La communauté des hommes libres

Anthropologie - Sociologie - Histoire - Géographie - Science politique
Cinci
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 11757
Inscription : lun. 06 juil. 2009, 21:35
Conviction : catholique perplexe

La communauté des hommes libres

Message non lu par Cinci »

Je souhaiterais donner la parole ici à Domenico Losurdo avec sa Contre-histoire du libéralisme. Je crois que la chose mériterait bien un fil à part, juste pour esquisser l'espèce de lien natif ou le lien de parenté étroit pouvant unir le développement de la pensée libérale en Occident et la célébration relative d'une sorte de despotisme naturel.

C'est un thème qui me tient beaucoup à coeur parce que j'estime qu'il est de la plus criante de actualités. Il vaudrait le coup de se pencher sur les origines du libéralisme pour mieux saisir ce qui se passe en 2016, sur bien des plans, dans bien des domaines. Enfin, je trouve que dans ce retour du libéralisme sans gêne, de plus en plus arrogant, se trouve une incroyable menace risquant d'affecter bien du monde.

Voyons ça un peu :

«... la charge d'exclusion implicite dans l'autoproclamation de la communauté des hommes libres montre toute sa force dans son rapport avec les peuples coloniaux. Dans la plupart des cas, loin d'être ressenties comme une contradiction, la théorisation et la pratique de l'esclavage au détriment des exclus ne font que renforcer la fière conscience de soi de la communauté des hommes libres, qui se glorifient d'être exempts de l'esprit servile des barbares qu'ils assujettissent.

[...] En 1809, Jefferson célèbre les États-Unis comme un «empire pour la liberté», fondé sur une Constitution qui garantit l'autogouvernement. C'est un propriétaire d'esclaves qui s'exprime ainsi et qui exerce son pouvoir sur eux avec brutalité, vendant à l'encan, comme des morceaux ou des marchandises séparés, chacun des membres de la famille qu'il possède. Il s'autorise cette lettre adressée à un autre propriétaire d'esclaves [James Madison], qui occupe depuis peu le poste de président des États-Unis. La Constitution désignée comme un modèle consacre la naissance du premier État racial, tandis que l'autogouvernement encensé ici garantit aux propriétaires d'esclaves du Sud la jouissance légitime de leur propriété, sans ingérence de la part du gouvernement fédéral.


Le passage de l'esclavage héréditaire au semi-esclavage, toujours au dépend des peuples coloniaux, ne modifie pas vraiment le tableau général. [...] de grands auteurs comme Tocqueville, Mill, Lecky, dénoncent avec passion le despotisme monarchique ou jacobin et saluent en même temps avec enthousiasme le despotisme qui s'exerce contre les peuples coloniaux.

C'est un rapport de pouvoir qui, pendant toute la période historique, bien loin d'être contenu, a été étendu et généralisé. Étant donné qu'un «despotisme vigoureux» est l'unique méthode capable d'élever à un niveau supérieur les peuples arriérés, ou les barbares, les conquêtes coloniales servent l'intérêt de la civilisation et de la paix, et elles doivent donc s'étendre jusqu'à gagner l'ensemble du globe.

La conscience de soi de la «communauté des hommes libres» est si pleine d'orgueil et si sûre d'elle-même qu'elle en arrive à relever sans problème les éventuels défis que lui lancent d'éventuels démentis de l'histoire ou de l'analyse empirique des sociétés. Sous la monarchie de juillet, Tocqueville, déçu, prend acte d'un fait déconcertant : dans le monde islamique et dans tout l'Orient, l'esclavage se présente sous une forme plus douce qu'en Occident. De plus, la Tunisie a eu le souci d'abolir cette institution, qui se maintient au contraire dans les colonies de la France libérale (et dans l'Amérique démocratique).

Le bilan historique que fait John Stuart Mill au lendemain de la guerre de Sécession est très significatif : au États-Unis, on vient à peine d'abolir un «esclavage sans espoir», qui abrutit réellement les intelligences et qui inflige parfois les pleines les plus sévères à qui ose apprendre à lire à un esclave. «La situation était bien pire» ajoute le libéral anglais, «au temps de la traite des Noirs, dans nos propres colonies à esclaves», où ceux-ci étaient «pratiquement condamnés à travailler à mort et rapidement remplacés par l'importation d'autres malheureux destinés eux aussi à être rapidement consommés.» Il semble que le phénomène de l'accouchement gémellaire du libéralisme et de l'esclavage-marchandise sur une base raciale soit si perceptible, ou du moins qu'on en ait l'intuition. Mill, toutefois, pas plus que Tocqueville, n'a des doutes sur la parfaite coÏncidence de l'Occident et de la cause de la liberté, ni sur le droit de celui-ci d'exercer son despotisme, y compris sur les peuples islamiques.




Le libéral anglais n'a aucune difficulté à interpréter la guerre de l'opium comme une «croisade pour la liberté du commerce» et pour la liberté en tant que telle :

  • La prohibition de l'importation d'opium en Chine viole la liberté de l'acheteur avant même celle du vendeur et du producteur.


Par ailleurs, la leçon donnée aux «barbares» chinois ne peut être que salutaire. Ce n'est pas la peine d'ergoter sur les formes, les appels à l'humanité et à lesprit chrétien en faveur de canailles (ruffians), et à la loi internationale en faveur d'un peuple qui ne reconnaît aucune autre loi que la guerre, sont ridicules.

[...]

Nous sommes en 1857-1858. A cette époque-là [...] l'Angleterre donne un appui décisif à la liquidation de la tentative des Taipings de renverser la dynastie autocratique mandchoue; en Irlande, elle continue à exercer une domination féroce («dans aucune autre pays je n'ai vu autant de gendarmes», observe Engels); enfin, en ce qui concerne les États-Unis, l'Angleterre aide le Sud à faire fortune en absorbant une bonne partie du coton produit grâce au travail des esclaves noirs. Pourtant, Mill n'a aucun doute : son pays défend la cause de la liberté dans le monde, en imposant à la Chine, par la force des armes, l'importation de l'opium produit en Inde, toujours à l'initiative de la puissance coloniale !

Macaulay reconnaît que les colons anglais se comportent en Irlande comme les Spartiates vis-à-vis des îlotes : il s'agit d'une race de souverains ou d'«une caste souveraine qui exerce un pouvoir absolu sur ses esclaves». Mais ce n,est pas pour autant que des doutes affleurent sur le droit qu'à l'Angleterre d'exercer sa dictature sur les «barbares». Cette dictature peut prendre les formes les plus impitoyables. Macaulay décrit avec beaucoup d'efficacité la façon dont procède le gouverneur de l'Inde, Warren Hastings, lorsque dans un moment difficile pour l'Angleterre, déjà engagée dans la lutte contre les colons américains rebelles et leurs alliés français, il est amené à affronter les autochtones de la colonie.

  • Un règne de terreur commence, une terreur aggravée par le mystère; ce qui était subi était moins horrible que ce qu'on devait craindre. Personne ne savait à quoi on pouvait s'attendre de la part de cet étrange tribunal. Il était composé de juges, dont aucun n'était familier des usages de millions de personnes sur lesquelles il s'attribuait une autorité sans limite. [...] Il avait rassemblé autour de lui une armée constituée de la pire partie de la population native.


Toutes les injustices des oppresseurs précédents, asiatiques ou européens, apparaissent alors comme une bénédiction comparée à la justice de la Cour suprême.

