L'église de Rome

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Cinci
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L'église de Rome

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Bonjour,

J'aimerais juste faire un petit rappel à propos du Saint-Siège, de ce que ça voudrait dire, la signification de cette église romaine, en utilisant quelques passages d'un chapitre ou deux du livre de Tillard.

Il se trouve que je repense encore à cet autre commentateur, vous savez, celui qui faisait valoir (je ne me souviens plus à quel endroit) que le nouveau pape François ne pouvait pas être le 266e successeur de Pierre, attendu que Pierre n'aurait pas été le premier évêque localement. Je pense ensuite à quelques amis comme gérardh (bien oui; entre autres) et qui pourrait lui aussi - sait-on jamais ? - apprendre quelques bribes de nouveauté par la même occasion. Et puis je pense à moi aussi quand j'évoque une situation d'apprentissage. Moi-même, je considère que je n'ai jamais fini d'apprendre bien entendu. Je ne suis pas au-dessus mais à égalité. Il faut pas s'imaginer ...

Or voici donc un peu de matière :



L'Église locale de la «ville», fondée par les apôtres Pierre et Paul

D'où vient à l'église locale de Rome cette primauté au sein de la communion de toutes les églises ? Comment expliquer le noeud de privilèges qui constitue son autorité particulière ? La question se pose à quiconque réfléchit avec quelque profondeur sur le donné traditionnel.

On peut être en effet surpris que le siège le plus important de la chrétienté ne soit pas Jérusalem, et que l'église gardienne des trophées du Seigneur lui-même - la Croix et le Tombeau - n'ait pas eu d'office la potentior principalitas [...] Il faudra attendre le concile de Chalcédoine (en 451) pour que Jérusalem obtienne une authentique juridiction [sur la Palestine] [...] Les Novellae de Justinien, un siècle plus tard, consacreront cet ordre de préséance, l'Église de Rome étant en tête,et son évêque se voyant appelé «le premier de tous les prêtres».

La hiérarchie des églises ne se détermine donc pas en fonction de l'histoire de Jésus mais en fonction de la mission et du témoignage apostolique. Cela relève de l'apostolicité de l'Église. Les grands centres de celle-ci ne sont pas les lieux consacrés par la vie, le ministère et la Pâque du Seigneur, mais les points de la carte du monde où, avec la puissance de l'Esprit, l'Évangile de Dieu s'est enraciné pour rayonner de là dans l'universalité des peuples. L'église locale de Rome est première parmi les églises, non pas parce qu'elle aurait été établie avant les autres mais parce que le martyre en elle de Pierre et de Paul en fait le lieu par excellence du témoignage apostolique.

[...]

L'église locale de Rome tient donc sa grandeur et sa place particulière de son lien spécial avec les très glorieux apôtres Pierre et Paul. De là vient «sa plus puissante origine», sa potentior principalitas. Mais si Pierre et Paul sont ainsi appelés «très glorieux» cela ne peut se référer qu'à leur martyre à Rome. Pour Irénée, la mort en elle de Pierre et de Paul fait de l'église de Rome celle que Dieu a marquée du sceau de l'authenticité apostolique la plus grande, la plus puissante.

Pour bien saisir l'harmonie de la pensée d'Irénée avec la tradition qu'il transmet, il convient de rappeler certains éléments du dossier qu'il assume. Vers 95, dans sa lettre aux Corinthiens, connue d'Irénée, Clément de Rome avait évoqué les deux apôtres :

  • Pierre qui, par suite d'une jalousie injuste a supporté tant de souffrances - non pas une ou deux - et qui après avoir rendu ainsi témoignage s'en est allé au séjour de gloire qui lui était dû. Par suite de la jalousie et de la discorde, Paul a montré le prix réservé à la constance. Chargé sept fois de chaînes, exilé, lapidé, devenu un héraut en Orient et en Occident, il a reçu la renommée éclatante que lui méritait sa foi. Après avoir enseigné la justice au monde entier et atteint les bornes de l'Occident, il rendit témoignage devant les gouvernants; c'est ainsi qu'il quitta le monde et s'en alla au séjour de sainteté - illustre modèle de constance.
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Pierre et Paul se trouvent encore associés, aux environ de l'an 170, dans la lettre de Denys de Corinthe à l'évêque de Rome Soter. Certes, Denys veut souligner que l'église de Rome n'est pas la seule fondée par les apôtres. Mais il s'exprime d'une façon qui reconnaît un poids «plus considérable à l'église de Rome» qu'à celle de Corinthe, et ne sépare pas les deux apôtres dans leur rôle à l'origine de la communauté romaine.


