Sur le conflit universitaire

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MB
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Sur le conflit universitaire

Message non lu par MB »

Avé

Je constate qu'on parle assez peu, ici, du conflit très grave qui agite les universités actuellement. Dans celle où je travaille cette année-ci, qui est, dans ma discipline, d'un niveau internationalement reconnu, cela s'est traduit par des choses tout à fait désastreuses (fermeture ou blocage, par certains étudiants, par décision administrative - nous partageons notre bâtiment principal avec un Rectorat - ou par le fait de personnels Bi-Atoss qui utilisent ce moyen de pression). Le deuxième semestre sera perdu, et quoi que disent certains membres du gouvernement sur "les examens qui seront tenus", il ne faut guère se faire d'illusion. Pour nombre d'étudiants qui galèrent pour pouvoir se payer leur cursus, ou tout simplement pour se rendre à l'Université, c'est une catastrophe.

Avant toute chose, je précise ma position : je suis absolument opposé à la forme que le conflit a prise, qui relève du suicide ; en revanche, une bonne partie des revendications des universités est tout à fait fondée.

Dans le même temps, on en parle peu, c'est peu relayé dans la presse, alors que les enjeux sont importants. Je ne suis pas expert moi-même, il y a des détails techniques nombreux que je ne maîtrise pas. Mais je vais essayer d'en pointer quelques-uns pour info, en partant surtout de point de vue de ma discipline, l'histoire :

1° La "mastérisation" des concours.

Jusqu'à il y a trois ans, un étudiant qui voulait passer un concours de l'enseignement supérieur avait le choix entre deux possibilités : finir sa licence et faire le Capes, ou finir une maîtrise (4 ans) et passer l'Agrégation ; chacun de ces deux concours requérait, en pratique, une année de préparation - non incluse dans le calcul du cursus universitaire, il ne s'agit pas de diplômes - assurée par l'université de rattachement ; souvent aussi, les étudiants ayant fait 4 ans passaient les deux concours en même temps (en histoire, les programmes sont très proches). Cela signifie, toutes années comptées, que l'on avait le Capes au bout de 4 ans d'études et l'Agrégation au bout de 5 ans - dans l'hypothèse, bien sûr, d'une réussite dès le premier coup.
Rappelons que pour les agrégatifs, une année en maîtrise supposait la rédaction d'un mémoire, entre 100 et 200 pages. Autre fait important à insérer : si l'on veut mener une carrière universitaire en histoire, il faut en pratique être agrégé (ce n'est pas obligatoire, mais l'obtention de ce concours permet de passer une sorte de prérecrutement tacitement reconnu par tout le monde). Une fois qu'on a l'agrégation, on pouvait - le plus souvent - se mettre à consacrer un an à rédiger un DEA ; l'année du DEA comptant comme un bac + 5.

Depuis la réforme 3-5-8, cela s'est un peu modifié. L'année de maîtrise est devenue la première année de master (M1), l'année de DEA est devenue la deuxième année de master (M2). A chacune correspond le mémoire dont j'ai parlé plus haut.
Une première difficulté survient ici : celui qui veut passer l'agrégation le fait au terme du deuxième cycle (la préparation, en histoire, est étalée sur 2 ans, ce qui correspond à la rotation du concours), conjointement à la production de mémoires de recherches. On fait donc des mémoires moins bons, et on ne peut se consacrer entièrement à la préparation du concours. Qu'importe, une solution pratique était vite trouvée : après avoir eu l'agrégation, on repiquait une année de M2 pour faire, cette fois-ci, un bon travail de recherche équivalant à l'ancien DEA. Certaines universités - dont la mienne - avaient du reste créé des masters spécialisés de chaque côté, avec possibilité de passage de l'un à l'autre.

L'idée du gouvernement - que je crois être partie d'un bon sentiment - consistait à officialiser la séparation du cursus préparant à la recherche d'une part, du cursus préparant aux concours d'autre part, c'est-à-dire de faire en sorte que les Universités créassent pour de bon des masters séparés. Autrement dit, celui qui avait l'agrégation se consacrerait désormais au seul enseignement secondaire (en ayant dans son CV le bénéfice d'un master compté comme tel), et celui qui suivait un master "recherche" deviendrait plus tard un savant.
Comme j'ai dit plus haut, dans les cas des historiens, cette décision n'a pas de sens ; l'obtention de l'agrégation sert en quelque sorte de label non officiel permettant le recrutement. Les historiens ne sont pas les seuls à être dans ce cas, du reste. Mais de plus, il y a une bêtise qui provient de ce que l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, du point de vue de l'enseignant lui-même, jouent souvent un rôle complémentaire (à titre perso, je confirme : après avoir battu des marmots de Zep pendant un an, on est bien meilleur devant des étudiants).

