Le concept de volonté générale chez Rousseau

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Christophe
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Le concept de volonté générale chez Rousseau

Message non lu par Christophe »

Je voudrais mettre en perspectives quelques citations de Rousseau qui « inventa » (je crois) le concept de « volonté générale ». Elles sont extraites du Contrat Social.


« C’est ce qu’il y a de commun dans ces différents intérêts [particuliers] qui forme le lien social. […] C’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.1)

« La volonté est générale, ou elle ne l’est pas ; elle est celle du corps du peuple, ou seulement d’une partie. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.2)

« La volonté générale peut seule diriger les forces de l’Etat selon la fin de son institution, qui est le Bien Commun. »
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.1)

« Il s’ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique : mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours. Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal.
Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale.
»
(J.-J. Rousseau, Du contrat social, II.3)


:arrow: Je résume la position de J.-J. :

1) Le lien social consiste dans l’intérêt commun, c’est-à-dire dans la partie commune des intérêts particuliers.
2) Le Bien Commun est l’intérêt commun.
3) La volonté générale est la volonté du Peuple pris comme un tout.
4) L’Etat a été institué en vue du Bien Commun.
5) La volonté générale ne peut que vouloir le Bien Commun.
6) Le peuple est capable de « délibération ».
7) Le peuple est « incorruptible ».
8) Le peuple peut être trompé.
9) La volonté générale n’est pas le résultat de la somme « additive » des volontés individuelles des citoyens.
10) La volonté générale résulte de la somme « synthétique » des volontés individuelles de citoyens.


Quelques commentaires au passage :

1°) Rousseau est utilitariste : les individus se mettent en société par intérêt. L’Homme n’est pas social ou politique par nature. Les individus sont totalement déracinés et purement « abstraits ». Rousseau ne traite que de l’homme universel.
Par intérêt les individus devraient spontanément s’associer en « corps sociaux » intermédiaires, selon la dynamique proudhonienne. Cependant, la souveraineté étant indivisible (cf. 3)), ces corps intermédiaires contrarient le Bien Commun, car ils expriment la volonté d’une partie du corps du peuple face à la volonté générale.

2°) Le Bien Commun est l’intérêt commun, plus petit dénominateur commun entre tous les individus. Cohérent avec les propositions 1) et 4).

3°) La volonté générale est la volonté du Peuple, cette personnalité abstraite que Rousseau dote d’une volonté propre. C’est, après avoir nié la nature politique sociale de l’Homme, nier maintenant la personnalité individuelle. C’est le versant totalitaire de la pensée rousseausite.

4°) L’Etat n’est pas une institution naturelle, il est constitué par le contrat social entre citoyens. En contradiction flagrante avec toutes les sciences historiques, jusqu’à aujourd’hui inclus.

5°) La volonté générale, qui est la volonté du Peuple pris comme un tout, ne peut vouloir que le bien du Peuple pris comme un tout. Le Bien Commun étant défini comme l’intérêt commun des individu, il diffère de l’intérêt comme du bien du Peuple holiste.
Il est donc faux d’écrire que la volonté générale ne peut vouloir que le bien commun (ces deux termes étant pris dans l’acceptation rousseauiste). On peut même dire qu’elle ne peut pas vouloir le bien commun, qui est pour Rousseau l’intérêt commun.

6°) Délibérer veut dire soit 1. discuter à plusieurs d'un sujet donné, soit 2. réfléchir avec soi-même. Si le peuple n’est pas la somme de ses membres, ce ne peut être dans l’acceptation n°1 que Rousseau a voulu entendre sa phrase. Si c’est dans l’acceptation n°2 qu’il l’a entendue, c’est cohérent mais il alors supposer que le peuple pris comme personne est capable de réflexion avec lui-même. Si Rousseau a observé la société humaine, il ne lui aura manqué peut-être que la perspicacité…

7°) Cette personnalisation récurrente du peuple va finir par me convaincre que Rousseau croyais réellement à ses :censored: ! Si le peuple est la somme de ses membres, l’expérience me montre qu’il est non seulement corruptible, mais corrompu. Si le peuple est considéré comme personnalité autonome, il est peut-être incorruptible, mais comme sa volonté n’étant de toute façon pas le bien commun (et cette volonté étant inexprimable, comme je l’écrit en 10°)), cette propriété n’est plus d’aucune utilité.

8°) Le peuple peut non seulement être trompé (et il l’est souvent) mais il peut également se tromper seul, se fourvoyant seul dans l’erreur.

9°) C’est logique et ça découle du 3).

10°) Alors là, c’est magistralement parachuté… Ca aurait pu tout aussi bien être une élite éclairée, préférentiellement issue de la classe prolétarienne, si Rousseau avait vécu un peu plus tard. La vérité, c’est que le Peuple n’est pas une personnalité autonome, qu’il n’a donc pas de volonté propre, et que quand bien même on soutiendrait qu’il en possède une, il ne pourrait pas l’exprimer.


