Mon propos ici est d’étudier la consistance d’une affirmation que l’on retrouve dans les trois grandes religions monothéistes et autres courants religieux, à savoir que la cause première, identifiée à Dieu, est aussi l’acte pur tel que le décrit Aristote dans sa Métaphysique.
Rappelons au passage que le Stagyriste soutenait l’éternité du monde pour rester consistant avec l’idée d’un premier moteur éternellement en acte.
D’abord levons une première ambiguïté, concernant la notion de cause première. Il est fréquent d’entendre dire chez les gens du peuple et autres non philosophes que l’athéisme implique le refus d’adhérer au principe de causalité et par voie de conséquence de la cause première. Il s’agit là d’un enthymème, la cause première pouvant parfaitement s’insérer dans un schéma de type mécaniste et athée.
Revenons sur la prétendue démonstration de primalité pour mieux en mesurer toute la maladresse. Cette démonstration repose sur une tautologie, à savoir qu’une cause seconde implique forcément une cause première, sinon elle ne serait pas seconde. Le reste est un raisonnement par l’absurde : S’il n’y a que des causes secondes, alors il n’y a pas de cause première, et s’il n’y a pas de cause première il n’y a pas non plus de causes secondes, ce qui contredit l’hypothèse initiale, d’où il faut en conclure qu’il n’y a pas que des causes secondes, donc qu’il existe une ou des causes premières, sans d’ailleurs pouvoir conclure sur l’unicité ou pluralité des causes premières. Notons au passage que si l’on s’en tient aux données de l’expérience la raison nous inclinerait à opter pour une pluralité de causes premières plutôt que pour une seule, la plupart des phénomènes mettant en jeu plusieurs causes et principes.
Mais le vice principal de ce raisonnement réside dans la confusion entre d’une part la cause première relativement à d’autres causes qui lui sont subordonnées et qui pour cette raison peuvent êtres dites secondes par rapport à cette première cause, et d’autre part la cause première absolue, c'est-à-dire la cause sans cause.
Ainsi si dans le raisonnement par l’absurde précédent je prends la cause première dans son acception « cause première relativement à d’autres » la conclusion est qu’il existe bien des causes premières mais toutes relatives, il est donc impossible de conclure à une cause sans cause.
Si je prends la cause première dans son sens absolu alors je commets une pétition de principe, car je pars du postulat qu’une cause seconde implique forcément une cause première absolue, donc je me donne implicitement l’existence de cette cause première, alors que c’est justement ce que je cherche à démontrer.
La démonstration de la cause première n’est donc pas valide. Ceci dit il n’est pas irrationnel d’opter pour l’existence d’une cause sans cause, tout comme il n’est pas irrationnel de soutenir le contraire, mais le plus sage reste encore de dire qu’il n’est pas possible de conclure.
Par contre là où il y a véritablement irrationalité c’est lorsque l’on accole à la notion de cause première celle d’acte pur.
En effet lorsque nous recherchons les causes qui ont amené un être à l’existence, où cherchons-nous ces causes? Dans le futur de cet être, dans son présent ou bien dans son passé ? Dans son passé bien sûr, il ne viendrait à personne l’idée de chercher la cause dans le présent de son effet ou dans son futur, autant soutenir que les enfants naissent en même temps que leurs parents ou même pire qu’ils naissent avant. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la physique moderne a formalisé le principe de causalité en stipulant que deux évènements synchrones ne peuvent avoir une relation de cause à effet, ils sont alors dits acausaux. (1)
Par conséquent, à supposer que la cause première absolue existe, elle est forcément dans notre passé, et plus particulièrement elle est dans le passé de son effet immédiat. Et c’est bien ce que pensent les scientifiques qui étudient le Big-Bang, il y a l’instant t0, puis après la longue série de cause à effet qui s’égrène au fil des instants et qui mène jusqu’à nous. Jusque-là pas de problème.
Mais si on suppose également cette cause première acte pur, alors elle n’est plus dans le passé de son effet immédiat, car il y aurait alors un intervalle de temps entre l’acte pur et son effet immédiat, c'est-à-dire un passage de la puissance à l’acte, ce qui est contradictoire avec la définition de l’acte pur. Il faut donc que l’effet immédiat de la cause première, acte pur, soit produit instantanément, c'est-à-dire dans le même instant, instant éternel qui est celui de l’acte pur. Mais d’après ce qui a été dit en (1) il n’y a alors plus de relation de cause à effet, mais une relation acausale.
Nous aboutissons donc à cette absurdité d’une cause acausale lorsque nous accolons la notion de cause première à celle d’acte pur.
Certains philosophes théistes ont cherché une échappatoire à cette absurdité pour maintenir à flot l’hypothèse théiste, mais au prix d’une nouvelle conception de Dieu : le Dieu évoluant de Bergson («L’évolution créatrice ») ou encore le Dieu contradictoire de Hegel qui se nie en s’aliénant dans sa création.
Première, éternellement actuelle, et irrationelle
- Maître Zacharius
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Première, éternellement actuelle, et irrationelle
"Nul des plus vieux de Genève n’eût pu dire depuis combien de temps sa tête maigre et pointue vacillait sur ses épaules, ni quel jour, pour la première fois, on le vit marcher par les rues de la ville, en laissant flotter à tous les vents sa longue chevelure blanche. Cet homme ne vivait pas. Il oscillait à la façon du balancier de ses horloges. Sa figure, sèche et cadavérique, affectait des teintes sombres. Comme les tableaux de Léonard de Vinci, il avait poussé au noir."
- Anne
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- Conviction : Catholique romaine
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Re: Première, éternellement actuelle, et irrationelle
Maître, pardonnez-moi de citer un grand philosophe, Jack O'Neill:

And?
So?
Therefore?
"À tout moment, nous subissons l’épreuve, mais nous ne sommes pas écrasés;
nous sommes désorientés, mais non pas désemparés;
nous sommes pourchassés, mais non pas abandonnés;
terrassés, mais non pas anéantis…".
2 Co 4, 8-10
nous sommes désorientés, mais non pas désemparés;
nous sommes pourchassés, mais non pas abandonnés;
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