Avé
Je reviens depuis peu d'une exposition, au Grand palais, confrontant certains tableaux de Picasso à une belle flopée de "maîtres" (ceux-ci étant définis, vaguement, comme les grands peintres qui l'ont précédé, de la Renaissance à van Gogh). Il s'agissait de voir comment la mémoire de ces œuvres et de la tradition occidentale étaient reprises par Picasso, et retravaillées dans son œuvre propre.
Il y a beaucoup de choses à dire, c'est pourquoi je me suis permis ce petit fil.
Le principe de l'exposition est assez bêta ; on prend un peintre, on prend ceux d'avant, on les met à côté, et on se dit, comme un scoop : "dingue ! il s'est inspiré de ceux qui l'ont précédé !" Comme s'il était étonnant qu'un artiste partît de quelque chose qui existait déjà, comme si, nouveau démiurge, il se devait de toujours recommencer à zéro ce qui l'avait précédé. Cette seule idée - sous-jacente dans toute l'exposition - semble bien ancrée dans les esprits maintenant, et en tant que telle est assez révélatrice. Mais passons.
On peut dauber sur cette manie qui surprend les commissaires, depuis quelques années, de confronter deux ou trois peintres, sans besoin d'expliquer : tout parle de soi-même, n'est-ce pas ? Picasso-Matisse, Picasso-Ingres, Paris-Barcelone, etc. Comme s'il était incroyable que les artistes d'une époque connussent leurs collègues... comme si l'on faisait une prosopographie des gens qui font du business de haut vol, ou de la grande politique, et que l'on se rendait compte, tout à coup, d'un truc énorme : ils travaillent parfois ensemble.
Mais passons là encore. Après tout, cette exposition avait un mérite : celui qui aimait Picasso retrouvait certaines de ses réalisations les plus vantées ; quant aux autres, ils avaient le bonheur d'admirer de célèbres Greco, Murillo, Poussin, Chardin, Rembrandt, etc... ce qui faisait quand même plaisir à voir (les Rembrandt étaient merveilleux, mais que dire encore des autres !).
Ce qui faisait peine à voir, en revanche, c'était la comparaison de ces "grands maîtres" avec la plupart des tableaux de Picasso. Ou plutôt, l'idée que celui-ci avait lamentablement gâché son talent.
Précisons : on montrait plusieurs des dessins académiques de son adolescence, qui étaient bien plus que des dessins académiques ; plusieurs de ses portraits de jeunesse, tout à fait extraordinaires, soit expressionnistes (pas mal du tout), soit inspirés des grands maîtres espagnols (et là, tenant merveilleusement bien le choc) ; des natures mortes (mises à côté de Chardin ou Cézanne, et l'une d'entre elle soutenait largement la comparaison). De manière isolée aussi, et parfois, quelques tableaux magnifiques (plusieurs portraits d'Olga, en particulier). Quelque chose qui montrait un authentique artiste, qui en plus avait la faculté de se mouvoir dans une infinité de styles, comme s'il avait été capable de virevolter de l'un à l'autre, retenant tout le meilleur de la manière, et - du moment qu'il s'y pliait et acceptait un minimum de contraintes - ajoutant quelque chose qui provenait du meilleur de lui-même. Je ne sais pas très bien insérer les images dans le fil ; cela viendra peut-être pour illustrer mon propos.
Or, hélas, à côté de cela... quelle abjection ! Passe encore pour ses tableaux cubistes ; il fut un temps où ils me fascinaient par l'apparente rigueur de leur construction, comme si l'effort d'organisation de la toile avait été isolé lui-même et apparaissait tel quel, sans avoir besoin de sujet. Or tout d'un coup - à plus forte raison si on les compare à Murillo et Zurbaran - ils apparaissent vides, pleins d'effort rationnel certes, mais sans rien d'autre qu'eux-mêmes, justement - masturbatoires, peut-être ? je suis sévère, car l'un de ceux qui étaient présentés (le portrait de Vollard) était quand même intéressant.
Le reste, une nullité totale ; de la déformation gratuite, du vide, de la couleur qui gicle sans raison, sans effet. Malevitch, dans ses derniers tableaux (Blanc sur blanc, etc.) soignait au moins sa couleur ; rien ici, du jet, du cri, du ricanement, de l'éjaculation dans le vide sidéral.