En guise de conclusion : La « volonté général » n’est finalement que la dénomination commerciale qui sert à nous vendre la volonté majoritaire. La seule que l'on trouve dans le Contrat Social, c’est l’utilité libérale. Quand à la volonté majoritaire, elle n'a même pas besoin de valeurs : elle serait auto-suffisante pour légitimer ses décisions...


Christophe
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Philarête
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Message non lu par Philarête »

Le post sur Rousseau est un peu ancien, mais je profite d'une petite visite pour mettre mon grain de sel…

Je ne conteste pas à Christophe ses qualités de polémiste, mais (une fois de plus, dirais-je), je ne peux être d'accord avec lui. Il me semble qu'il passe totalement à côté de l'intérêt de la pensée de Rousseau, en commettant, dans sa lecture, la même erreur que ceux qui l'idolâtre comme un « père fondateur » de la démocratie moderne : cette erreur consiste à chercher dans Rousseau une théorie du pouvoir politique, et notamment de son origine. Rousseau dirait en substance : le pouvoir politique a son origine dans le peuple, et c'est toujours au peuple qu'il revient de l'exercer. Même en passant sous silence un certain nombre de contresens commis par Christophe sur Rousseau (qui n'est sûrement pas « utilitariste », qui abhorre la notion de vote majoritaire, etc.), je concède volontiers que, prise comme théorie de l'origine du pouvoir, la pensée de Rousseau n'est pas du tout satisfaisante. Mais je ne crois pas qu'elle soit cela.

Le vrai problème de Rousseau, c'est de comprendre ce qu'est une société : un peuple doté d'une unité à travers l'histoire, dont les valeurs et les institutions précèdent les membres qui en font partie (ne serait-ce que parce qu'ils naissent dans un certain peuple déjà formé…), et qui, justement, ne se réduit pas à la somme de ses parties. Le problème de Rousseau, c'est de penser la manière dont un peuple est plus que l'addition des individus.

Qui dit un peuple dit un esprit commun, partagé, dont il est difficile d'être conscient individuellement tant il se confond avec les évidences que l'on a apprises ; qui dit un peuple dit une certaine direction du caractère national (ce qu'il appelle… la volonté générale), qui incline à agir, à réagir et à penser dans un certain sens, face à certaines situations ; qui dit un peuple dit un instinct pour rejeter ou pour accepter certaines nouveautés… Bref, Rousseau veut penser ce qui fait qu'un peuple est, en un certain sens, un être doté d'une certaine personnalité.

Or le problème de Rousseau est le suivant : puisque, au niveau empirique, il n'y a que des individus (comme vous et moi), comment concevoir que, de tous ces individus, il se fasse comme une unité d'ordre supérieur – celle que nous percevons très clairement, par exemple, lorsque nous voyageons à l'étranger et que nous « sentons » immédiatement un compatriote, avant même de l'entendre parler ; et qui fait aussi, bien sûr, que nous sommes frappés aussi des ressemblances entre les citoyens du pays que nous visitons ?

La réponse de Rousseau à ce problème tient dans la formule (que je tiens pour effectivement criticable, mais qui a le mérite de bien cerner la difficulté) du « contrat social », par quoi, véritablement, une somme d'individus étrangers les uns aux autres (a priori) se fondent en un corps social.

Je suis prêt à développer cette analyse, si elle suscite de l'intérêt sur le forum : mais j'espère que cet aperçu suffit à montrer que l'on peut trouver chez Rousseau des éléments de réflexion, et de critique, fort pertinents pour exposer les lacunes de l'individualisme contemporain. Le fait que Rousseau ait été, politiquement et, pourrait-on dire, sentimentalement (comme toujours chez J.-J.), un « conservateur » ou, ce qui est peut-être plus exact, un « progressiste pessimiste » (convaincu qu'il y a un mouvement de l'histoire, et que le plus probable est que les choses empirent…), devrait, me semble-t-il, le rendre plus sympathique aux lecteurs qui partagent la sensibilité de Christophe.
Auquel je conseille, à l'occasion ;-), de se procurer la magnifique édition du Contrat social due à Bertrand de Jouvenel (cette édition, qui contient deux essais très éclairants de Jouvenel, reproduit également en note les réflexions de Voltaire sur le Contrat : Voltaire est tellement agressif et stupide que, je vous assure, on ne peut qu'éprouver de la sympathie pour Rousseau qui, lui, est véritablement profond et intelligent.
"Qui, sinon le philosophe, examinera si Socrate est le même que Socrate assis?" (Aristote)
MB
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Message non lu par MB »

Bonjour Philarète !

Je serai ravi d'en écouter davantage. On peut dire ce qu'on veut sur Rousseau, qui a plein de défauts, mais il pense et il est profond. De plus, comme vous le dites, le simple fait qu'il se soit fait brocarder par Voltaire, pour des raisons vraiment injustifiées, le rend plus sympathique.

