Le concept de volonté générale chez Rousseau
Publié : mer. 16 juin 2004, 20:45
Je voudrais mettre en perspectives quelques citations de Rousseau qui « inventa » (je crois) le concept de « volonté générale ». Elles sont extraites du Contrat Social.
« C’est ce qu’il y a de commun dans ces différents intérêts [particuliers] qui forme le lien social. […] C’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.1)
« La volonté est générale, ou elle ne l’est pas ; elle est celle du corps du peuple, ou seulement d’une partie. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.2)
« La volonté générale peut seule diriger les forces de l’Etat selon la fin de son institution, qui est le Bien Commun. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.1)
« Il s’ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique : mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours. Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal.
Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.3)
Je résume la position de J.-J. :
1) Le lien social consiste dans l’intérêt commun, c’est-à-dire dans la partie commune des intérêts particuliers.
2) Le Bien Commun est l’intérêt commun.
3) La volonté générale est la volonté du Peuple pris comme un tout.
4) L’Etat a été institué en vue du Bien Commun.
5) La volonté générale ne peut que vouloir le Bien Commun.
6) Le peuple est capable de « délibération ».
7) Le peuple est « incorruptible ».
8) Le peuple peut être trompé.
9) La volonté générale n’est pas le résultat de la somme « additive » des volontés individuelles des citoyens.
10) La volonté générale résulte de la somme « synthétique » des volontés individuelles de citoyens.
Quelques commentaires au passage :
1°) Rousseau est utilitariste : les individus se mettent en société par intérêt. L’Homme n’est pas social ou politique par nature. Les individus sont totalement déracinés et purement « abstraits ». Rousseau ne traite que de l’homme universel.
Par intérêt les individus devraient spontanément s’associer en « corps sociaux » intermédiaires, selon la dynamique proudhonienne. Cependant, la souveraineté étant indivisible (cf. 3)), ces corps intermédiaires contrarient le Bien Commun, car ils expriment la volonté d’une partie du corps du peuple face à la volonté générale.
2°) Le Bien Commun est l’intérêt commun, plus petit dénominateur commun entre tous les individus. Cohérent avec les propositions 1) et 4).
3°) La volonté générale est la volonté du Peuple, cette personnalité abstraite que Rousseau dote d’une volonté propre. C’est, après avoir nié la nature politique sociale de l’Homme, nier maintenant la personnalité individuelle. C’est le versant totalitaire de la pensée rousseausite.
4°) L’Etat n’est pas une institution naturelle, il est constitué par le contrat social entre citoyens. En contradiction flagrante avec toutes les sciences historiques, jusqu’à aujourd’hui inclus.
5°) La volonté générale, qui est la volonté du Peuple pris comme un tout, ne peut vouloir que le bien du Peuple pris comme un tout. Le Bien Commun étant défini comme l’intérêt commun des individu, il diffère de l’intérêt comme du bien du Peuple holiste.
Il est donc faux d’écrire que la volonté générale ne peut vouloir que le bien commun (ces deux termes étant pris dans l’acceptation rousseauiste). On peut même dire qu’elle ne peut pas vouloir le bien commun, qui est pour Rousseau l’intérêt commun.
6°) Délibérer veut dire soit 1. discuter à plusieurs d'un sujet donné, soit 2. réfléchir avec soi-même. Si le peuple n’est pas la somme de ses membres, ce ne peut être dans l’acceptation n°1 que Rousseau a voulu entendre sa phrase. Si c’est dans l’acceptation n°2 qu’il l’a entendue, c’est cohérent mais il alors supposer que le peuple pris comme personne est capable de réflexion avec lui-même. Si Rousseau a observé la société humaine, il ne lui aura manqué peut-être que la perspicacité…
7°) Cette personnalisation récurrente du peuple va finir par me convaincre que Rousseau croyais réellement à ses :censored: ! Si le peuple est la somme de ses membres, l’expérience me montre qu’il est non seulement corruptible, mais corrompu. Si le peuple est considéré comme personnalité autonome, il est peut-être incorruptible, mais comme sa volonté n’étant de toute façon pas le bien commun (et cette volonté étant inexprimable, comme je l’écrit en 10°)), cette propriété n’est plus d’aucune utilité.
8°) Le peuple peut non seulement être trompé (et il l’est souvent) mais il peut également se tromper seul, se fourvoyant seul dans l’erreur.
9°) C’est logique et ça découle du 3).
10°) Alors là, c’est magistralement parachuté… Ca aurait pu tout aussi bien être une élite éclairée, préférentiellement issue de la classe prolétarienne, si Rousseau avait vécu un peu plus tard. La vérité, c’est que le Peuple n’est pas une personnalité autonome, qu’il n’a donc pas de volonté propre, et que quand bien même on soutiendrait qu’il en possède une, il ne pourrait pas l’exprimer.
En guise de conclusion : La « volonté général » n’est finalement que la dénomination commerciale qui sert à nous vendre la volonté majoritaire. La seule que l'on trouve dans le Contrat Social, c’est l’utilité libérale. Quand à la volonté majoritaire, elle n'a même pas besoin de valeurs : elle serait auto-suffisante pour légitimer ses décisions...
