Cher Christophe,
Merci d’avoir ouvert ce nouveau fil. En parlant de corporatisme, nous allons devoir aborder des thèmes connexes, tels que les rapports entre le libéralisme et le capitalisme.
Comme toujours, vos interventions sont riches, cohérentes et argumentées, et les premières que vous avez publiées ici méritent réflexion. Ma réponse repose sur deux distinctions, fondamentales pour un libéral, et nous nous entendrions à merveille, si vous ne les méconnaissiez pas. :P
Ces distinctions sont à opérer entre
--- le
pouvoir politique, qui est le pouvoir de contraindre, et le
pouvoir économique, qui est le pouvoir de rendre service.
--- la
morale et le
Droit
l'État - et toutes les autres autorités politiques - sont spontanément (comme par une sorte d'instinct) enclins à vouloir étendre leur pouvoir sans limite. De même que les entreprises sont spontanément enclines à vouloir étendre leur profit sans limite... On peut dire que, de ce point de vue, le pouvoir joue en politique un rôle analogue à celui du profit en économie. Pourtant, le pouvoir n'est pas plus la finalité du politique que le profit n'est celle de l'économique
Si. Le profit est bien la finalité de toute action économique, en fait de toute action humaine. Si nous n’attendions pas un profit de nos actions, je ne vois pas pourquoi nous agirions. Nous souhaitons substituer un état de choses plus satisfaisant à un autre qui l’est moins, et nous y procédons en usant le moins d’énergie possible. L’erreur des matérialistes (qui veulent tout quantifier) est de vouloir mesurer ce profit
exclusivement en termes financiers. Or il est certain que je vise un profit en vous répondant ; mais ce profit n’est pas
quantifiable, et certainement pas en unités monétaires.
Et de même, le
pouvoir (qu’on l’exerce ou qu’on y aspire) est bien le but de toute action politique. Si un ministre a souhaité être ‘aux affaires’, ce n’est pas pour
convaincre (il serait journaliste ou intellectuel), c’est pour
contraindre. Quoi d’autre ?
Vous considérez toujours l'entreprise sous l'angle des relations client-fournisseur, jamais sous l'angle des relations employeur-employé. C'est bien pourtant dans ce type de rapports que la violence de l'entreprise est susceptible de se déployer, violence qui n'est pas gratuite mais dont le but est d'augmenter les profits générés par l'entreprise. Si les pires pratiques économiques ont aujourd'hui été abolies sous nos latitudes, ce n'est pas uniquement grâce à la philanthropie de certains patrons : c'est parce que des limites règlementaires (légales et/ou conventionnelles) ont été posées à la recherche du profit "à tout prix".
L’employé vend une force de travail à l’entreprise. C’est une relation marchande comme n’importe quelle autre. Ces relations peuvent être investies émotionnellement (comme celui qui vend une maison de famille, ou l’écrivain qui signe un contrat pour l’édition de son œuvre), et la tentation est de voir une relation asymétrique de pouvoir entre un attachement émotionnel qui affaiblirait les uns et une sècheresse de cœur qui renforcerait les autres.
Mais il est loin d'en être toujours ainsi.
En effet, l’employé n’est pas nécessairement seul en vendant sa force de travail. D’une part, il peut chercher l’appui de syndicats et autres associations, qui lui fourniront l’information sur la vraie valeur commerciale de ses aptitudes et les techniques nécessaires pour la promouvoir. D’autre part, il existe toujours sur un marché libre plus d’un employeur. Certes, il est coûteux, financièrement et émotionnellement, de quitter un emploi, à la mesure de l’investissement qu’on avait effectué dans son métier (de même qu’il est coûteux de rompre un mariage, d’apostasier une religion, etc.). Mais c’est possible. Et
même si on ne démissionne pas, le fait que l’employeur sait qu’on peut s’y résoudre à tout moment le dissuade d’exploiter son personnel. Cela était vrai au 19ème siècle. Les conditions de travail étaient affreuses, mais meilleures qu’à la campagne (sinon les paysans ne l’auraient pas quittée pour s’embaucher à la mine). Et les conditions de travail se sont améliorées lorsque les l’exode rural se tarissant, les patrons ont dû payer plus cher pour attirer les meilleurs travailleurs. La loi n’a fait que sanctionner les pratiques existantes
(et les patrons plus performants réclamaient cette législation pour éliminer les concurrents plus agressifs, comme aujourd’hui ils réclament des lois contre la "concurrence déloyale" des pauvres dans les pays émergents).
