Un des points principaux qui me semble poser problème ici est la question du libre-arbitre.
D'un côté, il y a une conception du libre-arbitre un peu trop absolue, qui en fait
une fin en soi (l'idée que Dieu nous en a fait don afin que l'on puisse choisir le bien ou le mal, choisir d'aimer ou de refuser Dieu, que l'on puisse s'auto-déterminer, devenir qui l'on choisit d'être, etc.) et qui à vrai dire me semble correspondre davantage à une conception athée. En effet, selon une base de lecture athée et matérialiste l'homme est sa propre cause et sa propre fin, il est son propre Dieu et maître, libre de devenir qui il veut, le bien et le mal sont des notions relatives.
Et cette conception du libre-arbitre me semble tout à fait légitime, correcte et logique selon une base de lecture athée. Mais... selon une base de lecture athée...
Or, on en est couramment arrivé en milieu chrétien à voir la liberté selon une base de lecture athée !?
Ça me semble problématique mais en même temps très significatif, très parlant quant à l'évolution de nos sociétés.
Le libre-arbitre ne peut être une fin en soi.
Déjà, parce que nous ne sommes ni notre propre cause ni notre propre fin.
Et il suffit simplement de lire les Écritures.
Dieu nous a-t-il fait don du libre-arbitre pour qu'on ait la possibilité de le refuser, de pécher, de choisir le mal
À la lecture des Écritures on peut voir au contraire à quel point Dieu ne fait que condamner, blâmer celui qui péche, celui qui se détourne de Lui. Cela reflète tout sauf cette conception du libre-arbitre qu'il devrait alors au contraire encourager ou tout du moins respecter. Mais ce n'est visiblement pas le cas.
Conception du libre-arbitre qui fait d'ailleurs du péché un bien puisque fruit de l'exercice d'une liberté supposée substantiellement bonne...
Libre-arbitre qui tend à se confondre avec la liberté alors que le libre-arbitre est surtout l'expression de notre manque de liberté, d'unité personnelle car l'expression de nos divisions, de nos conflits intérieurs. Divisés car non unifié en nous-même, non uni à notre fondement, à notre vie-même qui est Dieu.
Le libre-arbitre est le reflet de notre condition. Cette propension à pouvoir faire un choix et son contraire témoigne que nous sommes divisés en nous-même, le péché habite en nous, nous sommes aveugles, esclaves, etc.
L'esprit combat la chair.
L'esprit, l'homme intérieur, notre volonté supérieure, soumise à la loi de Dieu car elle est la vie en nous qui a la loi de Dieu gravée en son cœur (qui correspond simplement à la loi de l'amour, de la vie) qui nous est donnée par Dieu. Et la chair, notre volonté animale, soumise à la loi du péché car elle est cette part non (encore) unie à Dieu et qui correspond à la finitude du créé, à ce "par nous-même". Or, par nous-même nous ne sommes rien, un néant et que pourrait donc produire du "rien" par lui-même si ce n'est du péché ?
L'homme est donc tiraillé entre la chair et l'esprit, entre sa part de vie par Dieu et sa part de néant par lui-même. Il est nécessaire qu'il puisse s'unir à la vie, à Dieu. Et l'union passe inévitablement par un "oui". Mais par un "oui" du créé, et donc un "oui" que Dieu laisse la créature faire seule,
qui doit venir de la créature.
Mais ce "oui" divin, absolue car sans mélange, sans réserve, sans manquement ne peut être fait par lui-même par ce qui est manquant. D'où la chute et l'incarnation afin que le divin fasse don de ce "oui" parfait au créé mais pas depuis sa divinité, comme de "l'extérieur" mais en devenant homme, créé, faisant ainsi dire "oui" au créé de l'intérieur, depuis le créé.
Et ainsi que le créé puisse être uni au divin, puisse être divinisé par la résurrection.
Et c'est certainement en cela que l'homme n'est pas une marionnette, sans quoi Dieu lui aurait imposé son "oui" de l'extérieur, se serait "contenté" de son seul "oui" divin. Mais non, l'homme doit faire son propre "oui". "Oui" qui est désormais rendu possible par l'incarnation.
L'état initial du créé est en devenir, il est encore manquant, limité, corruptible, dans l'enfantement, en chemin vers sa fin, son accomplissement, son unité, sa liberté et qui ne peut être autrement avant son "oui". "Oui" comme démarche personnelle validant son accomplissement, son unification mais qu'on ne peut faire seul, par nous-même, que Dieu doit guider/attirer, permettre par son incarnation et sa solidarité.
