Bonsoir à tous,
Que veut dire le titre de ce fil ? pourquoi les Géorgiens devraient-ils être condamnés à vivre dans une « zone russe » (et les Français, je suppose, dans une « zone américaine ») ? Je ne connais pas la Géorgie, mais très clairement d’autres peuples ont suffisamment souffert du colonialisme russe pour vouloir s’en affranchir, Polonais et Baltes notamment, et nous avons bien fait de les accueillir dans notre « zone ».
Si l’on est en droit de s’émouvoir du sort de la Géorgie, n’est-ce pas à cause du précédent tchétchène ?
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Cela dit, ce conflit est anachronique. Géorgie, Russie, deux tristes pays qui se trompent de siècle. Le premier est gouverné par un obsédé du km2, qui croit que si les Ossètes et les Abkhazes font sécession, la Géorgie en sera appauvrie. Comme si des gens qui ne veulent pas vivre avec vous peuvent contribuer quoi que ce soit à votre prospérité.
Contrastez l’étroit nationalisme de Sakashvili avec l’intelligence d’un Vaclav Havel et d’un Vaclav Klaus. Quand les Slovaques ont préféré faire cavaliers seuls, alors qu’ils étaient infiniment plus proches des Tchèques par la culture, l’histoire et la langue, que les Ossètes et les Abkhazes ne le sont des Géorgiens, les dirigeants éclairés de Prague leur ont souhaité bonne route. Et chaque peuple s’en porte mieux.
L’être humain est un animal social, mais ce n’est pas avec n’importe qui que nous souhaitons faire société. Si des hommes et des femmes ne veulent pas que leur ville ou leur vallée soient sous la coupe de ceux qu’ils appellent des étrangers, quelqu’un peut-il me dire le droit que nous avons de leur refuser ce choix ?
Cela vaut pour les minorités qui ne veulent pas vivre en Géorgie, autant que pour les Géorgiens qui ne veulent pas rester en « zone russe ».
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L’autre belligérant, Poutine, est plus à blâmer encore. Il faut croire que les lavages de cerveau du KGB étaient aussi efficaces qu’irréversibles. J’ai vraiment aimé la Russie au temps que j’y trainais mes bottines entre 89 et 98, et j’éprouve parfois la nostalgie de ces soirées dans mon coquet appartement moscovite sur Koutouzovky Prospect, où l'on s’entassait entre Russes et Occidentaux pour discuter d’affaires, c’est à dire de la renaissance du pays.
Mais ceux-là sont partis. Exilés. Un au moins en prison. Poutine ne fait pas renaître la Russie, à moins de croire que l’âme de ce pays se définit par l’arrogance des armes et la servilité des citoyens.
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Qu’a fait Poutine pour qu’on lui tresse des lauriers, y compris, étonnamment, sur ce forum ? Massacré des Tchétchènes, menacé des anciennes colonies, martyrisé des opposants, muselé la presse, militarisé le peu qui reste de son industrie. Beau bilan, en vérité.
« Ah, clame-t-on pour excuser le manitou kégébiste, les Russes étaient tellement humiliés. » Pour sur qu’ils étaient humiliés ! Il ne manquerait plus qu’ils soient fiers d’avoir construit le socialisme réel et d’avoir eu Staline et ses pairs pour dirigeants. Mais comment d’autres peuples, dont le passé n’est pas plus à vanter que celui des Russes, ont-ils retrouvé leur dignité ? Comment ont fait les Allemands, les Japonais (et peut-être même les Chinois aujourd’hui) ?
Ils ont rendu service au monde. Si l’on a la fibre nationaliste, et disons que c’est le cas du Russe lambda, il me semble qu’on peut tirer plus de fierté d’appartenir au pays de Sony, BMW, Toshiba, Siemens, Toyota…, que de la jactance de ses dirigeants, de son arsenal militaire et de la peur qu’on inspire à des petits voisins
(je ne parle pas du Festival de Bayreuth, celui de Berlin et de tant d’autres, de Deutsche Grammophon, de la Foire du Livre de Francfort, et des innombrables manifestations culturelles de réputation internationale où l’Allemagne excelle, comme Sony d’ailleurs, alors que les poutiniens sont aussi sclérosés dans ce domaine que n’était le PCUS).
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La Russie de Eltsine avait des entrepreneurs. Au lieu de présenter les plus authentiques d’entre eux comme des héros et des modèles pour la jeunesse, Poutine les a fait fuir, ou embastillés, ou prétend les avoir pour laquais. Ces hommes et ces femmes visionnaires avaient la capacité de construire des entreprises mondiales et fières. Ioukos songeait à acheter Royal Dutch Shell, apportant à cette enseigne mythique qui en a bien besoin ses immenses réserves d’hydrocarbures, acquérant en échange des savoirs-faire et un réseau. Mais pour la clique du Kremlin, imprégnée de national-collectivisme, l’économie n’est pas au service de l’être humain pour enrichir son existence, mais au service de l’Etat pour étayer sa puissance.
Résultat : en dehors de matériels militaires, quel produit russe connaissez-vous ? Lesquels avez-vous eu entre les mains, comme ceux innombrables et fiables « made in Germany », « made in Japan », voire « made in China » ?
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Comme si le pays n’avait pas vécu assez de malheurs, une malédiction nouvelle frappe la Russie, celle du pétrole. Le phénomène est bien étudié. Les Hollandais l’ont connu dans les années 1960-70, la Norvège et le Royaume Uni en furent assez conscients pour l’éviter, mais la Nigéria, l’Algérie, l’Iran, le Venezuela, en sont victimes. La rente pétrolière et gazière emplit les caisses des démagogues, achète leur électorat, attire vers la ‘pompe à phynances’ les meilleurs cerveaux, qui sont perdus pour des projets créatifs, l’économie toute entière devient dépendante d’une ressource périssable.
Ce n’est pas seulement le capital humain de la Russie qui n’est plus remplacé, mais son capital matériel.
Alors le naïf peuple poutinien peut bomber hardiment le torse. Il conquerra l’Ossétie du Sud. Est-ce que ça mérite des applaudissements ?
Christian
A gun, Mr Putin, gives you the body, not the bird
d’après Henry David Thoreau