Les problèmes techniques que j'ai cités ici auraient pu être résolus, finalement, avec un peu de concertation et de réflexion communes. Or c'est là que sont intervenus d'autres point beaucoup plus litigieux :
- d'abord, le gouvernement a demandé aux Universités de préparer les maquettes de master pour un délai beaucoup trop court d'un simple point de vue de compétence technique ;
- ensuite, il y a des erreurs techniques, que je ne serais pas capable d'expliciter ; les textes ont été visiblement bâclés, pour faire le plus vite possible (échéance des élections européennes pour Mme Pécresse ? je ne sais).
- de plus, la nature même des concours a été modifiée. Précisons que jusqu'à présent, un certifié ou un agrégé venant d'être reçus passaient une année de stage, payée échelon 1, consistant à prendre en charge des classes en effectuant un service partiel, et à compléter ce service en assistant à des formations à l'IUFM. Ce type d'établissement - Dieu merci - a été supprimé, mais on réfléchit, justement, à la manière d'occuper l'année de stage en question. Désormais, il ne s'agirait plus de concours classiques permettant l'entrée immédiate des lauréats dans la fonction publique (avec une année de stage rémunéré pour se former), mais de concours créant des "listes d'aptitude", sans garantie d'embauche finale, avec des stages dont les modalités techniques et financières ne sont pas du tout claires. Je ne suis pas très au fait des procédures de recrutement qui seraient suivies, en revanche. En tout cas, cela permettrait au Ministère de faire des économies sur l'année de stage, qu'on ne serait plus obligé de payer en suivant la grille normale du poste.
- enfin, il y a un problème d'exclusivisme entre plusieurs masters qui seront censés être des voies très différenciées. L'obtention d'un concours sert en quelque sorte de filet à un jeune savant, pour le cas où il ne trouverait pas tout de suite de poste dans l'université (ce qui va arriver de plus en plus souvent, avec les restrictions budgétaires) : il aurait, du moins, un endroit où enseigner et gagner sa croûte. Si l'on sépare les cursus, beaucoup d'étudiants vont déserter les masters recherche ; il y aura donc moins de jeunes doctorants, et - voyant cela - les autorités ministérielles en tireront prétexte pour diminuer les crédits de recherche. Nulle parano de ma part : c'est ainsi que cela se passe pour toutes les administrations.
De même, il n'est pas certain que l'on ne veuille pas faire des masters séparant les concours eux-mêmes (Capes et Agrégation). Or beaucoup d'étudiants, par sécurité, préparaient les deux : le Capes est réputé moins difficile. Sauf que, s'il n'est pas possible de préparer les deux, les étudiants déserteront le master Agrégation, et se dirigeront seulement vers le master Capes ; gros bénéfice pour le Ministère, puisque les postes d'agrégés sont nettement mieux payés que ceux des certifiés. On pourra donc en supprimer, voire - à la fin - supprimer le concours.

On le voit : ce qui a beaucoup agacé, c'est que ces projets ont été faits dans la précipitation, comme je l'ai dit, mais surtout dans un contexte d'économies (suppression de postes, pire encore : dans le cours même de l'année de préparation des concours). Je ne suis pas hostile aux mesures de saine gestion, mais il est vraiment dommage de bouleverser tout l'édifice, sans réelle maîtrise technique, sans aucune finition, juste pour faire des économies.

Pour ne pas alourdir l'exposé, je fais la suite dans un post suivant.
MB
Dernière modification par MB le jeu. 07 mai 2009, 10:57, modifié 2 fois.
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Re: Sur le conflit universitaire

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2me point : la question du statut et de l'évaluation des "enseignants-chercheurs".


J'utilise l'expression d'"enseignant-chercheurs" avec beaucoup de regrets : je la trouve très laide et bien administrative. Elle sert à désigner les universitaires, qui font de la recherche en effet, et de l'autre côté assurent des fonctions d'enseignement devant les étudiants. Elle les différencie des simples "chercheurs", qui eux se consacrent exclusivement à leurs travaux (ceux du CNRS en sont la meilleure illustration).
Il s'agit de deux catégories de personnes : les "Maîtres de conférences", qui sont docteurs et qui enseignent en amphi (à ne pas confondre avec les maître des conf' des IEP, qui sont de simples chargés de TD) ; les "Professeurs", qui en plus d'être docteurs, sont titulaire d'une Habilitation, c'est-à-dire qu'ils peuvent diriger des recherches d'étudiants et faire partie de jurys de doctorat.