  • Dans un tel avertissement, vous aussi avez uni les plantations faites par Pierre et Paul, celle des Romains et des Corinthiens. Car tout deux ont planté dans notre Corinthe et nous ont semblablement instruits; et semblablement, après avoir enseigné ensemble en Italie, ils ont rendu témoignage dans un même temps.



Nous avons déjà cité Tertullien, parlant, à l'époque même d'Irénée et à Carthage, de l'église de Rome comme de «l'heureuse église où les apôtres ont versé toute leur doctrine avec leur sang».(Epist. 75, 2; Saint Cyprien, Correspondane, tome 2, 293)

[...]

Paul VI est souvent revenu sur la fondation par Pierre et Paul ensemble de l'église locale de Rome. Présentant l'année de la foi, dans l'exhortation apostolique Petrum et Paulum, il utilisait un langage fort clair : «Pierre et Paul sont les principales colonnes non seulement de l'église particulière de Rome mais de toute la Sainte Église du Dieu vivant, répandue dans le monde entier.»

En 1977, dans la constitution apostolique sur le vicariat de Rome, il réaffirmait le lien entre la ville et le martyre de Pierre et Paul : «C'est ici que par le ministère des apôtres Pierre et Paul a été fondée et constituée cette Église», l'Évangile «annoncé ici par les apôtres Pierre et Paul, fécondé par leur sang et par celui des martyrs, attesté par la vie exemplaire d'innombrables saints et saintes.»

D'Irénée à l'aube de la tradition, à l'église d'aujourd'hui, le fil ne s'est pas rompu qui relie l'autorité ou le prestige du siège de Rome au glorieux témoignage de Pierre et de Paul, inséparable dans la mémoire de l'Église.

Un simple indice mais lourd de signification, est l'acclamation du pape Célestin comme «nouveau Paul» et gardien de la foi par le concile d'Éphèse (451)

Pour avoir été le lieu de l'enseignement de Pierre et de Paul et le théâtre de leur martyre, l'église locale de Rome a donc une autorité particulière, indiscutable, dès qu'il s'agit de la règle de foi remontant au témoignage apostolique. [...] L'importance du martyre comme tel vient de ce qu'il représente le critère suprême de l'authenticité chrétienne, le sceau absolu du témoignage évangélique. Par sa mort, le témoin de la foi entre en communion avec la gloire du Christ Jésus lui-même. En quelque sorte il fait sien le passage par la Croix. Or la mort de Pierre et de Paul - témoignage rendu au Christ dans la ville qui est le centre du monde - conjoint la gloire du martyre et la grandeur de l'apostolat.

[...]

Le sceau que le martyre met à la parole, la consommation du témoignage oral dans le témoignage du sang versé, voilà ce qui «fonde et constitue» l'église de Rome dans sa plus puissante origine, sa plus ferme authenticité apostolique, sa potentior principalitas. [...] par leur témoignage d'une parole évangélique scellée et glorifiée dans le martyre de la mort glorieuse, les deux apôtres ont donné à l'église de Rome des assises inébranlables d'une qualité particulière. En outre, la présence de leurs trophées - leur corps et leur tombe - rend permanente, dans la mentalité des premiers siècles, leur appartenance à la communauté de Rome. Leur témoignage devient le bien propre de l'Église qui célèbre l'eucharistie sur leur confession.

[...]

