
La première partie de l'introduction déjà retranscrite :
"Introduction
New-York, 1940
6 juillet 1940 .- Il n'y a plus pour moi d'avenir en ce monde. La vie est achevée pour moi, terminée par la catastrophe qui plonge la France dans le deuil, et le monde avec elle, du moins tout ce qui, en France et dans le monde, est attaché aux valeurs humaines et divines de l'intelligence libre, de la liberté sage, de l'universelle charité. De longtemps - peut-être jamais plus - nos yeux ne retrouveront notre France bien-aimée. Nous ne reverrons peut-être jamais en ce monde ceux qui nous sont plus chers que tout au monde. Nous avons presque perdu l'espérance qui nous soutenait dans nos travaux, dans les souffrances de notre vie : l'espérance que la charité du Christ pouvait pénétrer et transformer ce monde.
Son Royaume n'est pas de ce monde, dans quelle lumière resplendit cette vérité-là ! Et cependant, son commandement n'en est pas abrogé, d'aimer notre prochain comme nous-mêmes. Nous n'avons pas le droit d'oublier que nous nous devons toujours à nos frères. Et nous savons aussi qu'à travers toutes les catastrophes, l'écroulement des empires, les persécutions et le martyre, - le bien passe, le bien se fait, le bien demeure. Mais ma vie à moi, ma vie très imparfaite arrive à cet âge adulte de l'âme qui n'est acquis qu'au prix de malheurs extraordinaires, personnels ou non : cet âge où rien ne reste plus de l'enfance, ni du bonheur de vivre.
Ma vie arrive à ce terme, beaucoup moins par les épreuves qui m'ont atteinte, moi seule, que par le malheur qui s'est abattu sur l'humanité toute entière, parce que la justice est en deuil, que les affligés ne sont pas, ne peuvent être consolés, que les persécutés ne sont pas secourus, que la vérité de Dieu n'est pas dite, et parce que, tout d'un coup, le monde est devenu si petit, si étroit pour l'esprit, par l'uniformité du mensonge qui y règne et presque seul fait entendre sa voix.
Au présent qui me reste, je ne me sens pas présente. Je tourne ma pensée vers le passé et vers l'avenir. Vers l'avenir caché en Dieu. Vers le passé que Dieu nous a fait : qu'il a comblé de tant de peines et de grâces - vers notre vie passée, vers nos amis.
(A suivre)