A/ Jusqu'à présent, le statut de ces E-S était régi par un décret de 1984 fixant, pour tout le monde et en fonction du grade, une quantité déterminée d'heures de cours. Le reste du temps devait être théoriquement consacré aux recherches.
L'idée du nouveau décret est la suivante : permettre aux présidents d'université de moduler le service de chacun des E-S en respectant la dotation globale d'heures de cours (c'est-à-dire que lorsqu'on diminuerait le service de l'un, il faudrait augmenter celui de l'autre). Là encore, l'intention de base n'est pas mauvaise : il y a des E-S qui sont meilleurs "profs" que d'autres, qui assurent mieux en amphi ; il y a des savants qui, à un moment de leur vie, ont envie de transmettre davantage et de se consacrer aux étudiants plus qu'avant, ou au contraire de se retirer du monde et de mener plus de recherches.

Le problème est que cette gestion a été liée à la question de l'évaluation des universitaires, sur laquelle je reviendrai plus loin. C'est-à-dire que l'octroi d'un nombre d'heures de cours inférieur à la moyenne serait considéré comme une récompense pour un "bon" E-S, et qu'à l'inverse un "mauvais" E-S devrait se taper plus d'heures de cours. L'idée est complètement absurde : il arrive très souvent qu'un bon chercheur soit également un bon enseignant ; à l'inverse, il arrive très souvent aussi qu'un chercheur médiocre ne soit pas très bon en amphi ou en séminaire. On pénaliserait donc les étudiants en leur donnant les moins bons enseignants ! Surtout, l'aspect punitif de l'heure de cours est une chose bien idiote : en quoi passer devant des étudiants, ce qui peut être vraiment passionnant, devrait être considéré comme une sanction ? Rien de plus insensé. Sans parler d'un autre point : le professeur qui a plus d'heures de cours est considéré comme moins "cherchant" : il aura donc moins de crédits de recherche.

Ajoutons enfin que la collation des pouvoirs de gestion des heures de cours aux présidents d'université risquerait de faire d'eux des tyranneaux, d'autant que les systèmes d'élection à ce type de place ont été récemment modifiés d'une manière pas toujours très justifiée, et rendant le processus moins transparent (ce sont des détails techniques qu'il me serait difficile de bien expliciter).


B/ Je termine ce post sur le point épineux de l'évaluation des universitaires. Beaucoup de gens contestent le principe même d'une évaluation, parfois pour de mauvaises raisons, mais souvent aussi pour de très bonnes :

- d'abord parce que la vie d'un savant consiste déjà à se faire perpétuellement évaluer. Cette évaluation n'a pas lieu en termes d'argent, mais en termes de crédibilité et de respectabilité, ce qui - vu la pénurie financière des universités - est la monnaie la plus importante. Tel professeur qui déserte son amphi (cela existe, hélas) sera méprisé ; tel mauvais savant ne verra pas ses articles pris au sérieux, s'ils ont du moins la possibilité d'être publiés, ou ne sera pas invité à tel ou tel colloque important. En revanche, il y a plein d'autres professions où l'évaluation ne se fait jamais (les énarques, évalués à leur entrée à l'ENA, à la sortie, mais jamais au-delà, par exemple)... Qu'est-ce que des gratte-papiers de ministère ont à dire sur le sujet ?

- deuxièmement, parce que les critères d'évaluation sont extrêmement flous. Je vais citer deux exemples :
1° il y a un logiciel d'évaluation américain (conçu à l'origine pour les savants en sciences exactes) qui travaille sur deux principes : d'une part, le nombre de publications ; d'autre part, le nombre de citations. De la sorte, un savant talentueux, qui a peu publié mais qui est souvent cité - signe de son talent - s'en sort avec une bonne note. Le problème est que ce critère apparaît moins bien pour les sciences humaines : on peut être excellent en publiant relativement peu, mais bien (et je connais à l'inverse tel ou tel savant qui multiplie les articles tout à fait inutiles) ; et surtout, on peut citer quelqu'un pour le critiquer ! Un mauvais esprit a ainsi calculé que d'après ce logiciel, un négationniste comme Faurrisson a une meilleure note que nombre d'historiens tout à fait respectables...
2° on a créé une liste de revues dans lesquelles il faut être publié de préférence. Un classement a été fait entre les revues 1, 2 et 3 ; un chercheur considéré comme "publiant" sera celui qui a beaucoup d'articles dans les revues 1. Sauf que certains classements ont été absolument aberrants, et que surtout, cette liste va pénaliser des revues très spécialisées produites dans des petits pays (en gros, en-dehors de l'AMérique et des grands pays d'Europe de l'Ouest ou d'Asie de l'Est, rien) ; enfin, elle va créer des embouteillages d'articles en gestation dans les seules revues agréées (il y en a déjà qui, sans ce classement, sont prises sur 5 ans).