Toutefois, Macaulay conclut que, «pour avoir sauvé l'Angleterre et la civilisation, Hastings mérite une grande admiration, et qu'il a sa place parmi les grands hommes les plus insignes de notre histoire». (Macaulay, Critical and Historical Essays, p.272)




Comment répondre à temps à la menace des barbares de la métropole

Les défis lancés à la communauté des hommes libres peuvent venir non seulement des colonies, mais aussi de la métropole elle-même. Le statut des classes populaires, que l'élite dominante a souvent tendance à assimiler aux «sauvages», est resté longtemps incertain.

Montesquieu n'en doute pas :

  • L'usage des peuples les plus libres qui aient jamais été sur la terre me fait croire qu'il y ait des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté, comme l'on cache la statue des dieux.» (Charles-Louis Montesquieu, De L'esprit des lois, XII, 19)


C'est ce qui se produit dans l'état d'exception : pour y faire face, il faut savoir mettre à profit ces institutions «admirables» qui furent celles de la dictature romaine. «Aussi terribles que soient ces institutions, au moment voulu, elles ramènent violemment l'État à la liberté.»

On tient le même raisonnement de l'autre côté de l'Atlantique. Le Federalist considère que, une fois proclamé l'état d'exception, les pouvoirs donnés à l'autorité fédérale doivent être sans bornes et sans entraves. Par ailleurs - fait remarquer Hamilton - même la république romaine n'hésitait pas à rechercher dans le pouvoir absolu d'un seul homme, revêtu du titre formidable de dictateur, un refuge, lorsqu'elle devait affronter des graves dangers et se défendre contre les séditions élevées dans les différentes classes de la société dont la conduite menaçait l'existence de tout gouvernement. L'existence même de l'État, dont parle Alexander Hamilton, prend chez Locke la forme du «bien public».

Quand il est en danger, la «prérogative» permet au souverain de le sauvegarder [l'État] au moyen d'un pouvoir arbitraire, ou bien d'agir discrétionnairement sans que la loi l'ait prescrit ou parfois même à son encontre.

Il est intéressant de remarquer que ce n'est pas nécéssairement une révolte [parmi le peuple] au sens propre du mot qui déclenche la réaction énergique de la communauté des hommes libres. Une menace indirecte et potentielle peut suffire. Pour Locke, le droit de recourir à la force commence dès qu'un impôt est refusé par ceux qui sont directement concernés :«Le pouvoir suprême ne peut prendre à aucun homme une partie quelconque de ce qui lui appartient sans son consentement.»

Même si l'intervention du pouvoir législatif joue un rôle de médiateur, l'intrusion du non-propriétaire dans la sphère de la propriété est toujours un abus de pouvoir, un pillage, une violence, et donc un acte auquel l'agressé peut légitimement répondre par sa propre violence.


On sent aussi chez Tocqueville, la présence du raisonnement de Benjamin Constant :

«Tous les gouvernements peuvent être portés par différentes raisons à entretenir les pauvres aux frais de l'État, mais le gouvernement démocratique est porté par nature à agir ainsi. Favorisée par la démocratie plus que par tout autre régime politique, la charité légale (c'est à dire l'assistance aux pauvres par l'utilisation de moyens que l'État se procure avec l'impôt sur les richesses) ne peut être que le synonyme de la spoliation, aux yeux des victimes. «Le riche, que la loi dépouille d'une partie de son superflu sans le consulter, ne voit dans le pauvre qu'un avide étranger appelé par le législateur à partager ses biens.» Il s'agir en effet d'une expropriation : avec le temps, les lois en faveur des pauvres finiraient par transformer les prolétaires en bénéficiaires effectifs de la terre, et les propriétaires en leurs simples fermiers.

[...]

Selon Spencer, un impôt visant la redistribution du revenu introduit en dernière analyse une sorte de «corvée d'État» qui n'est pas moins inique ni esclavagiste que celle du Moyen-Âge.

Lecky, lui aussi, après avoir repris la thèse qui était déjà celle de Constant, pour lequel les non-propriétaires titulaires de droits politiques seraient inévitablement portés à poursuivre des objectifs «prédateurs et anarchistes» et «même à démolir la société» , définit comme un système de confiscation voilée celui qui autorise les non-propriétaires à rendre obligatoire les impôts qui pèsent sur les épaules des possédants. C'est ainsi que ces derniers sont complètement privés des droits politiques. L'émancipation politique abusive des classes populaires entraîne la désémancipation des seules classes habilitées à diriger le pays.


Le discours historique réel des libéraux est véritablement un discours qui est très laid sur le fond. Ce n'est pas pour rien si la prose du catholique Léon Bloy se faisait vitriolique à l'époque, et quand il lui arrivait d"évoquer les riches, le gouvernement des gros.

Il est intéressant de savoir que la fameuse Banque HSBC, née littéralement à l'occasion de la guerre de l'Opium en Chine, reste la même institution qui vient d'être mise en cause il y a peu, pour une méga-opération d'évasion fiscale réalisée au profit de super riches à partir de 80 pays différents. C'est le même courant de pensée libéral ou la même philosophie antisociale qui anime les bonshommes aux commandes derrière. C'est la même révolte de fond des riches à l'égard de toutes idées de redistribution de la richesse. L'idée de l'égalité politique ne les intéresse pas.

La liberté se comprendrait plutôt ici comme «les privilèges légitimes devant revenir aux plus méritants» et «à ceux sans qui le meilleur état de la société ne pourrait pas subsister». La liberté est assimilable à un privilège d'une caste. Il faut avoir ça à l'esprit quand on entend les discours de politiciens libéraux. Pas nécessairement une caste fermée, non pas héréditaire spécialement, mais une caste quand même. La caste des «meilleurs».
Cinci
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 11757
Inscription : lun. 06 juil. 2009, 21:35
Conviction : catholique perplexe

Re: La communauté des hommes libres

Message non lu par Cinci »

On reprend l'expression du libéral John Locke :

Pour Locke, le droit de recourir à la force commence dès qu'un impôt est refusé par ceux qui sont directement concernés :«Le pouvoir suprême ne peut prendre à aucun homme une partie quelconque de ce qui lui appartient sans son consentement.»


Mais ...

A propos de l'Irlande, le libéral Beaumont, le compagnon de Tocqueville pendant son voyage en Amérique, parle d'«une oppression religieuse qui dépasse toute imagination». Nous somme face à un peuple non seulement spolié de sa liberté religieuse, mais contraint aussi à financer, avec la dîme, malgré la terrible misère dans laquelle il tombe, l'opulente Église anglicane, qui l'opprime.

  • Les vexations, humiliations et souffrances imposées par le tyran anglais à ce «peuple esclave» prouvent qu'il y a dans les institutions humaines un degré d'égoïsme et de folie, dont il est impossible de marquer la frontière. (Gustave de Beaumont, L'Irlande sociale, politique et religieuse, p.306)


L'impôt ou la taxe n'est pas concevable pour le peuple des seigneurs, à moins que ces derniers veulent bien condescendre à accepter librement de payer. Mais cet article du credo libéral ne s'applique pas aux esclaves bien entendu.


L'idéal libéral tel que dépeint par un historien anglais contemporain :

  • Jusqu,en août 1914, s'il n'y avait pas eu les postes et les policiers, un Anglais sensé et respecteux des lois aurait pu vivre toute sa vie sans presque se rendre compte de l'existence de l'État, Il pouvait habiter ou il voulait et comme il voulait. Il n'avait ni numéro officiel ni carte d'identité. Il pouvait voyager à l'étranger ou quitter son pays pour toujours sans avoir besoin de passeport ou d'autorisation d'aucune sorte; il pouvait changer son argent dans quelque type de monnaie que ce soit sans restriction ni limites [...] L'État ne demandait pas à ses citoyens de faire un service militaire [...] Le citoyen adulte était livré à lui-même. (A.J.P. Taylor, English History 1914-1945, 1992)

Mais ...

