Bonsoir Christophe
J’ai crié ‘Pouce!’ dans mon débat – passionnant – avec Charles sur un autre fil, car j’ai une vie en dehors du forum et je ne veux pas lui consacrer trop de temps. Mais je ne pouvais pas laisser sans réponses vos questions sur la ‘justice libertaire’.
J'ai pris le temps de bien étudier votre texte.
Si je vous ai bien compris, le système judiciaire dans le règime libertaire auquel vous aspirez pourrait être tel que :
1) Il existe différents régimes juridiques concurrents.
2) Chaque personne choisit le régime juridique qui lui est applicable.
3) Des juges professionnels sont chargés de trancher les différents.
4) Chaque personne choisit les juges ou le tribunal qui le jugeront en cas de litige.
On ne peut pas prévoir ce que feront les êtres humains lorsqu’ils sont libres d’agir. C’est le but même d’un régime de liberté : découvrir dans l’interaction avec autrui ce que l’on ne savait pas que l’on voulait. Mais le régime que vous décrivez ci-dessus est une bonne probabilité.
Lorque vous vous demandez quelle peut être la forme d'organisation du système judiciaire que se donnera une société libre, j'ai envie de vous inviter à regarder la forme d'organisation que se sont données spontanément toutes les sociétés humaines : la société politique. Que ce soit une royauté, une principauté, un clan ou une république : toutes les sociétés s'organisent en une Cité où un pouvoir politique est exercé et se divise en un pouvoir législatif chargé d'émettre le droit et un pouvoir judiciaire chargé de le faire appliquer et de sanctionner les transgressions.
Les sociétés primitives ne connaissent pas la relation de pouvoir politique (Pierre Clastres,
La Société sans Etat). Le pouvoir politique n’est donc pas consubstantiel à une société humaine, comme la fourmilière ou la ruche à celle de ces insectes. La relation politique est un phénomène historique, qui a eu son importance dans l’évolution humaine, mais qui disparaîtra, comme ces autres phénomènes, l’esclavage, le servage, la monarchie absolue, la théocratie, etc.
Cela mis à part, je souhaiterai vous poser quelques questions pratiques sur le système que vous décrivez. En effet, comme je vous l'ai écrit, je ne crois pas à la possibilité d'un système judiciaire garantissant la sécurité des personnes et des biens et n'étant pas lui-même un pouvoir public.
Supposons que le régime que vous appellez de vos voeux soit instauré et qu'un meurtre soit commis en pleine rue.
Des Gardiens de la Paix auraient-ils pu s'interposer ? Je suppose qu'aucune force de police n'existe dans votre système. Ou bien le service public de maintien de l'ordre public est-il exercé par des compagnies privées ?
Le besoin de sécurité existe. Il existera donc des gens qui proposeront des solutions, à but lucratif ou bénévolement. Je pense que les compagnies d’assurance feront payer leurs primes bien plus cher dans les lieux où n’existe aucune solution de gardiennage. L’incitation sera donc là d’en créer une.
Une fois l'homicide accompli sereinement, une enquête est-elle déclenchée et comment ? En effet, puisqu'un acte n'est illégal que si son auteur a pleinement consenti à la loi qu'il transgresse, il est impossible de savoir si un acte commis - quel qu'il soit - est légal ou illégal avant d'en avoir identifié l'auteur.
Le Droit (non agression physique) est universel. Personne ne dit : ‘Cela m’est égal d’être volé, violé, etc.’, (et si quelqu'un le souhaitait véritablement, ce ne serait plus une agression). Donc ces actes-là au moins sont des transgressions, quel que soit le système juridique auquel souscrit leur auteur.
Mais en plus, il existe des règlements associatifs. L’acteur ou le pompier, en devenant membres de leur compagnie, ont pris des engagements formels (apprendre un texte, venir aux répétitions, entretenir le matériel…). Une transgression de leur propre engagement peut entraîner des sanctions, selon le règlement d’association (qu’il faudra lire attentivement avant de s’engager).
Admettons que - malgrès tout - une enquête soit déclenchée. Qui enquête sur ce meurtre et par qui sont rémunérés les enquêteurs ? Y a t'il un appel d'offre ? Plusieurs enquêtes parallèles et concurrentes ? Ou bien doit-on attendre qu'un enquêteur bénévole et philanthrope se manifeste ?