Rome est donc bien le siège de Pierre et de Paul. Ils l'ont «fondé». En auraient-ils été les premiers évangélisateurs ? Que Paul n'ait pas été à l'origine de la communauté romaine, il suffit de lire sa lettre aux Romains et les Actes des apôtres pour s'en convaincre (Rm 1,7; 15,28; Ac 28,14) Que Pierre soit venu à Rome, la tradition en ce sens est trop ferme pour qu'on en doute. Mais il est fort peu vraisemblable qu'il ait été le point de départ de l'église de cette ville. Nous n'avons d'ailleurs aucune preuve sérieuse qu'il y ait eut à Rome un évêque, et non un collège de presbytes ou d'épiscopes, avant le milieu du IIe siècle. Il est même difficile de prouver de façon convaincante qu'un des Douze ait été à la tête d'une église locale. On ne commencera que beaucoup plus tard à voir dans les Douzes les «évêques» des premiers centres chrétiens. D'ailleurs, Irénée ne sait rien d'un épiscopat romain de Pierre. Il a soin de préciser que Lin fut le premier évêque après les fondateurs, Pierre et Paul. Cela est capital. Concevoir Pierre comme le premier maillon d'une chaîne d'évêques, dans une vision purement juridique de transmission de pouvoirs, revient à dévaluer son rôle. Celui-ci est unique, ephapax. Pierre «fonde» l'église romaine parce qu'avec Paul, par son enseignement et son martyre, il en fait ce qu'elle est : l'église témoin de la foi évangélique. Par la même loi qui a voulu qu'un peuple, Israël, soit le peuple choisi et le demeure (Rm 11), une église locale, celle de Rome, devient ainsi la gardienne du témoignage apostolique suprême. Il se crée selon l'économie même de la réalisation du dessein divin de Dieu depuis Abraham, un lien quasi charnel entre le peuple nouveau et l'église de la ville où siègent Pierre et Paul.

Ainsi s'explique le poids d'autorité de l'église locale de Rome au sein même de la communion des églises. Poids de foi plus que de pouvoirs, d'exemplarité du témoignage plus que de juridictions. Elle sera donc appelée à exercer une influence, dans un monde où les communications demeuront longtemps précaires. Communauté chrétienne dans la nouvelle Babylone, elle deviendra comme «la mémoire» de la présence du salut en plein péché du monde, toute marquée par l'authenticité éminente du témoignage qu'elle a mission de garder.

A lire l'histoire complexe des relations entre les églises des premiers siècles, alors que les traditions ne sont pas encore fixées, on découvre que l'axe principal autour duquel rayonne cette influence de l'église romaine est la fonction de «pierre de touche» à laquelle on se réfère en cas de problème litigieux ou de point de repère. La pierre de touche permet de reconnaître ou de juger de la valeur d'une chose, et ici de la doctrine. On se trouve ici dans le registre du signe, du mémorial. L'Église de Rome est celle qui rappelle la grande et glorieuse confession de la foi apostolique dont elle a été le lieu et demeure la gardienne. Aussi garantit-elle l'authenticité de l'appartenance au Christ : se trouver en communion avec elle revient à être relié à la confession glorieuse des deux apôtres de la foi et par là au Seigneur.


J.M. Tillard, L'évêque de Rome, p. 100-114[/color]
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Fragments du journal du pape Paul VI, in Lumière et Vie, 133, 112, 1977. Nous en extrayons les passages suivants :
  • Ce qui est premier, ce n'est pas mon primat personnel de pape, c'est la primauté de l'église dont je suis le pasteur. Mais pourquoi cette primauté de Rome ? Qu'on ne me dise pas qu'il s'agit là d'un fait politique, que c'est l'ordre civil qui a commandé à l'ordre ecclésiastique, que la hiérarchie des sièges a été calquée sur la hiérarchie des métropoles de l'empire romain. Il y a d'autres raisons au choix de Rome. Bien sûr, Rome était capitale et c'est parce qu'elle l'était que Pierre et Paul y sont venus et y ont achevé leur course apostolique. Le fait que les deux apôtres aient été martyrisés dans notre ville donne un fondement autrement plus solide à sa primauté. J'aime la formulation de saint Irénée, le grand évêque de Lyon. Il dit que l'Église de Rome a été fondée et établie par les deux très glorieux apôtres Pierre et Paul et que c'est en raison de «cette origine plus excellente» que toutes les autres églises doivent s'accorder avec elle. La gloire qu'Irénée attribue à Pierre et à Paul est évidemment celle du martyre. Ce n'est pas un geste sans signification qu'accomplissaient nos premiers frères lorsqu'ils célébraient l'Eucharisite sur la tombe des martyrs. Ils affirmaient par là leur conviction, qui est toujours la nôtre, que le don de la vie jusqu'à l'effusion de sang, pour le Christ et, dans une certaine mesure en conformité avec lui, est la perfection accomplie pour un chrétien et que c'est par la réalisation de cet idéal que s'édifie - au sens le plus fort du mot - l'Église.

    Pierre et Paul. Les deux ensembles. Pierre, le porte-parole, le choryphée des Douzes, le chef des apôtres. Mais aussi Paul, l'outsider, l'avorton que le Christ a rattrapé sur le chemin de Damas, choisi hors des sentiers battus, l'apôtre charismatique.