  • «... en ce qui concerne l'Angleterre proprement dite, je ne sais pas si Richard Cobden se rendait compte que l'État contrôlait son courrier, mais il est sûr que l'État s'était rendu compte de l'existence d'un citoyen sans doute «sensé et respecteux des lois» , mais qui avait le tort d'être suspecté de sympathies chartistes. Et le mouvement chartiste en général se rendait compte d'autant plus facilement de l'existence de l'État qu'Il était confronté à la suspension répétée de l'habeas corpus et à la pratique des agents provocateurs [...] Dans l'Angleterre libéral de l'époque, travaillait «une entière sous-classe d'informateurs et d'espions de la police.» (Richard Hughes)


Encore :

  • En célébrant l'individualisme et l'antiétatisme attribué à la tradition libéral, Hayek rend hommage à Mandeville (un libéral contemporain de Locke) , pour lequel «l'exercice du pouvoir arbitraire de l'État serait réduit au minimum». En réalité, l'auteur qui est pris ici comme modèle, non seulement ne se laisse en aucune façon troubler par le spectacle de centaines et de milliers de misérables «qui chaque jour sont pendus pour des riens», mais il demande des procès sommaires et une augmentation des condamnations à mort; Il exige l'intervention de l'État jusque dans la vie privée de ces misérables, à qui on doit imposer dès l'enfance le précepte dominical [...]


Les hommes libres doivent être affranchies des servitude de l'État, mais il faut que l'État en revanche augmente son emprise sur les misérables.


  • La révolution libérale comme mélange d'émancipation et de désémancipation

    Une fois déblayé le terrain de l'hagiographie dans la reconstitution de l'histoire du libéralisme, nous pouvons repartir du slogan des colons américains rebelles :«Nous ne voulons pas être traités comme des nègres.» La rébellion commence, d'une part, en revendiquant l'égalité et, de l'autre, en réaffirmant puis en approfondissant l'inégalité. Ces deux revendications sont inextricablement mêlées : c'est justement parce qu'ils établissent leur nette supériorité par rapport aux Noirs ou aux Peaux-Rouges que les colons se sentent de parfaits égaux des gentilshommes et des propriétaires qui siègent à Londres.

    [...]

    En ce qui concerne la première révolution libérale, celle qui a eu lieu en Hollande, Huizinga observe que la révolte contre le gouvernement espagnol fut une révolution conservatrice [...] La préoccupation de Philippe II à propos des évêques est d'exiger d'eux qu'ils soient compétents (c'est à dire des théologiens, non des fils de grands seigneurs), et il s'oppose à la prétention de la noblesse de transformer le Conseil d'État en un corps exécutif uniquement composé d'aristocrates; on comprend qu'une grande partie de la noblesse néerlandaise fut soudain prise de panique en voyant que le prince n'était pas leur agent, que la politique qu'il pratiquait mettrait à court et moyen terme ses intérêts en danger.

    Nous avons donc d'un côté Philippe II, entouré de secrétaires généralement de naissance modeste, instruments passifs de sa volonté; de l'autre, une grande aristocratie , une oligarchie féodale occupée à défendre ses privilèges [...] C'est comme si les nobles des Pays-Bas, comme le feront plus tard les grands propriétaires anglais et les colons anglais en Amérique, déclaraient eux aussi :«Nous ne voulons pas être traités comme nos serviteurs.» A ses débuts, la révolte aux Pays-Bas diffère peu de l'agitation, à la même époque, de la Fronde en France. Dans les deux cas, ce qui met le feu aux poudres, c'est le contraste entre entre les aspirations autonomistes et en quelque sorte libérale de la grande noblesse et les tendances centralisatrice de la Couronne.


  • Nous connaissons l'impulsion donnée par la Glorieuse révolution (1688) à la traite des Noirs et au développement de l'esclavage dans les colonies. Cet élément de désémancipation est aussi nettement marqué en Irlande. L'expropriation des natifs s'accentue dans la suite. En 1688, les catholiques possèdent 22% de la terre irlandaise, ce pourcentage tombe à 14% en 1703 et à 5% seulement en 1788. Et ce n'est pas tout : Les catholiques, la majeur partie de la population irlandaise, furent exclus de tous les emplois publics et des professions légales. (Christopher Hill, The Century of Revolution, p.258)

    La glorieuse révolution balaie les obstacles qui empêchaient les clôtures. Comme le dit Marx, les propriétaires terriens et les capitalistes, qui sont arrivés à contrôler complètement le pouvoir, «inaugurèrent l'ère nouvelle par un gaspillage vraiment colossal du Trésor public», des domaines d'État», que l'on n'avait pillé jusque là avec modestie. Si des paysans avaient trouvé une oreille plus ou moins attentive à leurs doléances, c'était précisément dans la monarchie catholique des Stuarts. Jusqu'en 1688, en vertu des contrôles exercés d'en haut, des juges de paix avaient une relative autonomie par rapport à l'aristocratie terrienne. Ils la perdirent ensuite et deviennent des dictateurs virtuels du gouvernement local. Ils en répondent seulement aux membres de leur classe qui siègent au parlement.

    Le processus de désémancipation est encore plus évident dans la révolution américaine. Les termes dans lesquels Théodore Roosevelt le célèbre, au début du XXe siècle, sont très éclairants :

    • L'élément essentiel qui produisit la Révolution, et plus tard la guerre de 1812, fut l'incapacité de la mère patrie de comprendre que les hommes libres, qui avançaient dans la conquête du continent, devaient être encouragés dans cette oeuvre. L'expansion des hommes durs et aventureux de la Frontière était pour les hommes d'État de Londres une cause d'anxiété plutôt que d'orgueil, et le fameux Quebec Act de 1774 fut en partie établi dans le but de maintenir en permanence à l'est des Alleghanys les colonies de langue anglaise et de conserver la puissante et belle vallée de l'Ohio comme terrain de chasse pour les sauvages. (Theodore Roosevelt, The Strenuous Life, Essays and Adresses, Century, New-York, 1901


    La tragédie des Peaux-Rouges connaît, sans aucun doute, une accélération importante avec la fondation des États-Unis. L'intérêt de la Grande-Bretagne concernant ses possessions d'outre-Atlantique était plus commercial que territorial. Et ce sont les loyalistes américains réfugiés au Canada qui, nous le savons, accusent les insurgés de mener systématiquement une politique génocidaire.

    Entre 1800 et 1860, 20 000 Noirs trouvent refuge dans cette colonie britannique après avoir quitté les États-Unis où ils craignent que la loi sur la restitution des esclaves fugitifs à leurs légitimes propriétaires ne puisse servir de prétexte à la mise en esclavage même des Noirs libres [...] quelques décennies auparavant, plus d'un millier de Noirs libres avaient cherché refuge au Canada, après qu'une de leur délégation eût été reçue avec bienveillance par les autorités locales qui menaient une intense polémique contre les États-Unis :«Racontez aux républicains au-delà de la frontière que nous monarchistes nous ne distinguons pas les hommes selon la couleur. Si vous venez chez nous vous jouirez de tous les privilèges propres aux sujets de sa Majesté. Il y a bien sûr un élément idéologique et auto-apologétique dans cette déclaration. Il n'en reste pas moins que les Noirs des États-Unis considèrent le Canada comme la terre promise de la liberté.

