Pour ce qui est du miracle de la Mer Rouge.
À conserver l’explication donnée précédemment, le passage de Moïse ne fut pas un heureux hasard puisque, comme vous l’écriviez vous-même à Christophe, le hasard n’existe pas (précisément parce que ce qui est fortuit au niveau de la causalité seconde cesse de l’être au niveau de la causalité première). Concrètement, Dieu Omniscient savait qu’à tel moment aurait lieu l’irruption du Santorin, en conséquence de quoi la Mer Rouge refluerait de son bras égypto-sinaïtique. C’est donc une admirable intervention providentielle qui conduisit les Hébreux à traverser à pied secs.
Quant à l’affirmation de Christophe distinguant acte providentiel et acte miraculeux. Je ne suis pas en désaccord de fond avec ce distinguo (malgré ce que mes précédents propos peuvent donner à penser). Je pense que l’Auteur des lois naturelles peut suspendre leur cours : Celui qui est assez Puissant pour créer l’univers et ses lois à l’entière maîtrise sur cet univers et sur ses lois. Mais cette suspension miraculeuse (au sens christophien) suppose qu’existe une loi naturelle commune à l’ensemble des lois naturelles régissant l’univers et permettant que ces dernières soient suspendues. En bref, cette possibilité de suspendre le cours des lois naturelles ressort de la puissance obédientielle du créé (et des lois créées qui le régissent), laquelle est naturelle au créé et à ses lois. Je peux donc souscrire à l’affirmation de Christophe définissant le miracle comme « une action divine qui s’affranchisse des lois naturelles ». Je peux définir le miracle comme interruption des lois naturelles ordinaires, à condition toutefois de préciser :
1) Que l’interruption ou suspension des lois ordinaires est possible et que cette possibilité est une loi naturelle inhérente créée, le miracle (surnaturel) étant lors l’actuation de cette puissance obédientielle.
2) Que le phénomène miraculeux, en tant que phénomène, est lui-même soumis à celles des lois naturelles qui le régissent.
Partant, quant à la Providence. Pour ce qui est des causes secondes et libre, outre l’inspiration, la motion (cf. infra) ; par quoi Dieu gouverne les anges et les hommes. Et c’est ainsi que s’il vous inspire l’idée et le désir et la force de me rencontrer, je ne doute pas que vous viendrez me voir. Quant aux causes naturelles (au sens d’ayant un mouvement aveugle), ce n’est pas Dieu qui est déterminé par ce mouvement ou par le terme de celui-ci, comme vous l’écrivez incongrûment à Christophe, mais ce mouvement qui est déterminé par Dieu. Et par ailleurs Dieu peut agir sur ce mouvement naturel, en le suspendant.
La motion morale ne met pas en cause l’infaillibilité du Gouvernement divin.
La doctrine de la motion morale consiste à dire que Dieu donne une grâce qui ne meut pas physiquement mais moralement l’agent libre à agir. C’est donc la cause efficiente seconde qui détermine ce sue sera son agir : elle est libre de coopérer ou de refuser de coopérer à la motion. De ce point de vue, c’est la cause seconde qui donne à la grâce son efficace.
Mais par ailleurs Dieu Omniscient préconnaît l’attitude (le choix) qu’aura la cause seconde. Dieu préconnaît si le sujet rendra ou non telle grâce efficace. D’une manière plus générale, Dieu préconnaît toutes celles des grâces que le sujet rendrait efficace si elles lui étaient conférées à l’instant et aux circonstances du moment, et toutes celles auxquelles il ne coopérerait pas. Partant, l’infaillibilité du Gouvernement Divin est assurée. Si Dieu veut que vous coopériez efficacement à sa grâce, Il vous donnera une des grâces qu’Il sait devoir être rendue efficace par votre libre coopération. À l’inverse, si Dieu veut permettre que vous ne coopériez pas à la grâce suffisante qu’Il se dispose à vous donner, Il vous donnera une grâce qu’Il sait ne devoir pas par vous être rendue efficace, à raison de votre malignité. Et ainsi, Dieu permet le mal de faute.
