanouisse, c'est quelque chose de très simple qui se déclenche dans notre coeur, on ne sait ni pourquoi ni comment, et qui rend tout le reste facile :
- «Mon joug est doux et mon fardeau léger»
- «L'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné»
Sylvain de l'Athos disait que, finalement, le seul critère que l'on a pour connaître si on est vraiment sur la voie de la prière totale, c'est l'amour des ennemis au sens évangélique du terme. Un signe évident, disait déjà Cassien, que l'âme n'est pas encore purifiée, c'est que l'on n'a pas de compassion pour les péchés d'autrui, mais qu'on prononce sur eux un jugement sévère. Au fond, il faut devenir un homme désarmé, qui n'a plus peur, qui s'avance les mains ouvertes, dans l'accueil et dans l'amour, parce qu'il porte en lui la certitude de la résurrection.»
Source : Jean Lafrance, La prière du coeur, 1978 (imprimé pour Jean Lafrance par l'abbaye Sainte-Scholastique, France), pp. 81-86