- Enfin, et c'est le plus grave : cette évaluation sera menée par UNE agence, l'AERES. Cette agence est composée d'universitaires, certes, à ceci près qu'ils ne seront nommés ni par le Parlement, ni par leurs pairs : ils seront nommés par le gouvernement. UNE seule officine sera donc à la tête de toute la recherche française, distribuant les palmes et administrant les corrections. Il est bien évident que cette situation est inacceptable ; on se croirait en Tchécoslovaquie dans les années 50. Dans ce domaine-ci, donc, beaucoup de gens se trompent en croyant que les universitaires sont d'affreux gauchistes qui veulent garder leurs privilèges : leur combat, en réalité, est un combat contre l'étatisme. Il est vrai que beaucoup ne s'en rendent pas compte dans ces termes.
Pour compléter le tableau, un détail : l'AERES devait évaluer les projets des universités concernant les futurs masters ; devant le boycott de ces dernières, elles a renoncé à le faire. Le Ministère a réagi en transférant l'évaluation directement à l'une de ses Directions, c'est-à-dire en allant encore plus loin dans l'étatisme et la centralisation... comme qui dirait, le masque tombe.
Dernière modification par MB le jeu. 07 mai 2009, 11:01, modifié 1 fois.
MB
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Re: Sur le conflit universitaire

Message non lu par MB »

Je termine le tableau en évoquant d'autres sujets de litiges :

- la réforme du CNRS. Il s'agirait de créer plusieurs instituts séparés, dans lesquels les chercheurs seraient reversés, et qui piloteraient les dotations de moyens. Là, je peux dire vraiment peu de choses, je connais très mal le dossier.

- de façon générale, l'impression de mépris ressentie par la plupart des universitaires, et qui est relayée par la précipitation du gouvernement, l'inculture crasse du Président, les maladresses verbales de certains ministres. Beaucoup de gens s'imaginent que les universitaires sont des gauchistes paresseux grassement payés ; c'est simplement faux. Un universitaire passe sa vie entre ses recherches, la préparation de ses cours, le suivi de ses étudiants, la mendicité auprès des commissions pour choper de quoi payer ses frais de transport à tel colloque, et il est très mal payé. A titre personnel, le passage de prof agrégé en Zep, disposant de 3 heures sup', au poste que j'occupe actuellement, s'est traduit par une baisse de 35 % sur ma fiche de paye. Il existe aussi des postes de profs détachés du secondaire (les PRAG), qui font leur service avec des étudiants, et qui perdent automatiquement toutes les primes auxquelles ils auraient eu droit dans le secondaire ; le plus souvent d'ailleurs, on ne leur paye tout simplement pas leurs heures sup'. Les maîtres de conférence, en début de carrière, ne sont pas mieux payés que des profs du secondaire (eux-mêmes mal payés). Et je ne parle pas des à-côté, il faut tout payer soi-même pour travailler, les agrafes, le papier, le matériel informatique (alors que chaque énarque a son PC fourni gratuitement), il faut disposer d'un demi-bureau - quand on a la chance d'en avoir un - partagé avec 5 collègues, il faut aller dans des bibliothèques parfois mal fournies, mal commodes, etc. La vie d'un universitaire français est une lutte permanente contre le manque et la contrainte. Dans la situation actuelle, le savant est pauvre, mais libre ; désormais, il sera toujours aussi pauvre, mais il devra en plus plaire aux officines étatiques...

- Tout bêtement, des centaines de suppressions de postes qui ont été décidées d'un coup ; je ne suis pas hostile à des mouvements de ce type, vu l'état calamiteux des finances publiques, sauf que le candidat Sarkozy (et le président dans ses premiers moments) avait fait de la relance de la recherche l'une de ses priorités... un tel revirement sonne comme un insulte.

- Enfin, l'idée qui a été lancée par le Président, lors de son discours du 22 janvier, que les universitaires français ne publient pas assez. C'est faux, il faut le répéter ! La France figure au 5ème rang mondial des publications scientifiques, alors qu'elle se place seulement au 18ème rang mondial du financement de la recherche (et je précise : financement public, le privé étant inexistant...). Avec peu de moyens, on publie beaucoup : autrement dit, la recherche française est l'une des plus compétitives du monde.

J'espère que ma présentation n'a pas été trop sybilline.

Amicalement
MB
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