Dieu a dit "oui" en nous créant et nous devons à notre tour dire notre "oui" pour finaliser notre création, pour consommer notre union à Dieu et à nous-même et entrer ainsi dans l'incorruptibilité, dans la vie éternelle qui ne nécessite plus de changement. "Tout est accompli".
Donc, je pense que nous avons bien un libre-arbitre mais qui n'est pas du tout une fin en soi comme trop souvent perçu, mais qui est plutôt inhérents à notre condition de créature, divisée, qui se cherche.
Et qui est voué à disparaître une fois uni à Dieu, unifié et donc une fois libre. Nous ne sommes pas vraiment libres si nous sommes confronté à des contraires, si nous sommes soumis à des choix.
Uni à Dieu, cela devient notre nature de faire la volonté divine. Non pas ma volonté mais celle du Père. Plus exactement ma volonté vivante et véritable en Dieu et non pas ma volonté propre, séparée, individuelle, par moi-même. Car sans Dieu, je retombe dans mon néant, dans ma perte et donc dans le péché. Le fantasme d'un libre-arbitre idéalisé qui nous pose en principe, en seul maître a quelque chose d'une résonnance du péché originel.
J'ai dans l'idée que la lutte du Christ dans le jardin de gethsémani face à la volonté du Père "Mon Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi!" est en raison de sa part humaine, créée, qu'il soumet par le "Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux."
On me rétorquera "pourquoi Dieu nous a-t-il fait don du libre-arbitre alors ?"
Il ne nous a pas fait don d'un libre-arbitre de ce genre. Ce dont il nous a fait don c'est d'être des
êtres personnels et par conséquent
d'avoir un vouloir et un agir.
Et ce vouloir et cet agir ne nécessitent pas une opposition, un "ne pas vouloir" pour être, ils peuvent être essentiellement positifs. Ils peuvent être une infinité de nouveaux vouloir.
Penser que Dieu nous a fait don d'un libre-arbitre consistant à pouvoir choisir de pécher, de le refuser revient à accorder une valeur au mal, à lier le péché à la liberté et à rendre sa possibilité nécessaire. Mais alors pourquoi le combattre, pourquoi le vaincre ?
Ou encore on lie la possibilité de refuser à l'amour. Mais alors il devrait demeurer éternellement la possibilité de refuser Dieu sans quoi on tomberait dans un simulacre d'amour !? Et la résurrection et l'incorruptibilité deviennent une entrave à l'amour !? Il faudrait donc demeurer éternellement corruptible.
L'amour ne nécessite pas le mal, pas même en sa possibilité pour être amour. L'amour est la seule réalité.
Dieu a-t-il
besoin que l'on puisse le refuser pour authentifier notre amour ? Ou même, Dieu a-t-il simplement
besoin de notre "oui" ?
Je ne pense pas qu'il y ait un
besoin en Dieu qui fasse de cette possibilité de refuser une
nécessité à l'amour. La possibilité de refuser, et donc de pécher n'est par conséquent pas nécessaire à l'amour.
Je pense qu'il y a plutôt une dimension éros de l'amour en Dieu (aspect qui est d'ailleurs l'objet de réflexions actuelles) qui fait que bien qu'il n'en ait pas besoin, il désire notre "oui" personnel.
Pas un besoin mais un désir.
C'est probablement la raison qui explique pourquoi il a permis la chute. Certainement aurait-il pu anticiper la chute et s'incarner avant qu'elle n'advienne pour permettre le "oui" parfait de la créature.
Mais j'ai dans l'idée qu'il y a un désir d'un "oui" éprouvé, qui perce à travers les épreuves, dont on sonde les profondeurs.
Il n'y a pas qu'un "oui", il y a toutes sortes de "oui" propre à chacun et aux dimensions personnelles.
L'union à Dieu passe par un "oui", par ce mouvement de volonté, de l'être. Mais comme la volonté ouvrant les yeux, accédant à la vérité, "Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira". Ce "oui" comme la rencontre avec Dieu, et par Dieu avec soi-même.
Tout ça pour dire que je ne pense pas que le libre-arbitre puisse être utilisé (comme il l'est systématiquement) pour faire fonctionner et justifier l'idée de massa damnata. Mais je ne pense pas pour autant que cela implique une négation de la liberté et de penser que nous sommes des marionnettes (telles que dépourvues de volonté, propre aux êtres personnels).
Mais certainement mon exposé n'est-il pas non plus exempt de lacunes.