    Les étapes les plus significatives du développement des États-Unis marquent simultanément, et y compris sous ses formes les plus dures, l'extension de la démocratie et du domaine du «peuple des seigneurs». En 1803, Napoléon brade la Louisianne. Même si l'esclavage existe déjà, il n'a pas encore pris une forme vraiment raciale. Il y a 20 000 métis; ils sont tout à fait libres. Ils occupent parfois des professions libérales, ils peuvent même être très riches et donc faire partie de l'élite dominante. La création des États-Unis constitue la consécration de l'autogouvernement local et, en dernière analyse, du pouvoir des propriétaires blancs (français et anglo-américains). Cela entraîne non seulement l'aggravation de la condition des esclaves - l'affranchissement devient de plus en plus difficile - mais, surtout, celle des hommes libres de couleur. Leur nombre diminue en valeur absolue [...] Frappés par une série de discriminations, les hommes libres de couleur commencent désormais à former une caste intermédiaire plus proche des esclaves que des hommes libres proprement dits. Dans la Louisianne annexée aux États-Unis, l'accouchement gémellaire d'organismes représentatifs libres et d'esclavage-marchandise sur une base raciale, finit par se faire sentir.


On considère le cas de la Louisianne de 1803, pour un peu l'on croirait entendre parler des pays du Moyen-Orient de l'an 2000 et qui devraient être libérés par l'«empire de la liberté», la démocratie américaine. Une célébration du gouvernement représentatif local (pour mettre des libéraux au pouvoir, des affairistes «progressistes», des riches) mais allant de pair avec une dégradation réelle et effective des minorités, ou pour y ravalées celles-ci dans un ghetto identitaire, religieux ou raciale.
Cinci
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 11757
Inscription : lun. 06 juil. 2009, 21:35
Conviction : catholique perplexe

Re: La communauté des hommes libres

Message non lu par Cinci »

Ici le lecteur risque d'apprendre du neuf. Car il est assez surprenant de découvrir que Gobineau fut le disciple du libéral Tocqueville, que Gobineau avait même été son collaborateur.

Alors pour voir un peu la genèse du mythe ou du racialisme.

  • Gobineau, le libéralisme et les mythes généalogiques de la communauté des hommes libres

    Dès le début, la communauté des hommes libres éprouve le besoin de recourir à des mythes généalogiques qui donnent un fondement à ce geste de distinction. Montesquieu place dans les «bois» habités par les «Germains» le lieu de naissance du gouvernement libre et représentatif. Cette origine n'est pas fortuite :
    • «si l'esclavage est chez lui parmi les peuples du Sud, les peuples du Nord au contraire ont et auront toujours un esprit d'Indépendance et de liberté que n'ont pas les peuples du midi». (Montesquieu)
    En Angleterre, Sidney et Hume renvoient aux «nations nordiques» , et ce dernier célèbre comme extrêmement libre le gouvernement des Germains comme celui de tous les peuples du Nord [...] Pour le Mill de 1861, les Français sont exclus de la communauté des hommes libres «parce qu'ils sont essentiellement un peuple du Sud, marqué par la double éducation du despotisme et du catholicisme». Edmund Burke préfère au contraire se glorifier de la descendance de «nos ancêtres gothiques», en plus de l'appartenance de la «race élue» anglaise de la liberté, alors que Lieber intègre au blason des États-Unis et de la race anglicane les «ancêtres teutoniques».

    A la fin du XIXe siècle, le mythe généalogique teutonique remporte un grand succès.

    En Angleterre, en 1860, Lord Robert A,T, Cecil - futur marquis de Salisbury et futur premier minsitre - oppose déjà aux peuples des climats méridionaux, ceux d'ascendance teutonique. En 1899, Joseph Chamberlain (ministre des colonies) appelle officiellement les États-Unis et l'Allemagne à conclure avec son pays une alliance teutonique . Cette orientation est partagée, outre-Atlantique, par Alfrd T. Mahan, le grand théoricien de la géopolitique, qui se prononce lui aussi pour l'unité de la «famille teutonique» des peuples appartenant à la même souche germanique. L'amiral que nous venons de citer est en très bons termes avec Theodore Roosevelt qui, allant encore plus loin dans l'éloge des peuples germaniques et teutoniques, élève un hymne «au courage guerrier des gaillards fils d'Odin». Ce climat idéologique favorise la redéfinition de la catégorie des Anglo-Saxons, qui tend maintenant à inclure l'Allemagne - lieu où commence la grande aventure de l'émigration de la lignée de la liberté, qui a le mérite de s'étre rebellés contre le despotisme romain, puis contre le despotisme papal.
    • Pourquoi les institutions libérales montrent-elles dans la république nord-américaine une vitalité inimaginable en Amérique latine? Parce que cette dernière est le seul territoire où les Européens se sont mêlés avec les natifs vaincus. Pourquoi la France a-t-elle connu une catastrophe que l'Angleterre n'a pas connue? Parce qu'en France le mélange des races a été bien plus important qu'en Angleterre, »celui de tous les peuples de l'Europe où les modifications du sang ont été les plus lentes et jusqu'ici les moins variées». (Arthur Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines, livre 1, chapitre V)
    Devons-nous considérer que l'auteur de l'Essai sur l'inégalité des races est extérieur à la tradition libérale?

    En Europe et, de plus, dans l'autre pays de la tradition libérale classique s'élèvent des voix peu différentes de celle que nous venons d'entendre. En se prononçant en faveur de l'interdiction de la miscegeneration, le libéral Spencer souligne : à la racine, ce n'est pas une question philosophique et sociale; à la racine, c'est une question biologique.

    Mais dans ce contexte, c'est surtout la figure de Benjamin Disraéli qui prend un relief particulier. Il prend nettement position : «la race est la clé de l'histoire». Parler de progrès et de réaction n'a pas de sens : «en réalité tout est race, tout est race; il n'y a pas d'autre vérité». C'est la seule façon de comprendre comment, alors même qu'ils étaient peu nombreux, les Conquistadors espagnols (ou «Goths» comme préfère dire Disraéli) ont réussi à triompher en Amérique, et les Anglais en Chine (B, Disraéli, Lord Georges Bentinck, p.495) «L'aspect principal et premier de ces processus n'est pas la culture : la grandeur d'une race résulte de son organisation physique. Il s'agit d'un fait physiologique, et il est donc nécéssaire d'étudfier la physiologie pour pouvoir correctement orienter les conflits du monde historique et politique. Langage et religion ne constituent pas une race - une seule chose la constitue : le sang.» (Benjamin Disraéli, Endymion, p.361)

    A partir de cette mythologie du sang, Disraéli insiste lui aussi sur la supériorité des «races pures du Caucase», dont fait partie la race hébraïque. Cette pureté doit être jalousement préservée. «La doctrine pernicieuse des temps modernes, l'égalité naturelle des hommes, la doctrine de la fraternité cosmopolitique , qui encourage le mélange des races et la contamination, est condamnée sans appel. Si elle était réellement mise en pratique, elle détériorerait les grandes races et détruirait tout le génie du monde.« (B. Disraéli, Lord Georges Bentinck, p.469)

    Nous ne sommes pas très loin de l'univers idéologique de Gobineau. Ce n'est pas un hasard si celui-ci, qui célèbre les Aryens avant tout en raison de «leur liberté personnelle et individualiste» , dédie son livre à sa Majesté Georges V. En plus de l'Angleterre, Gobineau prend comme modèle l'autre pays de la tradition libérale classique, les États-Unis, cette terre «essentiellement pratique» [...] même les journaux abolitionnistes ont reconnu l'exactitude de la thèse relative à l'inégalité naturelle des races. (A, de Tocqueville, Lettre à A, de Gobineau, 20 mars 1856). La célébration de la pureté raciale est avant tout la célébration des «Anglo-Saxons», la branche de la famille aryenne qui, plus que tout autre, a résisté à l'abâtardissement général. (Gobineau)

    Il n'y a pas de raison d'inclure Disraéli dans la tradition libérale, ni d'en exclure au contraire l'auteur de l'Essai sur l'Inégalité des races, d'autant plus que ce dernier s'est largement inspiré de l'écrivain et homme politique anglais (Léon Poliakov, Histoire de l'antisémitisme, p.349)

    En tout cas, en tant que théoricien de la race, on peut inclure sans problème dans le libéralisme l'admirateur et collaborateur de Tocqueville ou le discipole de Disraéli, l'auteur écoeuré par le cycle révolutionnaire et l'étatisme français , et simultanément éperdu d'admiration pour le monde anglo-saxon et pour les «traditions libérales» des Aryens.

