Comment les ultra-riches nuisent à l'économie

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Cinci
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Re: Comment les ultra-riches nuisent à l'économie

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(Le dernier message était du bonbon - car même dans un sujet sérieux l'on peut bien se distraire un peu)


Reprenons :

«L'évasion fiscale des riches est une industrie florissante qui se livre à des pratiques légales et illégales. Sa dimension légale est le fait d'un essaim de groupes de réflexion, de lobbyistes et de firmes de relation publique qui défendent le principe d'une fiscalité allégée pour les riches auprès des gouvernements, des parlements, de la population. A ce bras idéologique s'ajoute une armée d'avocats et de comptables fiscalistes ayant pour mission de gérer les affaires et de minimiser le fardeau fiscal de leur clientèle. Toutes ces activités, grâce auxquelles les riches économisent chaque année des milliards de dollars (privant ainsi les gouvernement de ces sommes), sont parfaitement légales.

Cependant, une part considérable des affaires menées par cette industrie est assimilable à des pratiques illégales, qui consistent surtout à dissimuler des sommes d'argent au fisc en les confiant à des banques offshore.

On estime que plus du tiers de la fortune des High Netwoth Value Individuals [on disait «les gros» à l'époque d'Émile Zola], soit une somme dont le total oscille entre 8 000 et 10 000 milliards de dollars, est accumulé dans des pays comme les paradis fiscaux bien connus que sont les îles Caïmans, les îles Anglo-Normandes, la Suisse et le Liechtenstein [...] Si l'on se fie à la taille de l'industrie des paradis fiscaux et à l'ampleur des sommes qui lui sont confiées, on peut présumer que les rangs des nantis comptent un grand nombre d'escrocs, dont pratiquement aucun n'a déjà fait l'objet d'accusation.»

Source : L.McQuaig et N.Brooks, Comment les riches nuisent ..., p. 166



Le genre de fait divers à assimiler entre la brioche et le café, daté du 11 juin 2014 :

  • Lise Watier talonnée par le fisc
    Des millions à la Barbade et
    en Alberta pour sauver de
    l'impôt

    Un haut cadre de la Financière Banque Nationale impliqué


    «Guy Côté, actuel premier vice-président à la Financière Banque Nationale Gestion de patrimoine, est nommé par Revenu Canada parmi les architectes de la stratégie financière de la Fiducie Lise Watier. Il est le gendre de Serge Rocheleau (le mari de Lise Watier), selon les documents. Et toujours selon les documents, il aurait agi comme «conseiller en investissement» d'Omega Trust. Il ne nous a pas rappelés.

    Comme Apple

    Un avocat albertain du cabinet Field LLP qui agit comme fiduciaire d'Omega Trust, Roy D. Boetgger, a de son côté jugé normal et courant le montage de la Barbade. «C'est juste de la bonne planification successorale». Apple fait la même chose.

    La compagnie informatique aurait éviter de payer 74 milliards $ U.S. en impôts aux États-Unis entre 2009 et 2012 grâce à des filiales offshore, selon une enquête d'une commission parlementaire du Sénat américain. [...]»

    Watier ciblée par le fisc

    «[...] Le montage financier en cause est tout à fait légal, selon Mme Watier. Il a été réalisé sur les recommandations de ses conseillers à l'époque. [...]

    Ce sont des strutures fiscales du genre qui expliquent entre autres pourquoi des Canadiens ont réalisé en 2012, des investissements privés de 60 milliards $ dans ce micro-État. [...]

    Organisme de charité ?

    Omega Trust a aussi nommé comme ses bénéficiaires officiels des organismes de charité. Mme Watier n'a pas pu nous donner le nom de ces organismes en entrevue. ''Omega Trust n'a jamais distribué un sou de ses revenus aux organismes de charité qui étaient ses seuls bénéficiaires jusqu'au 11 juin 2009'', allègue le fisc.

    Selon l'avocat en fiscalité Martin Raymond, de De Grandpré Chait, cette cause peut ouvrir la porte à plus grand. [...]»

    Source : Le journal de Montréal, mercredi le 11 juin 2014, p.2-3
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Réglementation mondiale

«La déréglementation [Reagan-Bush] a joué un rôle crucial dans la crise de 2008; il faudra un nouvel ensemble de réglementation pour empêcher qu'il y ait d'autres crises et rétablir la confiance dans les banques. Au cours de la préparation de la deuxième réunion du G-20, au début de l'année 2009, on s'est demandé dans certains cercles ce qui était le plus important : une stimulation coordonnée au niveau mondial ou une réglementation coordonnée ? La réponse est évidente : il faut les deux. Si la réglementation n'est pas partout, il y aura évasion réglementaire : les activités financières iront dans le pays le moins réglementé.

