Extrait des méditations sur l'Eucharistie, de Bossuet.
Voilà le signe que Jésus-Christ nous a laissé, signe auquel nous reconnaissons qu'il est véritablement présent. Car la parole nous le dit, et il ne faut pas être en peine de la manière dont elle exécute ce qu'elle prononce, il ne faut songer qu'à ce qu'elle signifie. Car elle est en elle-même une vertu pour faire tout ce que veut celui qui l'envoie. "Il a", dit-il, "envoyé sa parole, et elle les a guéris, et elle les a arrachés des mains de la mort ; sa parole ne revient point inutile ; elle fait tout ce qu'il a ordonné." Entendez donc encore un coup cette parole : "Ceci est mon corps." S'il a avait voulu laisser un simple signe, il aurait dit : ceci est un signe ; s'il avait voulu que le corps fût avec le pain, il aurait dit : Mon corps est ici. Il ne dit pas : Il est ici mais "Ceci l'est" : par là il nous définit ce que c'était et ce que c'est. Quand on vous demandera : Qu'est-ce que ceci ? Il n'y a qu'un mot à répondre : C'est mon corps, la parole a fait cette merveille.
Elle n'en demeure pas là. Sortie de la bouche du prêtre comme de celle du Fils de Dieu, elle a fait sur le saint autel ce changement prodigieux ; elle tourne ensuite sa vertu sur nous, qui assistons au sacrifice ; elle éteint en nous tous nos sens ; nous ne voyons plus, nous ne goûtons plus par rapport à ce mystère. Ce qui nous paraît pain, n'est plus pain ; ce qui nous paraît vin, n'est plus vin ; c'est le corps, c'est le sang de Jésus-Christ. Nous n'en croyons plus le jugement de nos sens, nous en croyons la parole : elle a tout changé, et nous-même nous ne sommes plus ce que nous étions, des hommes assujettis à leurs sens, mais des hommes assujettis à la parole. En cet état nous approchons du saint autel : Venez, le désiré de mon cœur : Sitivit in te anima mea, "mon âme a soif de vous, en combien de manière ma chair vous désire-t-elle !". Oui, ma chair prend part au désir de l'âme, car c'est en elle que s'accomplit ce qui cause à l'âme ces transports. "Mon cœur et ma chair se réjouiront devant le Dieu vivant, tous mes os crieront : Seigneur, qui est semblable à vous ?" Qui vous est semblable en puissance ? Mais qui vous est semblable en bonté et en amour ?
Que le sacrifice des chrétiens est grand ! qu'il est auguste ! mais qu'il est simple ! qu'il est humble ! Un peu de pain, un peu de vin et quatre paroles le composent ! Je reconnais le caractère du Seigneur Jésus. Qui voyez-vous ? Un homme. Qui croyez-vous ? Un Dieu. Saint Paul dit : "qui mangera de ce pain", il ne parle que de pain, dites-vous. Il parle de ce qui paraît, et il se plaît à marquer ce qu'il y a d'humble, de commun, de familier dans ce sacrifice ; mais pénétrez la simplicité de cette parole, voyez ce qui suit, ce qui précède ; vous entendrez alors quelle force, quelle grandeur il y a dans cette parole : "Qui mange ce pain". Car ce pain, c'est-à-dire ce pain fait corps : ce pain en apparence, mais corps en effet ; ce pain par qui un autre pain et le vrai pain de vie éternelle nous est donné. Voilà ce que veut dire ce pain. Il faut entendre de même "le calice du Seigneur". Les calices qui ont servi à l'Eucharistie ont été des matières les plus précieuses, et cela dès l'origine du christianisme, et même du temps des persécutions et de la pauvreté de l'Eglise. Je ne m'en étonne pas, Jésus-Christ nous a fait entendre de quoi son corps était digne quand il a permis et approuvé qu'on employât tant de parfums exquis, non seulement à l'honorer pendant sa vie, mais encore à l'oindre après sa mort.
Mais quoiqu'il approuve ces choses et que son Église les imite, elle n'est point attachée à cet appareil extérieur. La persécution lui peut ôter l'or et l'argent dans lesquels elle sert le Fils de Dieu : peut-elle lui faire perdre la richesse de son sacrifice ? Non, un peu de pain, un peu de vin lui peuvent fournir de quoi offrir à Dieu le plus auguste sacrifice, et de quoi donner à tous les fidèles le plus magnifique repas. Voilà les vraies richesses de l'Église, les autres non seulement lui peuvent être ôtées, mais elle-même en est souvent défaite. Elle a loué les évêques qui, pour assister les pauvres, se réduisaient à porter le corps du Christ dans un simple verre ; ceux qui employaient les vaisseaux sacré à racheter les captifs, à acheter de la place pour enterrer ses morts.
Il faut donc avoir du zèle pour honorer les mystères, et ni l'or ni les pierreries ne doivent être épargnés pour exciter la révérence des peuples. Mais cependant, n'oublions jamais que ce qu'il y a de vraiment riche dans ce sacrifice, c'est ce qui est le plus caché, le plus humble. Mais que fait là Jésus-Christ ? Je ne vois pas qu'il y fasse rien qui soit digne de lui. C'est cela même qui est grand, car c'est par là qu'il fait voir que toute sa grandeur est en lui-même, c'est en cela qu'il fait voir que toute sa grandeur, aussi bien que toute notre félicité, est dans sa mort.
Plus il est anéanti, plus il est mort, plus il nous transporte sa vie. Digne mémorial d'un Dieu qui s'est anéanti lui-même.
Fraternellement, dans le Christ Notre-Seigneur par Marie,
Laurent.
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