    On pourrait ajouter Ernest Renan aux auteurs que nous venons de citer : il se considère lui aussi comme un libéral, il est en relation réglée avec Gobineau et loue avec la même passion - nous le verrons - l'excellence de la race aryenne et, plus généralement, des races aryano-sémitiques, Il faut noter que même, outre-Atlantique, la mythologie aryenne est bien présente; elle est même assez répandue pour pénétrer le cercle des idéologues. En 1902, Arthur Mac Arthur, gouverneur militaire des Philippines, revendique pour les États-Unis le droit de dominer parce qu'ils appartiennent eux aussi au magnifique peuple aryen.
[/color]
Cinci
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 11757
Inscription : lun. 06 juil. 2009, 21:35
Conviction : catholique perplexe

Re: La communauté des hommes libres

Message non lu par Cinci »

  • Recherche de l'agent pathogène et théorie du complot

    «... Tocqueville n'est pas moins obsédé que Gobineau par le problème de l'identification de l'agent pathogène qui attaque un
    organisme sain en lui-même.

    Après 1848, il n'y a aucun doute : le véhicule de la maladie de la révolution française, de la maladie permanente, le virus d'une
    espèce nouvelle et inconnue qui ne cesse de faire rage en France, est constitué par une «race nouvelle». Il faut ajouter que ce
    virus ou cette race se sont répandus d'une façon menaçante dans le monde entier.

    Ce qui de nouveau saute aux yeux, c'est le passage de la maladie ou du virus à la race. C'est la même chose chez Benjamin Constant
    : «froids dans leur délire, les intellectuels subversifs, ces jongleurs de séditions n'arrêtent pas de miner non pas une société en
    particulier mais les bases même de l'ordre social. Ce sont des êtres d'une espèce inconnue. Ils constituent même une race, une
    race exécrable.»

    Allant crescendo, l'explication de type anthropologique tend à devenir une explication de type raciale - le passage de la
    catégorie d'espèce à celle de race est symptomatique. A partir de là on entrevoir l'idée d'une solution radicale. On ne peut être
    que favorable à l'extirpation de cette détestable race constituée d'agents pathogènes. C'est la condition préliminaire pour
    rétablir la santé et le salut de la société.

    Ni chez Tocqueville ni chez Constant le terme «race» n'a de réelle connotation ethnique. Toutefois, sa récurrence est le symptôme
    d'un tendance à racialiser les intellectuels porteurs du virus. Burke va plus loin. Au delà d'une strate sociale bien précise (les
    intellectuels non propriétaires, non liés à la terre et privés de racines), l'intoxication idéologique dont se rend coupable le
    radicalisme renvoie à un bloc social dont la dimension ethnique commence à apparaître. C'est bien l'alliance entre deux classes
    sociales sensiblement différentes qui explique la catastrophe de la révolution française : d'un côté, les gens de lettres
    politiques, de l'autre, les «nouveaux capitalistes», les grands de la finance. On comprend bien les raisons de cette alliance qui
    semble si étrange à première vu. Les deux parties ont au moins en commun la haine du christianisme.
    • «Mais si on connaît l'irreligiosité et l'athéisme des intellectuels influencés par les Lumières, il ne faut pas perdre de vue le fait que les Juifs de Change Alley, déjà étrangers pour des raisons religieuses et idéologiques à la chrétienté, ont aussi un intérêt matériel à son affaiblissement ou à sa destruction. Ils espèrent hypothéquer les revenus de l'archevêché de Cantorbéry. (E. Burke, The Works, p.135)
    Attaquer l'Église, c'est aussi attaquer le patrimoine foncier de l'Église et des communautés religieuses, la propriété terrienne
    en tant que telle; «Nous faudra-t-il, par un vote, déclarer la Chambre des Lords inutile? Va-t'on abolir l'épiscopat? et vendre
    ses biens aux juifs et aux agioteurs? (E. Burke, id., p.143) C'est l'alliance entre les intellectuels subversifs regroupés dans la
    société de la Révolution et la chaire du vieux Ghetto (the pulpit ot the Old Jewry) [...] qui cherche à détruire une société dont
    les piliers sont le christianisme et l'aristocratie terrienne. Comme on le voit, Burke n'arrête pas d'insister sur le rôle des
    Juifs. C'est aussi leur extériorité fondamentale à la nation qui joue un rôle important. La classe des intellectuels est aussi
    fondamentalement apatride, «puisqu'ils ne montrent de l'attachement à leur pays que dans la mesure où il adhère à leurs projets
    flottants».

    D'autre part, en nivelant et en banalisant tout, «la révolution française finit par valoriser une unique différence, celle que
    constitue l'argent», et donc par entériner la suprématie de la finance (en grande partie contrôlée par les Juifs) «Si l'on ne se
    précipite pas bientôt aux abris, un tremblement de terre universel menace d'abattre l'ordre social et la civilisation» (E, Burke,
    id., p.282)

    Il n'y a aucune doute : nous sommes face à la première théorie organique de la révolution comme complot juif, Les réflexions et la
    dénonciation du rôle infâme du Vieux Ghetto datent de 1790. Ce n'est que plus tard que l'abbé Barruel se met au travail. Ce
    dernier, exilé en Angleterre, est reçu avec honneur par Burke, qui s'exprime avec beaucoup de chaleur à propos de sa personne et
    de son oeuvre qui prend de l'importance.

    Dans la vision du Whig anglais, il y a, d'un côté, la campagne, c'est à dire le lieu qui incarne l'organisation naturelle de la société et les valeurs de l'attachement à la terre et à une communauté nationale soudée, nous la savons par un lien de sang; de l'autre, la ville, comme le lieu du déracinement et de la subversion apatrides, portés à la fois par la finance juive, les intellectuels révolutionnaires abstraits et la plèbe. Pour la première fois, les Juifs sont accusés d'évoluer simultanément dans une finance rapace et parasitaire et dans un mouvement plébéien animé d'une aveugle fureur destructrice.