Quant à savoir comment Dieu préconnaît la libre réponse de la volonté créée, ce ne peut être que par Dieu. Aussi me semble qu’il faut dire, dans l’hypothèse de la motion morale, que Dieu connaît l’ensemble de nos vouloirs possibles en connaissant sa propre Volition, en tant qu’Il la connaît comme diversement participable, participations constitutives de nos volitions possibles.
Quant au désir naturel de voir Dieu.
Ce n’est pas parce qu’il demeure la plupart du temps inconscient qu’il cesse d’être un désir naturel. Ce n’est pas plus parce qu’il n’est pas spontané mais élaboré qu’il cesse d’être naturel (naturel n’étant pas pris ici par opposition à élicite, mais par opposition à surnaturel).
Le désir naturel spontané c’est celui d’être heureux, et de l’être autant qu’il se peut. Là consiste le désir naturel spontané de la béatitude.
Prendre conscience de ce désir naturel n’échappe pas aux forces de la nature intellectuelle créée. De même que connaître intellectuellement que Dieu est Souverainement Parfait. De même que connaître intellectuellement que la béatitude naît de la possession du bien, en conséquence de quoi la béatitude souveraine, pour l’homme, ne peut consister qu’à posséder le Souverain Bien, pour autant qu’il soit possible de Le posséder. De même que connaître intellectuellement que l’homme a un intellect patient, d’où la possibilité que Dieu s’en fasse l’espèce impresse, par où précisément Dieu, Souverain Bien, pourra être possédé. D’où, en conséquence, un désir élicite (naturel vs surnaturel) et conscient de voir Dieu. En conséquence de quoi :
1) Tous tendent naturellement et inconsciemment à la vision de Dieu.
2) Seuls les sages tendent naturellement et consciemment à la vison de Dieu.
Et en tant que ce désir conscient est naturel, l’appétant n’a pas le pouvoir naturel de le réaliser. Il est donc une velléité plutôt qu’un vouloir, un souhait, une prière, une pierre d’attente pour la grâce.
Quant au terme de la vie humaine.
Le terme (ad quem) de la vie humaine ne peut pas être. Ceci pour une raison simple : l’homme est mortel. Soit donc le terme ultime de la vie terrestre est la mort, et la mort est la fin dernière de cette vie. Soit la mort n’est qu’une étape, et le terme ultime de la vie terrestre est – dans la perspective chrétienne - la vie après cette vie, l’ævum des bienheureux.
Quant à la pluralité des fins.
Qu’il y ait plusieurs fins parce qu’il y a pluralité de biens appétables, de sorte que ces fins (=ces biens) soient hiérarchisées en fonction de leur bonté (d’où le Souverain Bien comme fin la plus désirable), n’implique pas que l’appétant soit une pluralité de natures. Ainsi l’homme qui quitte son père et sa mère et part se construire une maison peut le faire en vue de plusieurs fins :
1) Fin directe (première dans l’ordre d’exécution) : Avoir son propre toit, où y vivre en toute indépendance sans avoir de compte à rendre à papa-maman.
2) Fin indirecte (seconde dans l’ordre d’exécution) : Faire de ce toit le foyer d’une famille à construire.
Autre exemple. L’homme peut désirer être vertueux :
1) Pour son ennoblissement, car la vertu est noblesse.
2) Pour mériter la vie éternelle = mériter la possession de Dieu.
Bien loin que ces fins s’opposent, elles se coordonnent, à proportion de la bonté objective des biens qu’elles visent.
Au final je peux vouloirs les biens terrestres comme support matériels de mon existence. Et vouloir cette existence pour m’améliorer. Et vouloir m’améliorer tant pour ma noblesse (fin prochaine) que pour jouir de Dieu dans la vision intuitive (fin dernière).
Quant à l’intellect humain et son objet.
Si l’être est l’objet commun ou adéquat de toute intelligence donc aussi de l’intelligence humaine, l’intelligence humaine peut, en droit, connaître tout ce qui est, donc aussi Dieu. De sorte que si la quiddité des choses sensibles est l’objet propre et direct de l’intellect humain, Dieu est (avec l’intellect, les anges et le singulier) objet propre et indirect de l’intellect humain. Notre intellect est donc naturellement, quoique indirectement, ordonné à Dieu.
