Pour tous ceux et toutes celles qui ont perdu quelqu'un

« J'enlèverai votre cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. » (Ez 36.26)
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etienne lorant
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Pour tous ceux et toutes celles qui ont perdu quelqu'un

Message non lu par etienne lorant »

Voici un ancien partage, rédigé à la fin 2007 sur un ancien forum MSN... J'ai été ému de retomber là-dessus, car mon père était encore parmi nous. Sa présence aussi souffrante qu'elle fut, et qui occasionnait beaucoup de soucis, demeurait tout de même essentielle à mes yeux: car aussi longtemps qu'il vivrait, j'aurais un point de référence vivant. A quoi comparer ce sentiment ? C'est qu'à lui seul, quel que fut son état, il était la mémoire de notre famille. A présent demeure ma mère. Quand ma mère ne sera plus, notre famille n'aura plus de mémoire. Quel sentiment étrange... avez-vous déjà ressenti quelque chose de comparable ?


Livre de Ben Sirac le Sage (Si 3, 2-6.12-14)
12 Mon fils, soutiens ton père dans sa vieillesse,
ne le chagrine pas pendant sa vie.
13 Même si son esprit l'abandonne, sois indulgent,
ne le méprise pas, toi qui es en pleine force.
14 Car ta miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée,
et elle relèvera ta maison
si elle est ruinée par le péché.

Cette première lecture m'a évidemment beaucoup rejoint dans mes préoccupations directes et j'ai été enchanté d'y trouver que la miséricorde, pratiquée envers ce très vieil homme qu'est devenu mon père, me vaudra le relèvement en cas de chute. C'est bien dans la famille que commence le Royaume. Avant de se faire baptiser dans le Jourdain par Jean, Jésus est resté trente années dans son milieu familial et dans son village: c'est cette "vie cachée" que beaucoup aimeraient dévoiler, comme si elle avait forcément un contenu d' œuvres inédites, qu'on ne pourrait révéler qu'à des initiés... ils seraient déçus, je crois. Mais sur ce point ils ont raison: n'est-ce pas le plus grand "signe" qu'Il nous ait laissé ?

En réalité, cet immense "blanc" dans l'histoire du Christ, c'est tout simplement la place qu'occupe dans le plan divin l'existence de chacun d'entre nous, notre vie dans son quotidien. C'est, ici et maintenant, dans nos relations familiales, dans la pratique de notre profession, la gestion des biens matériels, notre citoyenneté, etc. que nous pouvons rechercher et pratiquer les plus hautes vertus. Le mystère de la vie cachée de Jésus, c'est simplement d'y inscrire la nôtre. Mais pour employer un paradoxe comme Jésus en a tant employé lui-même: le mystère de notre vie cachée, c'est aussi d'y laisser celle de Jésus s'y inscrire !
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
zélie
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Re: Pour tous ceux et toutes celles qui ont perdu quelqu'un

Message non lu par zélie »

Merci Etienne! Je ne connaissais pas ce passage de la bible :oops: et je n'avais même pas idée que la bible en parle à cet endroit et de cette façon, même si le thème d'honorer ses parents et de protéger sa famille sont des thèmes chers à la bible.

Ce texte et votre méditation me plongent dans mes souvenirs.
D'abord, cela me réjouit car j'ai essuyé de multiples deuils ces dernier mois, et l'un d'eux était un oncle, coureur, macho, un brin matador quoi. En fin de vie, ma tante, une sainte femme, patiente et maternelle comme un ange, devint sénile. Ce mari maquignon, qui y avait toujours tiré dessus pour la faire bosser comme un cheval de trait la soigna admirablement, à la stupéfaction générale de tout l'entourage. Quand cette femme mourut, il reprit sa vie de matamore, fier sur ses mollets serrés comme un coq sur ses ergots. Puis il mourut d'un cancer qui l'emporta en moins d'une lune. S'il n'avait pas été à son tour l'ange de sa femme, je me serais fait beaucoup de souci pour un tel être, qui ne se gênait pas pour m'effleurer les seins quand j'étais ado (je lui ai envoyé aussi sec mon pater pas content, ce fut fini). Mais de l'avoir vu sous un autre jour m'a révélé combien un être qu'on croyait perdu peut finalement devenir meilleur, et maintenant, au lieu de me faire du souci pour lui, je sais qu'il est près de Dieu, et qu'il ne cessera pas de s'en approcher au fur et à mesure de sa purification,
"Car ta miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée,
et elle relèvera ta maisonsi elle est ruinée par le péché".