    Ce thème réapparaît dans la tradition libérale après un autre grand bouleversement révolutionnaire. Quand éclate la révolution
    européenne de 1848, Disraéli la met immédiatement sur le compte des manoeuvres des associations secrètes, qui sont toujours
    vigilantes et toujours prêtes à assaillir la société par surprise et à frapper la propriété et le Christ. Quelques années plus tard, l'homme d'État britannique d'origine juive fait un bilan plus sophistiqué :
    • L'Hébreu autrefois loyal, se range parmi les niveleurs toujours prèts à appuyer une politique qui, pourtant peut menacer sa vie et ses biens [...] l'égalité naturelle de l'homme et l'abrogation de la propriété sont proclamées par des sociétés secrètes qui forment des gouvernements provisoires, et les hommes de race juive se trouvent à la tête de chacune d'elles. Et c'est ainsi que le peuple de Dieu coopère avec les athées; les accumulateurs de richesse les plus en pointe s'allient avec les communistes, la race exceptionnelle et élue avance main dans la main avec la lie et les castes inférieures de l'Europe (Benjamin Disraéli, Lord George Bentinck, p. 497)
    Cette théorie est encouragée par la tendance, très répandue dans la culture libérale de l'époque, à refuser l'objectivité du conflit politico-social. Le tableau que Disraéli dresse de la grande vague révolutionnaire de 1848 est éloquent :
    • «... sans la direction occulte des Juifs, le bouleversement inattendu n'aurait pas dévasté l'Europe. Ce ne sont pas les besoins sociaux objectifs mais l'orgueilleuse énergie et les fertiles ressources des fils d'Israël qui ont alimenté durablement cette lutte non nécéssaire et inutile.»
[/color]

Tous ceux qui tiennent un discours sur le complot juif sont des libéraux, des représentants de la bonne société, des individus
respectables.
Cinci
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 11757
Inscription : lun. 06 juil. 2009, 21:35
Conviction : catholique perplexe

Re: La communauté des hommes libres

Message non lu par Cinci »

L'Angleterre et les États-Unis du XVIIIe siècle et du XIXe siècle étaient-ils libéraux?

Le libéralisme introuvable de l'Amérique de Tocqueville


En ce qui concerne les États-Unis, Georges Washington n'a aucun doute. Nous l'avons vu faire l'éloge, dès l'obtention de l'indépendance, du gouvernement «sage et libéral» que son pays s'est donné.Quelques années plus tard, à la veille de l'entrée en vigueur de la Constitution fédérale, qui entérine un pouvoir exécutif fort, le général-président forge une sorte de slogan publicitaire se prononçant pour un gouvernement «libéral et énergique».

[...]

Ne fixons notre attention que sur la classe dominante, c'est à dire les propriétaires blancs et mâles. Bénéficient-ils d'une totale égalité civile et politique? On peut en douter.

Pensons à la clause constitutionnelle des «trois cinquièmes» selon laquelle, pour calculer le nombre de sièges revenant aux États du Sud, on tient partiellement compte du nombre des esclaves eux-mêmes. Loin d'être un détail sans importance, cette clause joue un rôle très important dans l'histoire des États-Unis. Quatre votants du Sud parviennent à exercer plus de pouvoir politique que dix votants du Nord, C'est ainsi qu'on explique la «dynastie virginienne» qui a longtemps réussi à garder la présidence du pays. C'est pour cela que Jefferson est stigmatisé par ses adversaires politiques en tant que «président nègre».(Francis Jennings, The Creation of America, p.301)

[...] A la veille de la guerre de Sécession, Lincoln proclame de façon polémique une vérité qui ne peut être niée : dans aucun État libre un Blanc n'est égal à un Blanc des États esclavagistes. Cette thèse est confirmée en 1864, par le libéral français Edouard Laboulaye. Selon ce dernier, avec la clause des «trois cinquièmes» c'est comme si la Constitution américaine s'adressait ainsi aux gens du Sud :

  • «Il vous sera permis, parce que vous avez des esclaves, d'être dix mille pour nommer un député, tandis que pour ces Yankees qui vivent de leur travail, il faudra qu'ils soient trente mille; la conclusion pour les gens du Sud est qu'ils sont une race particulière. supérieure, qu'ils sont de grands seigneurs. L'esprit aristocratique a été développé, a grandi par la Constitution.»(Edouard Laboulaye, Histoire des États-Unis, p.359)


Domination absolue et obligation communautaire des propriétaires d'esclaves.

A partir de Constant, la liberté moderne, ou libérale, est définie et louée comme la paisible jouissance de la propriété privée.

Mais en réalité les propriétaires d'esclaves sont soumis à toute une série d'obligations publiques. [...] il serait faux de faire coÏncider l'autogouvernement de la société civile, désormais libérée de ses chaînes, avec la liberté de mouvement des individus qui la constituent. Certes, chacun d'eux peut tout à fait réduire à l'état de marchandise les esclaves qui sont sa propriété légitime. Dans la Nouvelle-Angleterre de 1732, un maître met en vente une esclave de dix-neuf ans et son fils de six mois : il peuvent être achetés - précise l'annonce publicitaire - «conjointement ou séparément». Rien n'empêche non plus la mise en marché des enfants adultérins, comme le fait un patron du New-Jersey de la progéniture issue de ses rapports avec trois femmes noires dont il est le propriétaire.

N'en doutons pas : le maître d'esclaves exerce un pouvoir absolu sur sa légitime «propriété», mais pas au point de pouvoir librement remettre en cause la processus de réification et de marchandisation qui s'est produit. Dans ce cas, ce sont les exigences de la communauté qui font qu'on ne doit pas toucher à la barrière qui sépare nettement et fermement la «race des seigneurs» de la race des serviteurs.

Voici ce qu'en dit Tocqueville :«Les Américains du Sud ont défendu sous des peines sévères d'apprendre à lire et à écrire aux Négres.» Les interdictions qui frappent les esclaves n'épargnent pas non plus leurs maîtres. Après la révolte de Nat Turner en Georgie, le simple fait de fournir à un esclave du papier et du matériel d'écriture devient un délit.

[...]

La loi promulguée en Virginie au début du XVIIIe siècle, qui prévoit ne pas punir seulement les responsables directs de l'acte sexuel ou matrimonial, est significative; des peines extrêmement sévères peuvent être appliquées au prêtre coupable d'avoir consacré le lien familial interracial. [la loi interdit le mariage entre les deux races]

Les conséquences négatives et même dramatiques du pouvoir absolu exercé sur les esclaves noirs finissent par toucher aussi les Blancs. Prenons l'exemple de la Pennsylvanie des première décennies du XVIIIe siècle : le Noir libre surpris en train de violer l'interdiction du miscegeneration (métissage) court le rique d'être vendu comme esclave. Pour la femme blanche, obligée de subir la séparation forcée d'avec son partenaire et la terrible punition qui lui est infligée, les conséquences sont très douloureuses. Sur une base d'une loi de 1691, une femme blanche et libre qui a un enfant d'un Noir ou d'un mulâtre peut être condamnée à cinq ans d'esclavage et, surtout, elle est obligée de céder l'enfant à la paroisse, qui ensuite le vend comme servant, condition dans laquelle il demeure pendant trente ans.

De plus, des barrières pesque insurmontables s'opposent à la reconnaissance de la progéniture née de l'éventuel rapport du propriétaire avec l'une de ses esclaves.

Le père finit par se trouver devant une alternative dramatique : subir avec sa famille l'exil hors de la Virginie, ou bien consentir à ce que l'enfant soit esclave comme sa mère. La législation de New-York est encore plus expéditive : elle transforme automatiquement en esclaves tous les enfants nés de mères esclaves. Ainsi, cette société exerce-t-elle, y compris sur ses membres privilégiés, une contrainte tellement forte, en partie juridique, en partie sociale, qu'elle étouffe même les sentiments les plus naturels.

Nous avons déjà évoqué la loi en vigueur en Virginie, qui dit que considérer comme «félonie» la mise à mort d'un esclave par son propriétaire n'a pas de sens. Pourtant, dans beaucoup d'États, sur la base d'une législation qui subsistera encore après la Deuxième Guerre mondiale, est coupable de «félonie» le Blanc qui a des rapports sexuels avec une Noire.