Nous supportons déjà les coûts de la police et de la justice. Mais ces dernières consacrent la plus grande partie de leur temps à traquer des gens pour des ‘crimes’ inventés par les politiquement puissants du moment. Sans ces ‘crimes’, qui n’ont donné lieu à aucune agression physique (drogues, passage illégal de frontière, publications, etc.), on pourrait réduire considérablement les coûts des services de justice et police.
Une fois qu'un suspect est identifié, qui se saisi de lui et l'amène devant les juges ? Je ne pense pas qu'attendre que l'agresseur présumé innocent vienne spontanément comparaître devant ses juges assure une justice efficace...
Il est de l’intérêt général, et particulièrement des assureurs, qu’un transgresseur soit sanctionné et que la sanction soit dissuasive. La mutualisation des risques permet de financer les enquêtes. Les firmes qui se seront montré les plus efficaces dans l’identification et l’appréhension des suspects récolteront sans doute le plus grand nombre de commandes.
Néanmoins, une chance pour nous, l'agresseur passe aux aveux. Existe-t-il une possibilité que le meurtrier jouisse d'une immunité légale ? Anarchiste "sans foi ni loi", il aura refusé de se soumettre à une quelconque législation. Musulman, la Charia lui assure que le meurtre d'un chien d'infidèle n'est pas un crime. Mafieux, il a ratifié le code d'honneur de Cosa Nostra qui prohibe le parjure mais autorise la vendetta.
Encore une fois, même le musulman, l’anarchiste et le mafieux sont très soucieux de n’être pas eux-mêmes agressés dans leur corps et dans leurs biens. La réciproque logiquement s’applique (‘Ne fais pas aux autres…’).
Je reviens à ce que j’expliquais plus haut. Il existe deux catégories de juges, puisqu’il existe deux catégories de transgressions : celles contre le Droit et celles contre les règlements d’associations. Dans le premier cas, le jugement est légitimé par l’universalité du Droit (non agression physique) et il peut mettre en présence un transgresseur et une victime de la même collectivité ou de deux collectivités différentes, ce qui ne change rien, l’agression est toujours l’agression, la victime souffre de la même façon. Le jugement selon le Droit s’attache à trouver une réparation qui satisfasse la victime en tant qu'être humain, indépendamment de sa collectivité.
La légitimité du jugement dans le second cas (transgression d’un règlement d’association) est fondé sur le consentement express donné par l’adhérent au règlement de l’association. On peut anticiper que ce règlement prévoira les sanctions à diverses infractions possibles, et les juges n’auront qu’à l’appliquer. Mais dans ce cas, on ne parle plus de conflit intercollectivités.
La veuve et l'orphelin de la victime doivent-ils se sentir protégés par le fait que ces "législations" (sic.) criminelles puissent ne pas être "très populaire, puisque chacun pourrait être victime" ? Le fait que chacun puisse être victime n'est-il pas au contraire la preuve que le libre-choix des législations est incompatible avec l'assurance de la sécurité des personnes et des biens ?
Par ‘sécurité des personnes et des biens’, vous invoquez la non agression, donc l’universalité du Droit. Il est indépendant et au-dessus de toute législation.
Si la ‘législation’ d’une collectivité portait atteinte à la sécurité de certains de ses membres ou de personnes extérieures à l’organisation, cette collectivité elle-même violerait le Droit. Les membres pourraient faire défection et les autres collectivités auraient l’obligation morale de leur donner protection. (Nous connaissons déjà ce cas. Nous mettons hors la loi un Etat oppresseur et nous accordons l’asile politique aux réfugiés qui s’en échappent).
Par l'opération du Saint-Esprit, le suspect comparaît devant ses juges. Qui rémunère ces juges professionnels ?
Laissons le Saint Esprit en dehors de l’affaire et faisons appel aux juges, rémunérés ou bénévoles, choisis par les parties pour leur impartialité et intégrité (le chapardage d’un gamin à l’étalage peut être réglé par un sage du quartier ; l’immense escroquerie commise par une multinationale nécessitera des juges professionnels hautement qualifiés – ce que ne sont souvent pas les magistrats des juridictions étatiques).
Encore une fois, nous payons déjà pour des services de police et de justice, avec la différence que leur monopole et l’emploi à vie interdit d’écarter ceux qui ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités.