    - Paul VI



Ce qui est plutôt intéressant dans ce que Tillard raconte :

... sa primauté lui vient de celle de son église, laquelle la doit à ce que le glorieux témoignage de Pierre et de Paul a établi en elle. Il n'a l'autorité qui est la sienne qu'à cause des prérogatives de son église locale.

La primauté de l'évêque de Rome est saisie dans celle de son église locale :

Les témoignages les plus anciens, invoqués par l'apologétique catholique en faveur de la primauté romaine et de son pontife, n'attestent directement un rôle régulateur qu'à l'église de Rome, et seulement d'une manière indirecte au pontife romain. Avant Calixte personne ne pense à déduire une telle prééminence romaine de Mt, 18. Calixte, du reste, n'en semble user que parce qu'il s'agit de s'affirmer un plein pouvoir illimité d'absoudre. Victor de Rome - qui pourtant prétend excommunier toutes une série d'églises lointaines - ne s'appuie nullement sur le fait qu'il succède à Pierre. Irénée et les évêques homophrones lui en discutent l'opportunité, non pas la compétence juridique. Ceci suppose qu'ils reconnaissent que le pouvoir que Victor prétend exercer correspond à la structure de l'Église terrestre du Christ. Nous en concluons que la prise de conscience des compétences de l'église romaine et de ses évêques vis à vis l'Église universelle est plus ancienne que la prise de conscience de ce que cette prise de position correspond à la position de Pierre parmi les apôtres (P. Dufrey, Brèves réflexions ...)

On a remarqué combien cette priorité de l'église locale de Rome sur son évêque, après le martyre des apôtres, correspond aux moeurs de l'époque. (p.128)
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Re: L'église de Rome

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Et alors Tillard explique la relation dans laquelle s'insère l'évêque de Rome par rapport à Pierre.


... dans sa primauté personnelle au sein du groupe apostolique, Pierre est l'un des apôtres, plus précisément encore l'un des Douze, avec la signification particulière que le Nouveau Testament attache à cette réalité des Douze comme Douze. Simon ne devient Pierre qu'en tant que membre du groupe apostolique, et sa place particulière ne le met jamais au-dessus ou en-dehors de ce groupe comme tel. Bien plus, elle ne se comprend qu'en fonction de celui-ci. L'éminence de son rôle est intérieur à la fonction apostolique. Or les apôtres ne sauraient avoir aucun successeur dans la fonction de témoins, essentielle à leur vocation. Ils sont en effet ceux qui attestent que le Seigneur ressuscité est le Jésus avec lequel ils ont vécu (Ac 1, 21-22) C'est pourquoi, avoir été avec Jésus durant sa vie et après sa mort demeure une condition nécéssaire pour être agrée au groupe apostolique et participer à sa mission première, celle du témoignage (Ac, 1-3; 10, 41) Qui n'a pas été témoin ne peut être apôtre.

Le témoignage apostolique est unique, parce qu'enraciné dans l'unicité de l'événement Jésus Christ. De là vient que les Douze sont à jamais, une fois pour toutes, le fondement de l'Église. Personne ne saurait leur succéder dans cette fonction de témoins. On peut tout au plus leur succéder dans une charge de pasteur et de docteur pour la garde des églises fondées sur la puissance de leur témoignage.

L'intransmissibilité de la fonction apostolique ne se limite pas à ce registre du témoignage. Les Douze sont également porteurs d'une mission et d'une prérogative eschatologique. Comme collège, ils entourent le Christ lors du Jugement qui ouvra à l'humanité l'entrée du Royaume annoncé et préparé par l'Évangile de Dieu dont ils ont été les témoins. Cet office, évoqué par l'image des Douze trônes groupés autour d'un trône central formant avec lui un seul tribunal est radicalement intransmissible. Même la mort ne saurait ôter aux Douze leur privilège d'assesseurs du souverain Juge.

Ce qui vaut des apôtres et des Douze comme tels vaut évidemment de Pierre dont la mission s'inscrit dans la communion du groupe apostolique. Il devient alors impossible de parler sans nuances de «succession pétrinienne» (pour reprendre une formulation très lourde). On ne pourra employer l'expression qu'en l'éclairant par toute une gamme de précisions. [...] La mort ne leur aura pas permis d'achever cette mission terrestre. Ils auront donc des «continuateurs», héritiers de leur responsabilité d'évangéliser la terre. Toutefois, ces «continuateurs» n'étant pas des remplaçants, on s'habitue à penser que les apôtres agissent toujours par eux; la mort ne les empêchent pas de présider encore aux destinées de l'Église, surtout si les trophées de leur martyre demeurent en celle-ci comme un sacramentum de leur présence. Nous voilà au coeur du problème. Pierre a sur le siège de Rome des vicaires plus que des successeurs. L'une-fois-pour-toutes de sa fonction demeure présent à travers ses vicaires.

