Sylvain Gouguenheim peut écrire dans son livre :
«... [...]
- L'étudiant avisé écoute volontier chacun; il lit tout, et ne dédaigne ni un livre, ni une personne, ni une doctrine. Il cherche indifféremment chez tous ce qu'il voit lui manquer, et il ne considère pas l'étendue de son savoir, mais celle de son ignorance [...]
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Ces propos extraits du
Didascalion d'Hugh de Saint-Victor (mort en 1141) résument l'état d'esprit du XIIe siècle, fait d'appétit de savoir et de curiosité intellectuelle. En 1927, l'historien américain C. Haskins publiait un ouvrage pionnier,
The Renaissance of the Twelth Century, réhabilitant la vie intellectuelle de ce temps. La thèse se propagea à l'ensemble de la communauté des historiens et fait désormais partie des éléments que l'on ne remet plus en cause, même si on l'affine. La richesse de la vie intellectuelle de ce temps est une évidence [...]
[...]
... la résolution des contradictions se fait à l'occasion de débats, de disputes publiques, où les maîtres répondent aux questions des élèves. Abélard (1079-1142) s'illustre dans ce genre avec le
Sic et non, écrit en 1134, où il procède par arguments enchaînés. [...] Parallèlement, les connaissances scientifiques s'élargissent. On continue de lire Martianus Capella, Macrobe et le Timée de Platon, glosé avec passion à Chartres, et dont s'inspire un auteur aussi original que Gilbert de la Porée. Grâce aux traductions gréco-latines et arabo-latines, on progresse en astronomie et en matémathiques. On demeure étonné de l'ampleur du mouvement des traductions effectuées à Palerme, à Tolède comme au Mont Saint-Michel, mais aussi à Rome, Pise, Venise. Il doit de toute évidence son existence à l'appétit de savoir qui anime les élites du temps. Tout le monde en effet réclame des textes en latin : les papes, les rois, les évêques, les maîtres d'école...
Les traducteurs étaient aussi des penseurs. Jacques de Venise rédige des gloses sur les oeuvres d'Aristote qu'il est le premier à traduire directement du grec en latin avant 1127. Hermann de Carinthie, qui a donné une traduction de la
Grande syntaxe de Ptolémée vers 1150, revendique une liberté intellectuelle vis à vis du cadre normatif dressé par la théologie et dresse un plaidoyer en faveur des sciences. Le mouvement des traductions du XIIe siècle répond à un puissant volontarisme, doublé d'une curiosité scientifique.
L'ensemble du phénomène aboutit à la constitution d'un humanisme spécifique au XIIe siècle, dont la démarche et le contenu rappelle à l'historien celui du XVe siècle. Un auteur comme Cicéron est redécouvert et l'on s'inspire de ses oeuvres morales et philosophiques au Bec-Hellouin, à Cluny, à Reims ou en Rhénanie. [...] Dans ce domaine, Abélard est le disciple de saint Anselme et de sa formule
Fides quaerens intellectum. Une forme de pensée originale se développe : une théologie rationaliste, très éloignée de celle pratiquée à Byzance et dans tout l'Orient chrétien. On cherche à donner à la raison humaine les moyens de s'élever jusqu'aux mystères de la foi.
[...]
Les clercs de Chartres ne sont pas des scientifiques des temps modernes mais leur état d'esprit les annonce. [...] Dès lors on étudie l'univers des plantes, des animaux et des astres et l'oeuvre de l'abbesse rhénane Hildegarde de Bingen illustre une telle démarche. Ce naturalisme cherche à mettre en lumière les causes des phénomènes : le XIIe siècle délaisse l'explication symbolique [...] pour l'argumentation physique et la recherche des lois auxquelles obéit le monde. Tel est le sens des travaux de Guillaume de Conches, de Gilbert de la Porée, dont l'origine se trouve dans la réflexion de saint Anselme s'interrogeant [...] sur l'Incarnation et la place que tient Dieu dans le monde. L'idée platonicienne d'harmonie cosmique n'a pas engendré de stérilité scientifique : au contraire, elle a poussé les esprits à découvrir les lois de cette harmonie, à rendre compte de l'univers autrement que comme un décor où se joue l'histoire du salut. La nature s'impose à la réflexion et ne cessera plus désormais d'être au coeur des enquêtes scientifiques : le fil avec l'esprit de la Grèce antique, celle d'Aristote ou d'Archimède, est renoué. Comme l'écrivait Guillaume de Conches :
Ignorer les forces de la nature oblige à demeurer dans une croyance sans intelligence.