En revanche, nos relations avec les hommes de l’Etat sont d’une autre nature. Si vous considérez que les prestations qu’ils vous offrent ne correspondent pas au prix que vous payez en impôts et contraintes administratives, vous ne pouvez pas démissionner. Les gendarmes viendront vous chercher.
Tout est là. Tous les corps sociaux, famille, religion, syndicats, associations, entreprises, acceptent le principe de défection.
Pas l’Etat.
L’objection que chacun peut toujours émigrer, et qui est juste dans la pratique, ne tient pas dans la conception traditionnelle de l’Etat. Car il est censé être l’Etat de tous. Le fait que cette objection de l’émigration est souvent formulée, cependant, montre assez que la nature de l’Etat change. Il n’est plus vecteur de patriotisme, auréolé comme une idole. Il est perçu comme un simple prestataire de services. Les multinationales l’ont bien compris. Lorsque les citoyens auront assimilé cette nouvelle conception, la mystique de l’Etat, son caractère quasiment surnaturel, aura vécu.
Nous serons prêts pour des sociétés sans Etat
:flowers:
Considérer la personne humaine uniquement comme individu, tel un "atome social", revient à nier la dimension naturellement sociale de l'humanité. La doctrine chrétienne tient que la famille constitue la cellule - et non pas atome - de base de la société : réduire la famille en la juxtaposition de ses membres en dénature l'essence profonde, nature qu'il est impossible d'extrapoler par la seule considération des "individus" la constituant. Ce qui est vrai pour la famille est - de diverses manières - également vrai pour les autres corps sociaux.
Encore une fois — est-ce la centième ? — la personne humaine n’est pas une monade isolée. Nous le savons depuis Aristote, l’être humain est un
animal social. Mais juridiquement, et c’est là tout le message social judéo-chrétien, nous sommes
individuellement responsables de nos actes. Sodome n’eut pas été détruite si le feu du ciel eût brûlé un seul innocent. C’est individuellement que nous serons sauvés — pas parce que nous venons d’une ‘sainte’ famille ou d’un corps social élu par la grâce.
Le libéralisme est l’héritier de cette tradition chrétienne individualiste. Le libéralisme est une théorie juridique. Il définit des droits. Et il dit que ces droits appartiennent aux individus, à chacun de nous qui peuplons cette planète, et à part égale.
Il n’existe donc pas de droits d’une famille qui s’imposeraient à ceux d’un individu (et conduiraient à légitimer un mariage forcé, par exemple, pour le bien de la famille). Ni de droits d’aucune collectivité supérieurs à ceux d’un individu, et l’Etat omnipotent doit maintenant renoncer à faire prévaloir les siens, même en cas de guerre. Il a dû accepter l’objection de conscience.
Le monde va mieux.
Derrière toute personne morale, il y a une ou plusieurs personnes physiques, mais - d'une part - la personnalité morale collective est différente par nature des personnes physiques qui la constitue par association ; d'autre part, nier les droits des corps revient à nier partiellement - mais en des points parfois essentiels - les droits des personnes qui le constitue.
Pour des raisons pratiques, il convient de reconnaître juridiquement l’existence de personnes morales. Ainsi, quelques individus, désignés selon une procédure convenue, peuvent représenter la Croix Rouge ou Peugeot SA, ce qui évite d’avoir à traiter pour chaque décision avec la myriade de membres de chacune de ces organisations.
Mais l’organisation n’a pas de droit sur ses membres que ceux-ci ne lui ont pas conférés. Et les droits de chacun sont conférés à chaque organisation, cas par cas, au moyen d’un contrat, de la signature d’un règlement d’association, de la demande de baptême ou de son renouvellement….
Mais encore une fois, dans cette série, l’Etat est l’intrus. Qui a signé la constitution par laquelle les hommes de l’Etat prétendent que nous leur avons donné de droit de nous commander, de nous taxer, de nous mobiliser, de nous ficher… ?
Nous n’avons pas encore abordé le sujet du corporatisme, mais ces rappels de quelques évidences permettront de mieux l’éclairer.
Bien à vous
Christian
Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu.
Être gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !
Et dire qu'il y a parmi nous des démocrates qui prétendent que le gouvernement a du bon; des socialistes qui soutiennent, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, cette ignominie; des prolétaires qui posent leur candidature à la présidence de la République !
Pierre-Joseph Proudhon