Le propriétaite peut légalement fouetter et battre à mort son esclave - le droit de propriété est sacré - mais il ne peut avoir de rapport sexuel avec une esclave qu'en prenant de multiples risques, tellement est fort le contrôle que la classe des propriétaires de la communauté des hommes libres exerce sur chacun de ses membres, Au-dela de la règle juridique, dans les années 1850, des bandes de vigiles engagées pour espionner, intimider et frapper les Blancs enclins à subir le charme de leurs esclaves, et des femmes de couleur en général, intervienent ça et là pour faire respecter l'interdiction du métissage.

[...]

Etant donné les circonstances, ces exigences sécuritaires sont une donnée permanente. On peut faire une remarque d'ordre général :
  • Les codes coloniaux pour les esclaves semblent à première vue destinés à discipliner les Noirs, en niant les libertés dont peuvent jouir les autres Américains. Mais il suffit d'un petit changement de perspective pour voir les codes sous une lumière différente : paradoxalement, ils visent à discipliner les Blancs. Ce n'était pas au Noir, mais principalement au Blanc, que la loi disait ce qu'il devait faire; les codes étaient faits pour les yeux et les oreilles des propriétaires d'esclaves (parfois la loi exigeait que les codes fussent publiés dans les journaux et lus par les ecclésiastiques à leurs congrégations). C'était au Blanc qu'il revenait de punir ses esclaves fugueurs, de prévenir les rassembklements d'esclaves, de faire respecter le couvre-feu, de siéger dans les cours spéciales et de participer à la surveillance (patrouilles).
Des sanctions précises sont prévues à l'encontre des propriétaires d'esclaves qui omettraient d'Infliger les punitions prévues par la loi.

Selon une loi en vigueur en Caroline du Sud, une esclave, à sa quatrième tentative de fuite, doit être sévèrement fouettée, marquée au fer rouge de la lettre R sur la joue gauche et amputée de l'oeil gauche [...] jusqu'en 1722, ce sont les propriétaires eux-mêmes qui doivent procéder directement à l'exécution des opérations.

Nous avons évoqué le «service militaire» des patrouilles blanches en action «jour et nui»t, à Richmond en 1831. Dans ce cas - observe Gustave de Beaumont au cours du voyage qu'il effectue en compagnie de Tocqueville - la société s'arme de toutes ses rigueurs et mobilise toutes les forces sociales, en cherchant par tous les moyens à encourager la délation et le contrôle. En Caroline du Sud, la peine de mort n'est pas réservée qu'à l'esclave fugueur mais aussi à «toute personne qui l'a aidé dans son évasion». Les conséquences de l'adoption de la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs sont très significatives [...] comme le disent ceux qui la critiquent, il s'agit d'une loi qui oblige chaque Américain à devenir un chasseur d'hommes.

La société esclavagiste ne frappe pas que les propriétaires d'esclaves. elle finit par frapper la communauté blanche dans son ensemble.

Les esclaves noirs ne sont pas seulement une marchandise, ils sont aussi l'«ennemi intérieur» : voilà pourquoi les abolitionnistes sont immédiatement soupçonnés de trahison et deviennent la cible d'une série de mesures répressives [...] En 1836, le Président des États-Unis, Andrew Jackson, autorise le ministre des postes à bloquer la circulation de toutes les publications critiques vis à vis l'institution de l'esclavage.

Si au Nord la violence contre les abolitionnistes prend des formes plus clémentes (elle vise à empêcher les rassemblements et à détruire les moyens de propagande ou la propriété des agitateurs), au Sud, elle prend la forme de pogrom qui peut directement torturer et éliminer physiquement les traîtres et ceux qui les soutiennent, en toute impunité. La situation au Sud dans les années précédant la guerre de Sécession a été décrite par Joel R Poinsett, personnalité importante de l'Union, dans une lettre de fin 1850 :
  • Nous en avons tous les deux assez de cette atmosphère malsaine chargée de violence [...] Il y a ici un fort parti opposé aux gens violents et aux mesures violentes, mais il est éteint par la peur, la soumission; ils n'osent pas non plus échanger des opinions avec d'autres qui pensent comme eux, par peur d'être trahis. 
Alors, comment définir le régime politique que nous étudions? S'agit-il d'une société libérale?


La barrière qui sépare les hommes de couleur en tant que tels des Blancs, de la race dominante, est claire et infranchissable. Comme le dit Beaumont :«Esclaves ou libres, les Nègres forment partout un autre peuple que les Blancs». Tocqueville le confirme :«A Philadephie, les Noirs ne sont pas enterrés dans le même cimetière que les Blancs». La ségrégation existe aussi dans les prisons : «Les Noirs étaient séparés des Blancs même pour les repas». Et encore :«Au Maryland, les Nègres libres paient comme les Blancs la taxe des écoles, mais ils ne peuvent pas y envoyer leurs enfants».

Il s'agit d'un État racial, structuré, selon les déclarations explicites de ses théoriciens et apologistes du Sud, en trois castes, les Blancs libres, les gens de couleur libres, les esclaves.

Toujours au début du XIXe siècle, le modèle des castes est évoqué par certains observateurs du Nord. En référence à leur propre société, oü l'esclavage a été aboli, ces observateurs parlent de la division entre «brahmanes et parias», dont la preuve est fournie par la ségrégation raciale active à tous les niveaux, des transports publics aux théâtres et des églises aux cimetières, et qui n'autorise les Noirs à entrer dans les hôtels, dans les restaurants et dans les lieux de rencontres qu'en qualité de serviteurs tout au plus.

Quant aux États-Unis, avant la guerre de Sécession, on définit trois castes, on fait clairement abstraction des Indiens, considérés jusqu'au Dawes Act de 1887, comme Domestic dependend nations, c'est à dire comme un ensemble de nations, ayant chacune une identité particulière, soumises toutefois au protectorat de Washington, et dont les membres ne font pas partie de la société américaine au sens strict.

Ajoutons que le discours des trois castes comporte un élément idéologique discutable : il a tendance à passer par-dessus les différences qui subsistent à l'intérieur de la communauté blanche et qui peuvent avoir une incidence sur les droits civiques des couches les plus pauvres. Les articles de la Confédération destinés à réglementer le nouvel Éat en formation excluent explicitement les pauvres et les vagabonds du nombre des habitants libres.



[...]

Après la guerre de Sécession, en 1860, les esclaves constituent le patrimoine le plus important du pays, leur valeur est trois fois supérieur au capital actionnaire de l'industrie manufacturière et ferroviaire; le coton cultivé au Sud est depuis longtemps le produit d'exportation le plus important des États-Unis et il joue un rôle décisif dans le financement des importations et dans le développement industriel du pays.

Si nous reprenons maintenant ce que suggèrent d'illustres historiens et sociologues américains, on peut parler de «Herrenvolk democracy», c'est à dire d'une démocratie qui ne vaut que pour le «peuple des seigneurs».

La ligne de démarcation très nette entre Blancs et Noirs, d'une part, et les Peaux-Rouges, de l'autre, favorise le développement de rapports d'égalité dans la communauté blanche. Les membres d'une aristocratie de classe ont tendance à s'autocélébrer comme des pairs, l'inégalité criante imposée aux exclus est le revers de parité instauré entre ceux qui jouissent du pouvoir d'exclure les inférieurs.