Un autre souvenir est relié à ma trinité de mères. Il est d'usage dans les familles du sud, où rien n'a changé depuis un million d'années pour paraphraser Nino Ferrer, de conserver près de soi, tous les ancêtres; pour les enfants, c'est le pied intégral, quatre générations vous roulent les "r" dans les oreilles comme autant d'histoires médiévales. Entre autres, nous avons soigné, solidairement, trois adorables aïeux, qui bien sûr ont fini par mourir. Mais autant de nuits de veille furent autant de gestes d'amour, de prières pour aider leur départ, de mots pour les rassurer, les bercer. Mes parents épuisés n'ont jamais abandonné la partie; et à chaque fois que la fatigue nous terrassait sur un tabouret et qu'on se réveillait tordu comme un olivier, on se disait: "ils sont là, encore un jour, encore un, merci le Ciel". Tant qu'ils sont là... la mémoire est là, les racines sont là, le dialecte est là, les vieilles pierres parlent, chaque lézard nous chuchote un souvenir suave; même les scorpions faisaient partie de la symphonie de souvenirs de leur vie centenaire. Perdre son ascendant est un arrachement bien plus profond qu'il n'y paraît, parce que ce sont nos ascendants qui nous portent, même après leur ventre... Ils sont le lien vers ce bout d'infini qui nous échappe, le passé enfui. Quand je pense à eux aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de penser que le jour de mon arrivée là-haut, on reprendra notre conversation sur les âges ancestraux à l'endroit exact où on s'était arrêté, quelque part sur une charrette de foin tirée par un cheval gavé d'avoine et piqué comme du vinaigre...
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Pneumatis
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Re: Pour tous ceux et toutes celles qui ont perdu quelqu'un

Message non lu par Pneumatis »

Bonsoir Etienne,
etienne lorant a écrit :C'est qu'à lui seul, quel que fut son état, il était la mémoire de notre famille. A présent demeure ma mère. Quand ma mère ne sera plus, notre famille n'aura plus de mémoire. Quel sentiment étrange... avez-vous déjà ressenti quelque chose de comparable ?
Puis-je vous demander pourquoi vous dites que votre famille n'aura plus de mémoire ? Je trouve cela bizarre, si vous me permettez : ne participez-vous pas vous même de la mémoire de votre famille ?
etienne lorant a écrit :Cette première lecture m'a évidemment beaucoup rejoint dans mes préoccupations directes et j'ai été enchanté d'y trouver que la miséricorde, pratiquée envers ce très vieil homme qu'est devenu mon père, me vaudra le relèvement en cas de chute.
Nous disons souvent, en particulier chez les chrétiens, qu'on juge l'arbre à ses fruits. A l'origine c'est aussi quelque chose que l'on dit quand on regarde un enfant et qu'on juge ses parents, dans la mesure où ce sont en effet nos oeuvres que figurent nos enfants. Du coup, la tradition juive a parfois une autre manière de l'exprimer que nous : elle dit que, d'une certaine manière, ce sont nos enfants qui nous sauvent de l'enfer et nous font gagner le paradis. En prenant la tradition selon laquelle le père d'Abraham aurait été sauvé des flammes parce que son fils était un juste, elle enseigne ainsi que nos enfants, reflétant nos œuvres, sont en quelque sorte le critère de jugement de notre âme. Tout cela pour dire que je regarde tous vos témoignages, Etienne, et celui-ci en particulier où je suis touché par votre lucidité à propos de ce lien éternel entre votre destinée et celle de votre père, et je me dis que si c'est ainsi que cela doit être, votre père a certainement beaucoup de chance là où il est, car au jour du jugement, votre foi témoigne sans aucun doute en sa faveur.
Site : http://www.pneumatis.net/
Auteur : Notre Père, cet inconnu, éd. Grégoriennes, 2013
etienne lorant
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Re: Pour tous ceux et toutes celles qui ont perdu quelqu'un

Message non lu par etienne lorant »

Pneumatis a écrit :Puis-je vous demander pourquoi vous dites que votre famille n'aura plus de mémoire ? Je trouve cela bizarre, si vous me permettez : ne participez-vous pas vous même de la mémoire de votre famille ?
Oui, j'y participe. Mais je suis le dernier maillon, avec ma tante Bernadette la sœur de mon père, , âgée de 75 ans. Quant à mes deux sœurs, elles ont dit ouvertement qu'elles n'avaient que de mauvais souvenirs du père. Je leur ai demandé s'il leur avait causé du tort, mais non: elles veulent l'oublier parce qu'elles gardent un mauvais souvenir de sa souffrance, les dix dernières années de sa vie (elles n'en ont pourtant pas vu grand
chose !) Aucune des deux ne va visiter ni la famille du côté de ma mère, ni Bernadette. Ainsi, au décès de ma mère, j'aurai le sentiment d'être devenu un "électron libre" !

En m'adressant plus particulièrement à Zélie, je voudrais dire: ta réponse me dit que la mémoire d'une famille peut parfois se fondre dans les murs, les accents de voix, les paysages... dans la mémoire collective, dirai-je. Mais ici, en ville, tout cela est perdu: on rase gratis ! Il n'y a plus depuis le longtemps, chez nous, le "café des anciens" où l'on jouait au jeu de cartes local, où l'on buvait la bière locale, où l'on parlait le patois local, etc. (Quand je pense à une de mes copines de Montbrison, dont la famille est nombreuse et n'a jamais quitté le terroir: pour fêter l'anniversaire de ses cinquante ans, elle a dû louer un hangar accueillir tout le monde !)... Quant à moi, j'ai certainement des petits cousins et des arrières petites cousines, mais ils sont dispersés partout et ne cherchent vraiment pas à garder un contact quelconque.

Autrement dit, je ressens vraiment ... une fin de lignée. Je suis déjà très isolé à présent, et j'ai tout intérêt à rechercher une spiritualité élevée (ou profonde) en me détachant de tout ce qui fût. Je suis optimiste quand je lis les désirs d'universalité de Simone Weil... Julien Green, Simone Weil, Bernanos, Charles de Foucauld et beaucoup d'autres, constitueront ma nouvelle famille - mais tout de même, quel déracinement !
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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