La djihad, pour la majorité des savants musulmans, y compris les plus tarés, doit être mené par une autorité compétente, de façon localisée, dans le but, non pas de tuer, mais de soumettre des portions de territoire au Dar-al-islam.
Pourquoi écrivez-vous jihad au féminin? Cela fait très vieux français, je trouve.
Il est vrai que traditionnellement, le jihad consistait en la prise de pouvoir par une armée musulmane et à la proclamation de l'islam comme religion officielle du territoire conquis. Il ne s'agissait pas forcément de passer à l'épée tous les non musulmans ou de les forcer à se convertir immédiatement, mais d'attendre que les conversions se fassent peu à peu, suite à diverses privations et humiliations.
Votre remarque sur l'autorité compétente est intéressante. A mon sens, tout le problème réside dans le fait qu'évidemment, une autorité (islamique ou non) devient légitime lorsqu'elle réussit à conserver le pouvoir et que d'autres puissances la reconnaissent comme telle. A leurs débuts aussi, les Sa'oud n'avaient guère de légitimité : il l'ont conquise et voyez ce qu'ils sont devenus. L'EI est, je pense, dans une même logique, avec une bien plus grande ambition, puisqu'il s'agit de convaincre tous les musulmans sunnites de la justesse de leur cause et de la légitimité du califat (et du calife). Si on remonte plus loin dans le temps, on peut constater que les Almoravides n'avaient pas non plus une légitimité particulière pour prendre le pouvoir et mener le jihad à la fois contre les sunnites déviants ou jugés apostats (ce qui est permis par les textes classiques) et contre les "infidèles". Si l'on prend un autre exemple, du côté chiite, bien que la majorité des savants considèrent que seul le mahdi pourra mener le jihad et établir le Dâr al-islâm sur toute la terre, dans les faits, l'Iran a conquis des terres, a contraint des chrétiens à se convertir au chiisme, en a réduit certains en esclavage, etc...
Ce que je veux dire, c'est que dans les faits, cette histoire de légitimité du jihad, qui ne devrait être mené que par le calife ou du moins une autorité politique reconnue, ne marche guère et qu'au fond, le jihad fut et est mené par des personnages fort variés, au gré des circonstances historiques. Et qui peut forcer un musulman à reconnaître comme légitime telle ou telle autorité? J'ai vraiment l'impression que dans le fond, tout un chacun décide, de manière évidemment subjective, qui doit être obéi et quand et où il est temps de faire le jihad. A partir du moment où le calife a perdu son pouvoir temporel (et parfois spirituel) sur l'ensemble des musulmans, ces divergences quant à la question du jihad (mais pas que) me semblent logiques. Et ce qui est intéressant, c'est que l'EI rêve, à sa façon, de mettre fin à cette fitna permanente dans le monde musulman sunnite en revenant à la pureté du califat originel.
Je ne pense pas non plus que les autorités sunnites considèrent l'EI comme un ramassis d'hérétiques. Non, les divergences touchent à mon avis plus la question de la légitimité du calife et de son action, ainsi que de la brutalité dont fait parfois preuve l'EI envers les sunnites jugés pas assez orthodoxes[*]. Il s'agirait donc plus de leur part d'envisager l'EI comme un exemple d'égarement (politique plus que religieux), plutôt que d'hérésie à proprement parler.
Vous évoquez également le caractère localisé du jihad traditionnel. C'est vrai, mais il faut comprendre que pour l'EI, tous les états qui soutiennent Bachar ou du moins se battent contre le califat ne peuvent plus mériter la paix temporaire et doivent être déstabilisés. Autrefois, les méthodes terroristes pratiquées par l'EI, al-Qa'ida ou d'autres organisations du même genre n'existaient pas. Vous en concluez, avec une partie non négligeable de musulmans, qu'elles sont donc immorales et interdites, mais le débat reste ouvert et que répliquer aux musulmans qui ont un avis contraire ou qui du moins minimisent en leur for intérieur le caractère profondément peccamineux des actes jihadistes?
[*] Cela me fait penser aux paroles d'un imam français prononcées il y a deux ou trois ans : ce dernier se lamentait et blâmait l'EI d'avoir tué deux jeunes gens parce qu'ils ne faisaient pas leurs prières. Pour le brave imam, ce n'était là pas chose à faire, il aurait évidemment fallu leur expliquer très délicatement que la salât est une obligation de l'islam, au lieu de les tuer. Je me suis alors dit : et si ces jeunes gens, après avoir écouté ces explications très polies, avaient décidé de persévérer dans leur "mauvais" comportement, de ne pas faire les prières? C'est là une question qui ne fut pas abordée par l'imam, car elle est passablement gênante.