[...]

Sans surprise, les mesures apparemment les plus énergiques prises par le G-20 ont visé des pays qui n'étaient pas présents à la réunion - les États dit ''non-coopératifs'', des endroits comme les îles Caïmans, qui sont des centres d'évasion fiscale et réglementaire depuis des années. Leur existence n'a rien d'une faille accidentelle. Les Américains et les Européens fortunés - et les banques qui les représentent - voulaient un refuge sûr, à l'abri du type d'examen que subiraient leurs activités dans leur pays; régulateurs et législateurs leur en ont donné l'autorisation. Les exigences adressées par le G-20 à ces paradis fiscaux, si elles sont un pas dans la bonne direction, étaient suffisamment légères pour que, presque immédiatement, l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) les retire tous de sa «liste noire».

[...]

Sans échange d'information régulier et complet, les autorités fiscales d'un pays ne savent pas ce qui, ou qui, échappe à leurs filets. Pour les pays en développement, il y a un problème encore plus important : la corruption. Des dictateurs corrompus prennent le large avec des milliards, qu'ils planquent non seulement dans des banques offshore, mais aussi dans certains des principaux centres financiers du monde, Londres compris. On a raison de reprocher aux pays en développement de ne pas combattre davantage la corruption, mais ils ont raison de reprocher aux pays les plus avancés de la faciliter en offrant aux hommes d'État corrompus des refuges sûrs, et à leur argent des comptes bancaires secrets.

Source : Joseph E. Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, New-York, 2010, p.390

Joseph E. Stiglitz est l'un des économistes les plus influents et les plus écoutés du monde. Il est aussi l'un des rares à nous mettre en garde depuis plusieurs années contre le fanatisme du marché et la financiarisation de l'économie. Prix Nobel en 2001, il est également l'auteur de La Grande Désillusion (Fayard, 2002) et de Quand le capitalisme perd la tête (Fayard, 2003)




Le problème :

Les vraies questions sont : que doit faire l'État ? jusqu'où doit-il aller ? et comment doit-il s'y prendre ?

«Tout jeu a ses règles et ses arbitres, et le jeu économique ne fait pas exception. L'un des rôles cruciaux de l'État est d'écrire les règles et fournir les arbitres. Les règles sont les lois qui gouvernement l'économie de marché. Les arbitres comprennent les autorités de contrôle et les juges qui aident à faire appliquer et interpréter les lois. [...]

La société doit être sûre que les règles sont fixées équitablement et que les arbitres sont justes. En Amérique, trop de règles ont été établies par et pour les professionnels de la finance, et les arbitres se sont montré partiaux. On ne peut donc s'étonner du déséquilibre des résultats. Il y avait d'autres réactions possibles, dont les chances de succès étaient au moins égales mais qui mettaient moins en danger le contribuable : il suffisait que l'État joue selon les règles, au lieu de bifurquer à mi-parcours vers une stratégie de libéralité inouïe au bénéfice du secteur financier.

En fin de compte, le seul barrage contre ces abus est le processus démocratique. Mais ses chances de succès dépendront des réformes de contributions de campagnes et de l'organisation même des élections. Certains clichés restent vrais : qui paie le flûtiste, choisit la musique. Le secteur financier a payé les flûtistes des deux partis et il a choisi la musique. Pouvons-nous espérer, nous les citoyens, que des lois seront votés pour démanteler les banques-trop-grandes-pour-faire-faillites si ces dernières restent des contributrices de campagnes trop-grandes-pour-être-ignorées ?

1. Si l'État exigeait que les chaînes de télévison et les stations de radio mettent gratuitement du temps d'antenne à la disposition des candidats, les financements de campagne seraient moins nécéssaires. Et avec le système australien du vote obligatoire, on a moins besoin de dépenser pour aller «chercher le vote».
2. Des données de la Commission électorale fédérale compilées par le Center for Responsive Politics ont révélé que les comités d'action politique des sociétés financières et d'investissement et leurs salariés ont donné 156 millions de dollars en contribution politique durant le cycle électoral de 2008. Goldman Sachs, Citigroup, JPMorgan, Chase, Bank of America et Credit Suisse ont donné 22,7 millions de dollars et dépensé 25 millions supplémentaires en lobbyisme pendant cette période. Le représentant Collin C. Peterson, président du Comité de l'agriculture de la Chambre des représentants, qui supervise normalement les transactions sur les marchés à terme (parce que les transactions à terme portaient à l'origine sur les denrées agricoles) le dit sans détour : «Ici, les banques font la loi. Je vais vous dire quel est le problème : elles donnent trois fois plus d'argent que le premier des plus grands groupes de pression.»