Cette continuité de la présence de Pierre, sans succession au sens strict, sur le siège qu'avec Paul il a fondé dans son martyre, constitue l'un des éléments les plus déterminants pour la primauté romaine. [...] Pierre demeure le fondement de l'église romaine (avec Paul). Et depuis Lin c'est son autorité - la sienne propre, non la leur qui s'ajouterait à la sienne, qui demeure, toujours la même mais s'actualisant toujours en fonction des contextes nouveaux et des besoins. Ils sont au sens strict ses vicaires.

[...]

Il est remarquable que les évêques de Rome aient d'emblée eu conscience de cette qualité de leur relation avec Pierre. On en retrouve des traces très nettes chez Damase (mort en 384), puis chez Sirice (mort en 399), chez Zozime, chez Célestin au temps du concile d'Éphèse (431). L'archevêque de Ravenne Pierre Chrysologue l'orchestre dans sa lettre à Eutychès, au temps de Léon le Grand : «Nous vous exhortons, honorables frères, à suivre avec obéissance ce que vous a écrit le pape béni de la ville de Rome, puisque le bienheureux Pierre qui vit et préside sur son propre siège offre la vérité de foi à quiconque la cherche.» Léon lui-même la fait sienne. Pour lui, «... le très béni apôtre Pierre ne cesse pas de présider sur son siège». Il explicite d'ailleurs sa pensée :


  • Elle est perpétuelle cette foi pour laquelle le Christ a loué le premier des apôtres. Et de même que demeure toujours ce qu'a cru Pierre dans le Christ, de même demeure toujours ce qu'en la personne de Pierre le Christ a institué. Saint Pierre, gardant toujours la solidité de la pierre qui lui fut donnée, n'a pas abandonné le gouvernail qui lui a été confié dans l'Église. C'est pourquoi, s'il nous arrive de bien agir, de décider sainement, de fléchir la miséricorde divine par nos prières quotidiennes, cela vient des travaux et des mérites de celui dont, sur son Siège, le pouvoir est encore vivant et dont l'autorité continue d'exceller (cujus in sede sua vivit potestas et excellit auctoritas). C'est dans l'Église entière que chaque jour Pierre dit : «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.» Toute langue qui confesse ainsi le Seigneur est animée par le magistère de cette parole.
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On a montré que cette vision imprègne la correspondance de Grégoire le Grand vers 600. Le mot «sucesseur» y est employé pour situer les papes les uns à la suite des autres mais non pour les situer face à Pierre. Au VIIe siècle, l'expression apparaît une fois chez Léon II (en 683) [...] Elle n'a pas encore envahi les documents pontificaux. Et là où on la trouve elle garde le sens de vice Petri, vice apostolicae sedis, donc de vicaire. Par la diaconie des évêques qui se succèdent sur le siège romain, Pierre continue de présider. (p.130)[/color]
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Re: L'église de Rome

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L'importance première de l'église romaine serait donc une donnée de l'expérience, qui serait elle-même antérieure à l'analyse apologétique des textes du Nouveau Testament dans l'Antiquité, comme pour faire valoir une quelconque succession de Pierre. En somme, c'est l'expérience qui dicte, et la théorie ne fait que suivre.

Tillard continue :

On ne saurait donc parler de succession à Pierre que de façon prudente. A tout prendre, vaut mieux revenir à l'expression «vicaire de Pierre» pour désigner l'évêque de Rome dans sa relation, non au premier évêque de Rome mais - ce qui est totalement différent - au fondateur (avec Paul) de l'église de Rome. Les évêques de Rome se succèdent afin de préserver l'oeuvre de Pierre et de Paul, et rendre présent jusqu'à la fin des temps le leadership que Pierre surtout a été amené à exercer dans l'une-fois-pour-toutes de l'événement apostolique.

[...]