[...]
De nombreuses femmes écrivent du Xe au XIIe siècle : les noms des abbesses Hrotshiva de Gandersheim, Hildegarde de Bingen ou Héloïse - qui cite le
De republica de Cicéron - renvoient à autant de personnalités extraordinnaires, qui purent s'exprimer et développer des talents littéraires voire scientifiques ou philosophiques. S'il est trop tôt pour parler de ''rationalisme'' au sens où les Lumières l'entendirent, l'esprit du temps à néanmoins fait place à la raison, à cette
ratio médiévale qui est d'abord la faculté de tenir des raisonnements construits et argumentés. Elle ne se détache pas de la foi, qu'elle entend au contraire servir, mais elle se tourne déjà vers le monde de la nature, objet de la science naissante, la
scientia.
pp. 68-70
Mais auparavant...
«... troisième renaissance carolingienne, selon l'expression de P. Riché, le mouvement culturel de la fin du Xe siècle présente de nombreux points communs avec celui entamé deux siècles auparavant par l'entourage de Charlemagne et poursuivi au IXe siècle sous Louis le Pieux et Charles le Chauve. Trois étapes d'un même processus marqué par la culture livresque et le développement progressif des arts libéraux. [...]
Les auteurs de l'Antiquité sont recherchés car l'on voit en eux les sources d'une sagesse indispensable à la foi chrétienne. On redécouvre Aristote et les lettrés se débattent avec la technique du syllogisme, selon la formule de Thangwar, bibliothécaire et écolâtre d'Hildesheim à la fin du Xe siècle. [...] la logique d'Aristote fait une percée remarquable. Elle s'enseigne à Fleury-sur-Loire, à Reims, à Chartres, à Magdebourg... Gerbert écrit un traité dédié à l'empereur Otton III, dont le titre est éloquent :
Sur le rationnel et l'usage de la raison.
Les livres de la
Logica vetus, auxquels on ajoute les traités de Boèce sur le syllogisme, sont recopiés et utilisés dans une large partie de l'Europe du Nord [...] La théologie est alimentée par la logique, et les écrits d'Odon, abbé de Cluny (927-942), dénotent une intelligence hors du commun. L'essor des bibliothèques et des écoles se poursuit, dans tous les pays. [...] dans les cloîtres de Saint-Gall et Ratisbonne, dans les écoles de Trèves et de Liège (surnommée «l'Athènes du Nord», du temps de l'évêque Notger au Xe siècle !), de Metz, de Toul, etc. le royaume de France n'est pas en reste [...] le moine et historien Richer de Reims apprend la médecine grecque :
Je me mis à étudier attentivement les aphorismes d'Hippocrate. Mais comme je n'avais pu y trouver que le diagnostic des maladies et que la simple connaissance des maladies ne suffisait pas à ma curiosité, je lui demandai de lire le livre intitulé Concordances d'Hippocrate, de Galien et de Soranos. J'obtins ce que je désirais, car les propriétés de la pharmacie, de la botanique et de la chirurgie n'avaient pas de secret pour un homme aussi versé que lui dans les sciences
Voilà qui confirme
la diffusion de manuscrits de médecine grecque dans la France du Nord au Xe siècle. [...] Bien plus au Sud, en Catalogne, on étudie l'astronomie et l'arithmétique au monastère de Ripoll, dont les moines sont en contact avec des chrétiens mozarabes et des juifs de la péninsule. A Bobbio, en Italie, l'exceptionnelle bibliothèque du monastère abrite, à la fin du Xe siècle, au moins six cents manuscrits, où dominent les textes religieux, mais où figurent néanmoins
près de cent cinquante ouvrages antiques, dont les
Catégories d'Aristote.
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