A bientot
wanderer
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Message non lu par wanderer »

Juste pour dire à notre ami Philarêtre que j'adorre ses interventions et que je regrette qu'elles soient si rares.

Wanderer

:)
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Message non lu par Philarête »

Wanderer est trop aimable. Qu'il sache néanmoins que je lui en veux beaucoup d'avoir pris un pseudo qui me conviendrait bien mieux qu'à lui… Merci aussi à MB pour ses encouragements!

Ce soir, le temps va me manquer pour revenir sur la volonté générale, aussi vais-je me contenter de recopier deux ou trois textes de Rousseau, qui aideront peut-être certains à se faire une idée un peu différente de ce philosophe.

Rousseau, il est vrai, n'était pas chrétien, ou guère. Il voyait une opposition entre l'Evangile (vraiment divin à ses yeux) et l'Eglise, et tendait évidemment à réduire la religion (authentique) au sentiment intime : c'est une faiblesse qui ne s'est que trop répandue depuis. Mais il était un grand penseur social, et il a aperçu, avec une lucidité presque douloureuse, certaines vérités fondamentales que nos contemporains perdent de vue – pour autant qu'ils les aient jamais aperçues… J'espère que ce préambule excusera ce que les textes suivants peuvent avoir parfois de dérangeants, ou de peu « évangéliques ».

Sur le « cosmopolitisme » :
Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu'hommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. L'essentiel est d'être bon aux gens avec qui l'on vit. Au dehors le Spartiate était ambitieux, avare, inique ; mais le désintéressement, l'équité, la concorde, régnaient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins.

Pour Christophe, qui écrit :
Si le peuple est la somme de ses membres, l’expérience me montre qu’il est non seulement corruptible, mais corrompu.
Voilà au moins un point avec lequel il est en accord total avec Rousseau ! Voici ce que ce dernier écrivait de la France (de son temps… mais sommes-nous mieux lottis…?) :
Quant toute une nation ne sait plus s'occuper que de niaiseries, quelle attention peut-elle donner aux grandes choses ? et dans un pays où la musique est devenue une affaire d'Etat, que seront les affaires d'Etat sinon des chansons ?

Et ceci rejoint un texte fort lucide du Contrat social sur « la censure » :

De même que la déclaration de la volonté générale se fait par la loi, la déclaration du jugement public se fait par la censure; l'opinion publique est l'espèce de loi dont le censeur est le ministre, et qu'il ne fait qu'appliquer aux cas particuliers, à l'exemple du prince.
Loin donc que le tribunal censorial soit l'arbitre de l'opinion du peuple, il n'en est que le déclarateur, et sitôt qu'il s'en écarte, ses décisions sont vaines et sans effet.
Il est inutile de distinguer les moeurs d'une nation des objets de son estime; car tout cela tient au même principe et se confond nécessairement. Chez tous les peuples du monde, ce n'est point la nature mais l'opinion qui décide du choix de leurs plaisirs. Redressez les opinions des hommes et leurs moeurs s'épureront d'elles-mêmes. On aime toujours ce qui est beau ou ce qu'on trouve tel, mais c'est sur ce jugement qu'on se trompe; c'est donc ce jugement qu'il s'agit de régler. Qui juge des moeurs juge de l'honneur, et qui juge de l'honneur prend sa loi de l'opinion.
Les opinions d'un peuple naissent de sa constitution; quoique la loi ne règle pas les moeurs, c'est la législation qui les fait naître; quand la législation s'affaiblit les moeurs dégénèrent, mais alors le jugement des censeurs ne fera pas ce que la force des lois n'aura pas fait.
Il suit de là que la censure peut être utile pour conserver les moeurs, jamais pour les rétablir. Etablissez des censeurs durant la vigueur des lois; sitôt qu'elles l'ont perdue, tout est désespéré; rien de légitime n'a plus de force lorsque les lois n'en ont plus.

Ce n'est pas seulement admirablement écrit : c'est vrai. Rousseau montre ici qu'il est aussi inévitable de se désoler sur l'état des mœurs, qu'inutile de prétendre les réformer par la censure.

Je termine sur une mise en garde que j'aime bien relire de temps en temps :
Si les hommes pouvaient connaître combien il leur est plus dangereux de se tromper qu'il ne leur est utile de savoir, ils recevraient avec moins d'avidité les leçons de philosophie. ;-)

La prochaine livraison, je m'y engage, sera plus substantielle, et reviendra sur le problème de fond.[/code]
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Message non lu par wanderer »

Wanderer est trop aimable. Qu'il sache néanmoins que je lui en veux beaucoup d'avoir pris un pseudo qui me conviendrait bien mieux qu'à lui…
Tout dépend. Si c'est pour les voyages, sans doute. Si c'est pour la passion pour Franz Schubert, alors c'est à discuter. ;-)
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