Vous demandez lors : « Comment ce qu’on n’atteint qu’indirectement pourrait-il être notre fin ? C’est tout à fait tiré par les cheveux. Il faut chercher la fin des êtres dans ce qui leur est proportionné. »
Outre ce que je vous ai déjà dit quant au désir naturel de voir Dieu, voici ma réponse. D’une, l’intellect humain peut naturellement (vs surnaturellement) atteindre Dieu, connu analogiquement dans son existence et ses attributs. Or cette connaissance, toute indirecte, puisque abstractive, n’est pas disproportionnée à l’intellect humain. Ce qui serait disproportionné, ce serait de connaître Dieu comme Dieu se connaît. De deux, si la fin surnaturelle (vision intuitive) est disproportionnée à la nature, c’est uniquement pour autant que cette nature soit privée de la grâce (et du lumen gloriæ) = c’est pour autant qu’il ne s’agisse pas de la « nature intègre » d’Adam avant le péché originel ou de la « nature rachetée » par la Passion qui nous sauve. Dit autrement, la fin surnaturelle est proportionnée à la nature surélevée par la grâce.
Quant au rasoir d’Occam, c'est-à-dire du principe qu’il ne faut pas multiplier les êtres sans raison.
D’une, la doctrine de la conservation ne multiplie pas les êtres. Elle ne fait que dire que l’effet qu’est l’être de la créature ne perdure que tant que Dieu le cause. Et c’est pourquoi, tant que vous n’aurez pas démontré apodictiquement contre la conservation, vous n’avez pas à apostasier.
De deux, la conservation se démontre apodictiquement. Tout d’abord, est évident que la créature n’a d’être que pour autant que Dieu le lui donne. Voyez CG, II 6 et 15. Ensuite, comme l’écrit S.Thomas (CG III 65), « conserver son être n’est rien d’autre que demeurer dans l’être ». Pour la créature, c’est donc continuer d’avoir l’être. Et puisqu’elle n’a d’être que reçu, c’est continuer de recevoir l’être … Conserver l’être n’est donc pas d’autre chose que continuer à le causer, que continuer à le communiquer. Et puisque Dieu seul peut causer l’être, la doctrine catholique de la conservation (création continuée) de l’être de la créature est apodictiquement certaine.
Face à cette démonstration, votre objection tiré de l’impétus. L’impétus, force imprimée dans le mobile par le moteur pour initier son mouvement local et égale à la moitié de la masse du mobile par le carré de sa vitesse, est un accident du mobile. Un accident qui, parce qu’il inhère en la substance du corps mû, a dans cette substance le principe de sa conservation : la substance est le principe de conservation de ses accidents. Mais l’être n’est nullement un accident de la substance, ceci que vous assimiliez l’être et l’existence (à la manière de S.Thomas) ou que vous fassiez de l’être l’analogue réel commun à l’essence et à l’existence (à la manière du pauvre Popeye). Et c’est pourquoi vous ne pouvez opposer à la démonstration donnée en 2) le fait de la conservation de l’impétus par la substance qui le reçoit. Plus exactement, à suivre la doctrine thomasienne identifiant l’être et l’exister et distinguant l’exister de l’essence, l’essence qui reçoit l’exister peut encore le conserver, l’essence étant substrat de l’être (exister) qu’elle reçoit. Par contre, si l’esse ou être se décline analogiquement en être d’essence et en être d’existence [ceci parce que la notion de puissance pure est contradictoire : toute puissance passive est acte transcendantalement puissance à un autre acte (ça doit vous rappeler un débat sur le forum de Guy Delaporte)], l’être est un analogue réel réalisé en l’existence comme en l’essence. Et comme l’acte (ou être) d’essence et l’acte (ou être) d’existence de la créature ne sont que causés, l’être analogue réalisé en l’essence et en l’existence de la créature ne l’est et n’est que par sa Cause, Dieu, seule cause de l’être (je ne dis pas seule cause de l’essence ou de l’existence, mais de l’être : distinction entre l’être et l’être tel). Dans cette perspective, l’être étant donné avant toute faculté réceptrice, physique ou métaphysique, l’effet constitué par ce don ne peut avoir le pouvoir de se conserver.
Affectueusement.