Au fond, c'est Josiah Tucker qui, déjà, avait le mieux compris la vraie nature du républicanisme qu'il reprochait à Locke et aux colons américains rebelles :
  • Tous les républicains antiques et modernes ne suggèrent aucun autre schéma que celui d'abattre et de niveler toutes les distinctions au-dessus d'eux, en tyrannisant en même temps ces êtres misérables qui, malheureusement, sont classés au-dessous d'eux.
Et il ajoute :
  • Celui qui est un tyran avec ses inférieurs est, évidemment, un patriote et un niveleur par rapport aux supérieurs.

Source : D.Losurdo,«L'Angleterre et les États-Unis du XVIIIe et du XIXe siècle étaient-ils libéraux?», Contre-histoire du libéralisme, 2013, pp.111-126 [/color]
Cinci
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 11757
Inscription : lun. 06 juil. 2009, 21:35
Conviction : catholique perplexe

Re: La communauté des hommes libres

Message non lu par Cinci »

Les informations brutes qui proviennent de l'ouvrage présentent déjà un certain intérêt en elles-mêmes, à mon avis. Mais je pense aussi qu'elles peuvent aider à établir un bon paquet de liens entre le libéralisme et l'existence de phénomènes historiques importants mais dont on ne penserait jamais qu'Ils auraient pu pu participer du premier.

Habituellement, on pense «libéralisme» et l'on songe régime soft, état de droit, doux commerce, opérateurs raisonnables, négociation, gouvernance généreuse envers les humbles citoyens, tolérance, progressisme, On ne s'Imagine pas spontanément que le libéralisme par exemple aurait pu alimenter le racialisme. Pourtant ...

On pense communément que le libéralisme devrait affranchir l'individu d'une sorte de dirigisme autoritaire (Vive la liberté!). Or ce n'est pas sûr du tout. Le dirigisme de l'autorité centrale peut fort bien n'être que remplacé par le despotisme encore plus rigide de chefs et de sous-chefs locaux, sans aucune possibilité d'arbitrage le moindrement civilisé. On peut se demander à quoi rime le libéralisme réellement ou bien si un même mot ne pourrait pas camoufler des réalités fort différentes. Il est facile d'être bluffé dans le domaine.
Cinci
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 11757
Inscription : lun. 06 juil. 2009, 21:35
Conviction : catholique perplexe

Re: La communauté des hommes libres

Message non lu par Cinci »

C'est d'où l'Intérêt de pouvoir disposer comme ici d'une base historique solide comme point de référence.


  • Les biens nés, les hommes libres, les libéraux

    On fait en général remonter l'usage du terme «libéral» aux luttes politiques qui se développent en Espagne sur la lancée de la révolution de 1812, et à l'opposition qui existe entre les «libéraux», engagés dans la défense de la Constitution, et leurs adversaires, traités de «serviles» par les premiers.

    Quand dans un texte de 1818, Constant expose le programme du «parti libéral», avec lequel il est d'accord [...] il n'y a pas une grande différence entre cette prise de position [...] et la prise de position en faveur du «système politique libéral» qui apparaît dans un texte de Washington de 1783.

    [alors pour définir l'objet]

    Partons de la Glorieuse Révolution. Locke, dans sa polémique contre Robert Filmer, qui soutient la thèse selon laquelle le Tout-Puissant aurait donné la maîtrise exclusive de la terre à Adam, premier monarque absolu, objecte que Dieu a au contraire donné de ses biens d'une main libérale (with a liberal hand).

    L'hypothétique monarque absolu, qui, plutôt que de faire preuve de tant de libéralités (liberal allowance), voudrait profiter de la situation de besoin de tous les autres hommes pour les réduire à un rude service (to hard service) ou même à la condition de sujet (vassals) n'agirait pas autrement que le bandit qui menace un homme de mort pour le réduire en esclavage (slavery)

    Le Dieu constitutionnel et libéral, d'une certaine façon, présupposé ici, réfute les prétentions du monarque absolu. Par ailleurs, la condition «si vile» et «si misérable» du sujet, de l'individu soumis à un rude service, du serviteur ou de l'esclave est surtout incompatible avec la façon d'être et de sentir d'un Anglais et d'un «honnête homme», qui repousse loin de lui et toujours avec dédain la vision servile selon laquelle «nous naissons tous esclaves».


    Hume, lui aussi, d'un côté, utilise le terme «liberal» comme synonyme de désintéressé, généreux, et, de l'autre, critique comme «non libéraux» les agitations populaires et les tumultes de la plèbe qui caractérisent la première révolution anglaise. De même, Adam Smith distingue, dans le champ moral, le «système libéral», propre aux classes aisées et à celles qui ne souffrent pas de privations trop dures en ce qui concerne le luxe ou les autres plaisirs de la vie, et le système strict ou austère, propre aux classes les plus pauvres qui, par la force des choses, ne peuvent se livrer à la dissipation ou à l'irréfléxion.

    Dans l'opposition qui se crée entre libéraux et serviles la position libérale est définie par antithèse, tant par rapport au pouvoir absolu du monarque qu'à la condition servile ou même plébéienne. La dichotomie libéral/non libéral fait bien référence aux divergences et au conflit entre deux visions du monde, mais aussi entre deux conditions sociales.

    [...]

    S'opposant à tout ce qui est vulgaire et plébéien, «libéral» tend à être synonyme d'aristocrate; et, de fait, chez les propriétaires d'esclaves de Virginie, le haut esprit aristocratique est étroitement mêlé à un esprit de liberté qui se distingue par son caractère plus noble et plus libérale. Alors qu'il rend hommage au gouvernement libéral de cette nation libre, Burke se déclare membre du parti aristocratique,et se sent engagé à lutter de toutes ses forces pour ces principes aristocratiques et les intérêts qui leur sont liés.

    Mais c'est surtout le discours de John Adams qui est éclairant. Pour qu'une liberté bien ordonnée puisse se réaliser, le pouvoir ne peut être exercé par les mécanicien et les gens du commun, privés de toute connaissance dans le domaine des sciences et des arts libéraux, mais ceux qui ont reçu par une éducation libérale, le niveau requis d'érudition dans les arts et dans les sciences libéraux, c'est à dire les «gens bien nés et les riches».

    En France aussi, dans la polémique qui accompagne sa formation, le «parti libéral» se définit certes comme opposé à la monarchie absolue, mais aussi, et peut-être surtout, aux masses populaires et à leur vulgarité. [...] C'est Sieyès qui s'exprime ainsi, lui qui joue un rôle déterminant lors du 18 Brumaire 1799. Ce qui scelle le coup d'État, c'est la proclamation du général en chef Bonaparte, qui annonce «la dispersion des factieux, c'est à dire l'agitation populaire et plébéienne ,et le triomphe des idées conservatrices, libérales et tutélaires.» Ce n'est pas un général, aussi génial soit-il, qui invente un pareil langage : il bénéficie, à ce moment-là, de l'appui des milieux libéraux de l'époque.

    Benjamin Constant, qui plus tard, nous le savons, se déclarera membre du parti libéral, est, dès 1797, recommandé par Talleyrand à Napoléon, cet homme «passionné pour la liberté» et «républicain inébranlable et libéral»

    [...]

    Pour Constant (comme pour Madame de Staël), ce sont les «honnêtes gens» ou - comme le précise Necker dans une lettre à sa fille -, les «gens de bien», qui expriment la cause du libéralisme.

    En France, comme en Angleterre et en Amérique, ce sont aussi les classes possédantes qui, fières de leur condition et de leur esprit non servile, ont tendance à se dire libérales.

    p. 274
[/color]
Répondre

Qui est en ligne ?

Utilisateurs parcourant ce forum : Semrush [Bot] et 10 invités