Gretchen Morgenson et Don Van Natta Jr, «Even in Crisis, Banks Dig in for Battle Against Regulation», New York Times, 1er juin 2009, cité dans J. E. Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, 2010

Ibid., p. 375
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Re: Comment les ultra-riches nuisent à l'économie

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Les ultra riches devraient méditer la parabole du riche issue des évangiles.
Ils s'offrent peut être un paradis sur terre, mais ils ne seront pas éternel et risque de le payer de l'autre coté...
Cinci
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Re: Comment les ultra-riches nuisent à l'économie

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Une savoureuse anecdote qui est révélatrice :

«Quiconque a déjà vu ses affaires scrutées à la loupe par les opiniâtres et pointilleux contrôleurs fiscaux de l'Agence du revenu Canada (ARC) a du être interloqué par le témoignage de l'ancien premier ministre Brian Mulroney, lors de sa comparution devant la commission d'enquête présidée par le juge Jeffrey Oliphant.

L'ensemble de ce témoignage, où Mulroney a tenté d'expliquer pourquoi, peu de temps après avoir quitté ses fonctions en 1993, il avait rencontré l'homme d'affaires allemand Karlheinz Schreiber à quelques reprises dans des chambres d'hôtel et accepté de sa main des paiements en argent comptant de plus de 200 000 dollars, était effectivement déconcertant. L'explication avancée par l'ex-premier ministre, selon laquelle il aurait fourni à Schreiber des services-conseils de calibre international, était vague et non documentée, et mettait en scène des personnes décédée, qui ne pouvaient donc pas la corroborer.

[...]

La commission Oliphant a également mis au jour une intrigue secondaire, tout aussi fascinante, qui concerne les négociations de Mulroney avec les autorités fiscales canadiennes et québécoises. C'est sur cet aspect que nous souhaitons concentrer notre attention.

Dans son témoignage, Mulroney a déclaré avoir accepté 225 000 dollars en coupures de 1 000 dollars de la part de Schreiber lors de rencontres dans des chambres d'hôtels de Montréal et de New-York. Il a déposé cet argent dans un coffre-fort à sa résidence de Montréal et dans un coffret de sûreté d'une banque de New-York. Il n'a pas consigné ces paiements dans ses archives personnelles, n'en a pas informé ses comptables et ne les a déclarés au fisc que six ans plus tard. A ce moment, Schreiber faisait l'objet en Allemagne d'une enquête approfondie relative à des allégations de corruption, de fraude et d'évasion fiscale, et ses relations avec Mulroney s'étaient dégradées.

L'ex-premier ministre avait donc des raisons de craindre que les paiements effectués par l'homme d'affaires ne soient révélés, ce qui l'aurait rendu vulnérable à des poursuites pour évasion fiscale.

Quoi qu'il en soit, Mulroney a choisi de procéder à une «divulgation volontaire» au fisc. Ses avocats sont parvenus à négocier avec l'ARC et Revenu Québec une entente en vertu de laquelle il s'est vu autorisé à ne payer l'impôt que sur la moitié des sommes si tardivement déclarées, et ce, sans être assujéti à la moindre pénalité.

Cette affaire soulève toutes sortes de questions intéressantes. On enseigne aux Canadiens que la loi les oblige à déclarer l'ensemble de leurs revenus, chaque année, et que tout manquement est sanctioné par d'importantes pénalités, voire par une poursuite criminelle. Alors comment Mulroney a-t-il pu bénéficier d'un tel accommodement, soit d'être imposé à taux réduit, de ne pas devoir payer de pénalité et d'éviter une poursuite ?

[...]

On pourrait être tenté de conclure que les autorités fiscales ont fait preuve de favoritisme à l'égard d'un ancien premier ministre. Mais les divulgations volontaires se font dans l'anonymat : les avocats-fiscalistes transmettent la déclaration de leur client au fisc pour vérification sans révéler son nom.

Donc, si la règle a été appliquée, on peut supposer que les fonctionnaires de l'ARC et de Revenu Québec ne savaient pas qu'ils avaient affaire à un ex-premier ministre lorsqu'ils ont proposé une offre de réglement assorti de conditions très avantageuses et pour ce qui avait toutes les apparences d'un cas grave d'évasion fiscale.