L'avocat professionnel de la défense ( qui le paye ? ) décide de plaider non-coupable. En effet, raisonne-il, "il n'y a pas de victime, puisque non seulement le plaignant a refusé de signer la législation de mon client - que pourtant mon client lui a présenté dans les normes - , mais en plus le plaignant a clairement manifesté son refus d'entrer en relation avec mon client qui a été obligé de le pouchasser à travers plusieurs ruelles." Donc pas de victime, pas de délit, pas de coupable. Le raisonnement de ce plaidoyer est-il valide ?
Considérons toujours les deux cas de figure différents. L’agression est-elle une transgression du Droit (agression physique)? Peu importe à quelle collectivité les parties appartiennent. Le Droit est universel.
Mais le conflit entre les parties peut consister en un manquement allégué à un règlement quelconque qu’une partie voudrait imposer à l’autre. Exemple, dans un hôtel, les clients font la vaisselle. Trois conflits possibles : le client n’a pas signé, il serait abusif de le poursuivre dans la rue. Ou il a signé, mais refuse d’honorer sa promesse après le repas. C’est donc comme s’il partait sans payer, et l’on peut légitimement exiger qu’il s’exécute ou compense d’une autre façon.
Ou encore, 3ème cas de figure, il y a malentendu. Le client croyait qu’il s’agissait de la vaisselle de son propre repas, pas de tous les occupants de l’hôtel, et le juge doit relire le règlement pour prononcer si le client est de mauvaise foi, etc.
J'espère que vous ne m'en voudrez pas du ton quelque peu humoristique de cette intervention qui a pour but de mettre en exergue ce qui me semble comme des incohérences ou des faiblesses du système que vous avez eu la gentillesse de nous exposer.
Je ne vous en veux nullement. Au contraire. Vous avez disséqué mes arguments et permis un échange que je trouve fort stimulant pour ma part.
Je crois aussi vous faites deux erreurs de raisonnement, en plus des points sur lesquels je vous interroge. D'abord on ne peut pas calquer le système du droit civil et pénal sur le système du droit commercial. Une relation humaine n'est pas une relation commerciale et on ne choisit pas son agresseur en fonction du service qu'il peut nous apporter ! ( Développer la concurrence dans le secteur de l'agression est peut-être néanmoins une idée à creuser... )
Encore une fois, ne confondons pas une transgression du Droit, dans laquelle effectivement, on n’a pas choisi son agresseur, et un manquement à un règlement d’organisation, dont au contraire les parties à un conflit possible nous sont connues, sinon personnellement, au moins en qualité de co-adhérents à cette organisation.
Ensuite, vous vous trompez si vous imaginez que pour exister une "législation" aura besoin de receuillir le maximum d'adhérents. Il lui suffira simplement d'en avoir. Sans doute les législations inéquitables et clientélistes vont au contraire se multiplier autant qu'il y a de clientèles à satisfaire. Si j'ai le choix, pourquoi choisirai-je une législation équitable alors que je peux choisir une législation avantageuse pour moi et que mes adversaires auront selon toute probabilité choisit une législation avantageuse pour eux ( et donc désavantageuse pour moi ) ?
Laissons de côté le Droit (non agression physique) qui est trans-collectivités.
Une organisation dont la ‘législation’ voudrait que les membres mâles aient les cheveux teints en rose va limiter son recrutement, mais il y a des contre-exemples. Les Krishna portent une natte sur un crâne rasé, la charia et la loi judaïque imposent des contraintes rigoureuses, l’Eglise catholique attend le célibat de ses prêtres, etc.
Ces règles s’appliquent au sein de la collectivité. La question que vous posez porte sur les relations entre collectivités. On a déjà trouvé des solutions pour les opérations commerciales, par ex. entre banques musulmanes et toutes les autres. Mais quid d’une juive qui veut épouser un chrétien ? quid du musulman qui veut quitter sa communauté pour rejoindre une autre et qui ne se déclare plus lié par la charia ? Ce sont des questions que les responsables de collectivités devront négocier et régler entre eux.
Il y a également beaucoup de questions soulevées par l'abolition du droit pénal, mais chaque chose en son temps.
Tout à fait.
Bien cordialement
Itou
Christian