Christophe
« C’est ce qu’il y a de commun dans ces différents intérêts [particuliers] qui forme le lien social. […] C’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.1)
« La volonté est générale, ou elle ne l’est pas ; elle est celle du corps du peuple, ou seulement d’une partie. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.2)
« La volonté générale peut seule diriger les forces de l’Etat selon la fin de son institution, qui est le Bien Commun. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.1)
« Il s’ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique : mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours. Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal.
Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.3)
1) Le lien social consiste dans l’intérêt commun, c’est-à-dire dans la partie commune des intérêts particuliers.
2) Le Bien Commun est l’intérêt commun.
3) La volonté générale est la volonté du Peuple pris comme un tout.
4) L’Etat a été institué en vue du Bien Commun.
5) La volonté générale ne peut que vouloir le Bien Commun.
6) Le peuple est capable de « délibération ».
7) Le peuple est « incorruptible ».
8) Le peuple peut être trompé.
9) La volonté générale n’est pas le résultat de la somme « additive » des volontés individuelles des citoyens.
10) La volonté générale résulte de la somme « synthétique » des volontés individuelles de citoyens.
Quelques commentaires au passage :
1°) Rousseau est utilitariste : les individus se mettent en société par intérêt. L’Homme n’est pas social ou politique par nature. Les individus sont totalement déracinés et purement « abstraits ». Rousseau ne traite que de l’homme universel.
Par intérêt les individus devraient spontanément s’associer en « corps sociaux » intermédiaires, selon la dynamique proudhonienne. Cependant, la souveraineté étant indivisible (cf. 3)), ces corps intermédiaires contrarient le Bien Commun, car ils expriment la volonté d’une partie du corps du peuple face à la volonté générale.
2°) Le Bien Commun est l’intérêt commun, plus petit dénominateur commun entre tous les individus. Cohérent avec les propositions 1) et 4).
3°) La volonté générale est la volonté du Peuple, cette personnalité abstraite que Rousseau dote d’une volonté propre. C’est, après avoir nié la nature politique sociale de l’Homme, nier maintenant la personnalité individuelle. C’est le versant totalitaire de la pensée rousseausite.
4°) L’Etat n’est pas une institution naturelle, il est constitué par le contrat social entre citoyens. En contradiction flagrante avec toutes les sciences historiques, jusqu’à aujourd’hui inclus.
5°) La volonté générale, qui est la volonté du Peuple pris comme un tout, ne peut vouloir que le bien du Peuple pris comme un tout. Le Bien Commun étant défini comme l’intérêt commun des individu, il diffère de l’intérêt comme du bien du Peuple holiste.
Il est donc faux d’écrire que la volonté générale ne peut vouloir que le bien commun (ces deux termes étant pris dans l’acceptation rousseauiste). On peut même dire qu’elle ne peut pas vouloir le bien commun, qui est pour Rousseau l’intérêt commun.
6°) Délibérer veut dire soit 1. discuter à plusieurs d'un sujet donné, soit 2. réfléchir avec soi-même. Si le peuple n’est pas la somme de ses membres, ce ne peut être dans l’acceptation n°1 que Rousseau a voulu entendre sa phrase. Si c’est dans l’acceptation n°2 qu’il l’a entendue, c’est cohérent mais il alors supposer que le peuple pris comme personne est capable de réflexion avec lui-même. Si Rousseau a observé la société humaine, il ne lui aura manqué peut-être que la perspicacité…
7°) Cette personnalisation récurrente du peuple va finir par me convaincre que Rousseau croyais réellement à ses :censored: ! Si le peuple est la somme de ses membres, l’expérience me montre qu’il est non seulement corruptible, mais corrompu. Si le peuple est considéré comme personnalité autonome, il est peut-être incorruptible, mais comme sa volonté n’étant de toute façon pas le bien commun (et cette volonté étant inexprimable, comme je l’écrit en 10°)), cette propriété n’est plus d’aucune utilité.
8°) Le peuple peut non seulement être trompé (et il l’est souvent) mais il peut également se tromper seul, se fourvoyant seul dans l’erreur.
9°) C’est logique et ça découle du 3).
10°) Alors là, c’est magistralement parachuté… Ca aurait pu tout aussi bien être une élite éclairée, préférentiellement issue de la classe prolétarienne, si Rousseau avait vécu un peu plus tard. La vérité, c’est que le Peuple n’est pas une personnalité autonome, qu’il n’a donc pas de volonté propre, et que quand bien même on soutiendrait qu’il en possède une, il ne pourrait pas l’exprimer.
En guise de conclusion : La « volonté général » n’est finalement que la dénomination commerciale qui sert à nous vendre la volonté majoritaire. La seule que l'on trouve dans le Contrat Social, c’est l’utilité libérale. Quand à la volonté majoritaire, elle n'a même pas besoin de valeurs : elle serait auto-suffisante pour légitimer ses décisions...
Christophe