Charles a écrit :
Bonjour Shaka,
il y a une chose étonnante avec votre discours : la contrariété dans votre dialectique n'est pas significative d'un point de vue humain (anthropologiquement). Par exemple, votre incompréhension de la réfutation que saint Thomas d'Aquin a faite de saint Anselme laisse supposer que vous en négligez de fondement. Saint Thomas rappelle que l'intelligence humaine est rationnelle, qu'elle n'est pas angélique mais celle d'un être corporel, animal, sensible. Nous ne pouvons, en notre pélerinage sur terre, nous passer de l'expérience sensible, incarnée, concrète. Le mode de notre connaissance est ici imparfait, nous cheminons difficilement, au long de raisonnements, d'inférences, vers la vérité. Saint thomas parle à juste titre de "voies" vers Dieu et non pas de conclusions, pas d'un savoir absolu.
Le savoir absolu n'est pas un état (savoir comme verbe), c'est une activité transparente à elle-même, c'est à dire un savoir qui se sait lui-même dans ses déterminations universelles:
- Savoir que A=A, c'est le savoir de l'identité abstraite (Parménide) moment d'entendement.
- Savoir que A=non A c'est le savoir dialectique (ne pas confondre le dialectique avec la dialectique)(Héraclite) moment dialectique.
- Savoir que A=(A et non A) c'est le savoir absolu. (Hegel) moment spéculatif.
L'exemple classique est celui de la dialectique entre l'être et le néant: le moment spéculatif (ou synthèse) est ici le devenir qui synthétise l'apparaître et le disparaître, l'apparaître c'est de l'être devenu, le disparaître du néant devenu. (il s'agit d'une progression régressive: la synthèse fonde les moments qui la fondent !, mais pas d'un cercle vicieux car on ne revient pas à la signification initialement plus pauvre des moments isolés).
Ce savoir absolu n'est pas celui de l'entendement, mais celui de la raison, pour bien comprendre la nécessité d'établir une distinction entre l'entendement et la raison il faut se reporter au problème soulevé par la quadruple antinomie kantienne et la distinction ad hoc que Kant se voit obligé de faire entre "connaître un objet" et "penser à".
Pour simplifier disons que la raison hégélienne réconcilie dans une synthèse plus riche de sens ce que l'entendement avait séparé abstraitement en présentant cette séparation comme absolue.
Si Saint Thomas d'Aquin avait eu à sa disposition, outre l'enseignement aristotélicien, les travaux de logique de Gödel (dont la preuve divine est ontologique ! ), les travaux de l'école intuitionniste (qui se passe du principe du tiers exclu), les réflexions kantiennes, etc ... son oeuvre aurait été encore plus riche. Mais un philosophe est toujours le philosophe de son temps et il oeuvre avec les matériaux de son époque.
Je ne pense pas être hérétique en déclarant que Saint Thomas d'Aquin n'a pas clotûré la philosophie chrétienne, d'autant plus que certaines de ses déclarations à la fin de sa vie nous ouvrent d'autres perspectives au delà de ses écrits.
J'ai d'ailleurs trouvé certains passages dans ses écrits où il amorce un passage à la dialectique.
Charles a écrit :
D'autre part vous dites que "Pour revenir à Dieu il faut donc maintenant que nous procédions à la négation de la négation, c'est à dire sursumer (aufheben) l'humanisme" : c'est une grossière réduction des dimensions si nombreuses de la vie de l'Eglise et de l'humanité !!! Vous omettez le travail de la grâce, la fécondité du sang des martyres, que Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre, la fidélité du Christ à sa promesse d'être avec son Eglise jusqu'à la fin des temps, etc.
"Pour revenir à Dieu" il faut peut-être, comme le décrit si bien Dostoievski dans Crime et châtiment, simplement s'agenouiller et demander pardon, simplement avoir la chance d'émouvoir une jeune fille pauvre, simplement être rejeté par l'humanité misérable, souffrante et simple des bagnards pour mieux être accepté en elle... je ne sais pas...
Enfin, notre théologie catholique admet trois seuls moyens "proportionnés" d'atteindre Dieu : la foi, l'espérance et la charité théologales. "Théologales" signifie que ces trois là sont des dons de Dieu. Pour revenir à Dieu, il faut se souvenir des promesses de notre baptême et laisser vivre et croître en nous ces trois dons. Que la graine de moutarde de la foi et de son Règne devienne en nous un arbre, nous dit le Christ.
Pour pas qu'il y ait d'ambiguïté sur le terme négation, il faut savoir qu'en allemand "aufheben" a deux sens contradictoires: hinwegräumen (supprimer) et aufbewahren (conserver), Hegel y voit là le génie spéculatif de cette langue.
La problématique du retour à Dieu c'est celle du discours (au commencement était le Verbe) que l'Eglise doit tenir face à l'humaniste libéral qui a fait de Dieu une simple question de sentiment personnel.
Le moine, cet arhat qui a mis fin au flux impur, a vécu noblement, fait ce qu'il devait faire, déposé son fardeau, atteint le but et brisé les entraves du devenir et s'est libéré par la Connaissance exacte, ô moines, le voici celui qui reconnaît à fond le nirvana comme étant le nirvana. Il ne forge pas la notion : je suis le nirvana, je suis du nirvana, mien est le nirvana; et il ne se complaît pas dans le nirvana. Pourquoi cela? C'est que sa Connaissance est parfaite.