charlotte01 a écrit : ↑lun. 24 mars 2008, 19:56
J'avais une interrogation sur le passage de la Genèse qui nous dit qu'un des fils de Noé [...] le découvre nu et ivre sous sa tente. Quand Noé apprend cela, il fait de Canaan, son petit fils, un esclave...Je ne comprends pas pourquoi puisque Canaan n'y est pour rien.
Ne pensons-nous pas trop vite à une punition ?
Le récit de l’ivresse de Noé et de la malédiction de Canaan est un des plus profondément universels de l’Écriture. Il introduit la longue description généalogique de la dispersion de la descendance de Noé parmi les nations qui aboutit cependant à la promesse d’une nation nouvelle faite à Abraham.
Toute l’action de Dieu est à la fois corporelle et spirituelle, concrète et symbolique. L’un ne va pas sans l’autre car l’action de Dieu est toujours au-delà des seules apparences et effets dans la réalité concrète, mais l’action de Dieu n’est cependant pas une abstraction. Il serait tout aussi vain et erroné de mépriser sa réalité concrète, corporelle, physique que de négliger sa dimension spirituelle.
Certes, Canaan est maudit et, pourtant, c’est le seul territoire décrit avec précision dans la généalogie de la descendance de Noé et c’est surtout la terre de la promesse.
Le territoire des Cananéens s’étend, à l’ouest, sur une longueur d’environ 250 km, le long de la Méditerranée, de Sidon à Gaza, et, à l’est, jusqu’à «
Lèsha » (qui signifie la fente, la fissure, et se réfère probablement à la vallée étroite dans les montagnes formée par le Jourdain et qui se prolonge au sud de la Mer morte jusqu’à Eilat et la Mer rouge) (Gn 10, 19).
La description géographique et culturelle (selon leurs lieux, leurs langues et leurs nations) de la descendance de Noé est greffée sur le monde perçu dans le Proche Orient antique avec beaucoup de références concrètes précises et pourtant l’essentiel s’y trouve aussi dans des non-dits et des renversements de perspectives.
Canaan n’est que le quatrième fils de Cham, second des trois fils de Noé que sont Sem, Cham et Japhet. Mais, à la sortie de l’arche, rien n’est dit de Sem et Japhet alors qu’il est précisé que Cham «
fut le père de Canaan » (Gn 9, 18). De même, dans le récit de l’ivresse de Noé, l’action de Cham y est racontée avec la précision qu’il est «
père de Canaan » (Gn 9, 22). Sans référence à ses autres fils.
L’expression «
père de » est plutôt rare dans la Genèse alors qu’au contraire, il y a de très nombreuses mentions de «
fils de ». Contrairement à la réalité passive de l’expression «
fils de » qui évoque l’origine d’un d’individu ou d’une communauté, l’expression «
père de » exprime une transmission, une prolongation d’une personne dans les générations suivantes. L’expression est celle utilisée pour deux descendants de Caïn, dont l’un, Ada est le «
père de ceux qui habitent sous la tente ou parmi les troupeaux » et, l’autre, Yabal, est le «
père de tous ceux qui jouent de la cithare et de la flûte » (Gn 4, 20-21).
Dans la généalogie de Noé, il n’y a qu’une seule autre mention d’un «
père de », c’est lorsqu’il est dit qu’il naît aussi des fils à «
Sem, père de tous les fils d’Heber » (Gn 10, 21), ce qui se réfère aux Hébreux qui, plus tard, recevront Canaan en héritage.
Dans la descendance de Cham, il faut observer qu’avant Canaan, il y a trois autres fils : Koush (c’est ainsi que la Bible nomme l’Éthiopie), Misraïm (c’est ainsi que la Bible nomme l’Égypte) et Pouth (probablement une autre nation d’Afrique du Nord Est qui peut être la Lybie), et que Canaan, souvent sous domination égyptienne, fut pour ces nations un carrefour commercial essentiel pour leur commerce avec les autres nations dont principalement la Mésopotamie.
Canaan, avant d’être un individu ou un territoire, c’est d’abord un mot qui signifie «
commerce, marchand, trafic ».
Dans ce contexte, dès sa première mention, lorsqu’il est dit de Cham qu’il est «
père de canaan ». il y a une ambiguïté car cela n’indique pas nécessairement ici le fait qu’il a engendré un fils nommé Canaan, mais peut se comprendre comme sa désignation comme fondateur du commerce, le père des commerçants et des trafiquants, de ceux qui vivent au carrefour commercial des nations qu’était Canaan.
La généalogie de Noé invite à mettre en parallèle ce Cham «
père de Canaan » et son frère Sem «
père des fils de Heber », sur la base de leur attitude différente en présence de l’ivresse de leur propre père Noé.
Le commerce est une activité orientée vers les biens matériels, les biens terrestres.
Avec un cœur ainsi tourné vers le terrestre, Cham ne cherche pas par priorité à secourir son père mais choisit par priorité de diffuser l’information (le scoop) alors même que cela peut augmenter l’humiliation de son père.
Tout au contraire, Sem adopte immédiatement et prioritairement une attitude qui cherche à couvrir l’humiliation, voire la faute de son père. La priorité est donnée à l’amour et au pardon. En fait, en couvrant son père d’un manteau, Sem agit comme Dieu lui-même dans le jardin d’Eden. Après avoir choisi de s’approprier une connaissance séparée de Dieu, Adam et Ève se sont découverts nus et honteux (dans un état qui sera celui de Noé), mais le Créateur les a couverts d’un vêtement de peau pour protéger leur vie. Ce fut le premier pardon de Dieu.
En voyant son père Noé nu et humilié, Sem a choisi l’amour et le pardon par priorité. Après avoir ainsi agi comme Dieu, il est le premier, dans la Genèse, à être reconnu non seulement comme priant Dieu ou comme marchant avec Dieu, mais comme un humain inspiré par Dieu car Noé, pour la première fois, va qualifier le Seigneur, le Créateur, YHWH (Yahveh), de «
Dieu de Sem » (Gn 10, 26), le Dieu d’un humain.
Il sera de ce fait le «
père » des fils d’Heber, des Hébreux, de ceux qui vont préservés de la dispersion des nations, du peuple qui adore le Créateur unique du Ciel et de la terre.
Tout au contraire, le commerce, la recherche des biens matériels du «
père de Canaan », sera source d’esclavage.
C’est l’amour et le pardon qui fondent la descendance bénie. Et Canaan lui sera soumise.
Le récit de la malédiction de Canaan se révèle ainsi sous un autre jour non comme une punition mais comme une révélation. L’attention prioritaire aux choses matérielles écarte de l’amour et réduit en esclavage.
Mais, la malédiction est toute relative car Canaan ce sera aussi la terre de la promesse, la terre du peuple élu, la terre de l’incarnation du Christ et du salut.
Le pardon de Dieu vient rechercher le pécheur au plus profond des malédictions.