Qu'il y ait ce lien entre la place de Pierre parmi les apôtres et celle du pasteur de l'église de Rome (centre de la communion des églises) dans le collège des évêques, la Tradition en a peu à peu pris conscience. Tertullien, au début du IIIe siècle, semble le premier à invoquer la confession de Césarée (Mt 16,16-19) en faveur de la primauté romaine, le «Tu es Petrus ...» [...] Cette percée des textes sur Pierre et le silence qui la précède doivent être situés. Le canon scriptuaire ne sera en effet fixé que vers 180. Alors seulement, et après avoir découvert avec sûreté le lien entre évêques et apôtres, on sera à même d'établir un parallèle entre la hiérarchie des apôtres qu'atteste le Nouveau Testament.

Il faut donc attendre l'oeuvre de Tertullien et de Clément d'Alexandrie (mort vers 215) pour rencontrer les premiers commentaires consistants des péricopes évangéliques sur le leadership de Pierre.

[...]

Tertullien s'appuie surtout sur le chapitre 16 de Matthieu. Mais - le passage fort discret de Clément d'Alexandrie en témoigne - la Tradition a accordé autant, sinon plus, d'importance à d'autres textes. Surtout aux paroles que Luc insère en plein récit de la dernière Cène et au chapitre ajouté, comme en appendice, à l'évangile johannique (Lc 22, 31; Jn 21, 15-18)

Le Seigneur dit : «Simon, Simon, Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme on fait pour le blé. Mais moi j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne disparaisse pas. Et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères». - Évangile de Luc

Après le repas, Jésus dit à Simon Pierre : «Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ?» Il répondit : «Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime», et Jésus lui dit alors : «Pais mes agneaux.» Une seconde fois, Jésus lui dit : «Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ?» Il répondit : Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime.» Jésus lui dit : «Sois le berger de mes brebis.» Une troisième fois il dit : «Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ?» Pierre fut attristé de ce que Jésus lui avait dit une troisième fois : «m'aimes-tu ?» et il reprit : «Seigneur, toi qui connais toutes choses, tu sais bien que je t'aime.» Et Jésus lui dit : «Pais mes brebis. En vérité, en vérité je te le dis, quand tu étais jeune, tu nouais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais; lorsque tu seras devenu vieux, tu étendras les mains et c'est un autre qui nouera ta ceinture et qui te conduira là où tu ne voudrais pas.» Jésus parla ainsi pour indiquer de quel genre de mort Pierre devait glorifier Dieu; et sur cette parole, il ajouta : «Suis-moi» - Évangile de Jean


J.M. Tillard, L'évêque de Rome, pp 125-136



La tradition catholique occidentale, surtout depuis Grégoire VII, a évolué dans un sens maximalisant. Elle a fait du pape ''plus qu'un pape''. Or la grande Tradition lie la fonction de celui-ci essentiellement au témoignage du martyre de Pierre et de Paul. L'évêque de Rome est celui dont la mission consiste à maintenir vivante au coeur de la communion des églises la fidélité à la foi telle qu'elle a été confessée par Pierre et Paul : une foi scellée dans l'église locale de la ville. On se trouve ainsi bien loin du juridisme. L'évêque de l'Église de Rome est la sentinelle chargée de veiller sur la foi (Tillard, texte en jacquette de couverture)
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Re: L'église de Rome

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Je trouve intéressant dans tout cela 1) savoir que le lien réel avec la communauté de l'église locale à Rome apparaît comme étant la source de l'autorité morale et spirituelle de l'évêque de Rome. C'est la réalité de l'église locale en premier et avant l'évêque, non pas le contraire. L'évêque n'est pas un délégué d'une Église lointaine, toute abstraite et que l'on aurait installé dans des appartements à Rome. Plutôt, l'évêque est reconnu, accepté, par cette église locale à Rome. Cette reconnaissance par l'église sur place lui donne cette autorité. 2) savoir qu'il n'y a pas une succession de Pierre à proprement parler comme plutôt une succession des évêques sur le siège à Rome, et alors que Pierre sera réputé toujours conduire l'Église. C'est une façon de voir qui reconnaît un élément de vérité dans la critique protestante (Pierre n'a pas de successeurs, il n'était pas évêque ...), mais qui vient renforcer plutôt l'autorité de l'Église catholique romaine. Premier : la présence des apôtres, leur église, leur présence (= corps), la continuité de leur présence spirituelle. C'est ce qui ne passe pas, ce qui perdure. Logique. «Je serai avec vous jusqu'à la fin ...» L'église locale à Rome c'est l'église des apôtres !
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