Quand on regarde attentivement la chronologie de la vie de Picasso, on s'aperçoit de quelques choses intéressantes. Les moments de sa vie où il fait quelque chose de valable (au sens où je l'ai décrit plus haut) sont, en gros, les premiers. Très belles choses dans les années 1890, 1900, 1920 aussi. Il semble en revanche que presque plus rien de beau ne sorte d'après, mettons pour simplifier, le tournant des années 30-40 ; non qu'il se prive de peindre, il le fait de façon de plus en plus frénétique ; mais c'est nul, tout simplement, si l'on met Guernica de côté.
Encore, même dans ses bons moments, on a l'impression d'une oscillation : doit-il peindre pour de vrai ? doit-il se lâcher et épater la galerie ? Il semble qu'il bascule en permanence entre le côté clair et le côté obscur, qu'il ne se décide jamais, qu'il ne veuille jamais assumer sa condition d'artiste et les contraintes qui vont avec. Il semble aussi qu'il n'ait jamais trouvé quelqu'un qui eût assez de nerf pour le critiquer directement, pour le rediriger, le remettre sur le droit chemin, mais au contraire, que des mondains blasés qui frissonnaient de le voir tout défoncer. Parfois j'ai l'impression que dès les années 1906, quand il se met au cubisme, il y a quelque chose qui se casse (pourquoi s'amuser à déformer le réel ? Pourquoi pas, mais pourquoi, au fait ? pour se la ramener ?) ; le classicisme autour de ses 40 ans, par exemple, sonne souvent assez faux.
Une chose est claire en revanche, c'est qu'à la fin de sa vie, il a définitivement basculé du côté obscur ; tout est perdu. Je ne vois dans ses derniers tableaux - époque dure, de sa pire vieillesse - que crudité gratuite, violence et pathétique (le vide sidéral que j'évoquais plus haut). On dirait un vieillard sénile qui, péniblement et maladroitement, essaie encore de cracher quelque chose sur la toile pour se rappeler qu'il vit. La plupart des sujets sont vulgaires, cyniques et obscènes (la Pisseuse en particulier - d'autant qu'à côté se trouvait un Rembrandt qui parlait de lui-même : Femme prenant son bain dans la rivière - qui, quoiqu'il montrât une femme dans une position comparable, était plein de délicatesse). Il est impuissant et malade, alors il ne parle que de sexe, de chair brute.
La dernière salle de l'exposition, justement, traitait de sa manière de peindre le nu. On nageait en plein dans cette boucherie et, comme par hasard, figurait en exergue une phrase que je reconstitue de mémoire, en substance : "je ne vois pas de nu. Je vois des seins, des fesses, des bras, des mains". Un cynisme, une absence de spiritualité, de transcendance qui anticipaient la photo des années 1980-2000, très attachée à montrer le corps laid par fascination pour sa laideur ; des jets sur toile qui anticipaient le "bad painting" (le tout montrant le génie du personnage, qui, même dans ses daubes, était précurseur). Bref, on ne savait quel parti prendre : le juste mépris de ces étrons, et la pitié envers un vieillard qui sent que tout lui échappe, qu'il a peint pour rien, que ses cris sur toile, avouant sa nullité au monde, ne seront jamais écoutés (de toute façon, tout le monde les prenait pour des chefs-d'œuvre avant même que la peinture eût séché) ? Vu les dons et les espérances du bonhomme jeune, je penche pour le deuxième choix. Après tout, les vieillards mélancoliques sont légion, et beaucoup ont du moins, pendant leur vie, été honnêtes avec eux-mêmes et les autres. Pas lui.
Ces ratiocinations ne me viennent qu'au vu de ses styles, de ses œuvres, de quelques bouquinages antérieurs et postérieurs ; naturellement, il faut confronter avec les données de sa biographie, les faits réels, ses propos, ses écrits, etc. Reste, malgré tout, un monceau de croûtes à côté de quelques bien belles choses.
Picasso, vu ainsi, résume bien le 20ème siècle ; il démarre plein de promesses ; il finit dans le désespoir, la vulgarité et l'abjection, après avoir tout détruit. Quelle tristesse...
Amicalement
MB
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