Détail intéressant : en vertu des lois fiscales canadiennes et québécoises, les contribuables faisant déjà l'objet d'un enquête pour évasion fiscale ou ayant omis de déclarer des revenus provenant d'individus visés par une enquête de ce type (cf Schreiber) ne peuvent se prévaloir des privilèges associés à la divulgation volontaire. En 1999, au moment où Mulroney a effectué sa divulgation, Schreiber était déjà sous la loupe du fisc allemand pour évasion fiscale, ce qui aurait dû disqualifier l'ancien premier ministre canadien.

On peut donc présumer que ce traitement de faveur n'avait rien d'une marque de courtoisie à l'égard d'un ancien premier ministre.

Il s'agit plutôt d'un exemple typique de la façon dont les autorités canadiennes et québécoises gèrent les dossiers des riches contribuables qui, au mépris de la loi, omettent de déclarer l'ensemble de leurs revenus. Bien que l'identité de Mulroney ne leur ait pas été révélée, les fonctionnaires du fisc, constatant les sommes en jeu et le prestige des avocats chargés de l'affaire, savaient nécéssairement qu'ils étaient en présence d'une personne bien nantie. Cette intrigue secondaire à saveur fiscale de l'affaire Mulroney-Schreiber offre donc, chose rare, un aperçu de la grande clémence des autorités canadiennes à l'égard des riches qui cherchent à éviter l'impôt.»

Source : Linda McQuaig et Neil Brooks, Comment les ultra-riches ..., p.175
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En quoi les milliardaires nuisent à la démocratie ...

«Dans le bureau de l'homme d'affaire montréalais Léo Kolber, une vieille photo attire l'oeil. On l'y voit dans la fleur de l'âge, bondissant dans les airs, bras dessus bras dessous avec un autre jeune homme. Les deux jeunes hommes sont tout sourire, en particulier Kolber. L'allégresse de ce dernier n'a rien de surprenant. Bien qu'il habite un modeste quartier de Montréal avec sa mère, qui est veuve, il fôlatre joyeusement en compagnie de l'une des personnes les plus riches du monde : Charles Bronfman, héritier de la richissime famille Bronfman. La photo a été prise dans les années 1950 au club de golf Elm Ridge, alors situé à Dorval, aux premiers jours d'une amitié étudiante qui allait durer toute une vie - et qui propulserait Kolber dans les rangs des ultra-riches.

Le cliché est exposé, parmi d'autres photos personnelles chères à Kolber, sur une table du splendide bureau qu'il occupe dans le vaste complexe du holding de la famille Bronfman, la société Claridge. Toujours en forme malgré ses 80 ans passés, l'homme parcourt la pièce pour nous montrer ses photos sur lesquelles il figure en compagnie de premiers ministres et de dignitaires étrangers et de riches personnalités du monde des affaires. «J'ai toujours été dans l'ombre», observe-t-il. Il ne pourrait mieux dire. Kolber est bel et bien un homme de l'ombre, l'intermédiaire qui, circulant en douceur dans les univers interconnectés de l'argent et de la politique, fait en sorte que «les choses se passent».

[...] son cas offre une belle illustration des façons dont les milliardaires exercent le pouvoir politique, c'est à dire dont ils arrivent à définir les enjeux prioritaires dans des domaines cruciaux, contrecarrant au cours du processus les intérêts de la population et nuisant au bon fonctionnement des institutions démocratiques.

Non seulement Leo Kolber est-il devenu le meilleur ami de Charles Bronfman, mais il a vite gagné la confiance du père de celui-ci, le légendaire baron des spiritueux Samuel Bronfman, qui a délégué à ce brillant et ambitieux jeune homme la gestion de la fortune familiale en le nommant président du holding. Kolber a aussi dirigé la société immobilière Cadillac Fairview, longtemps propriété de la riche famille, et siégé aux conseils d'administration de nombreuses autres entreprises liées aux Bronfman. Il a joué un rôle actif dans d'importants marchés conclus par la famille, dont la vente de Cadillac Fairview, à l'occasion de laquelle il a lui-même empoché 100 millions de dollars. [...] comme il l'affirme lui-même, il était «le garçon de course des Bronfman».

Conseiller bénéficiant de tout la confiance des Bronfman, Kolber est aussi devenu leur intermédiaire avec le monde politique. Le fait d'être associé à la famille Bronfman lui a ouvert bien des portes à Ottawa, ce qui lui a permis de cultiver d'étroites relations avec des personnages politiques de haut rang, dont les premier ministre Pierre Elliot Trudeau, Brian Mulroney et Jean Chrétien. Bien que Kolber et les Bronfman aient accordé un soutien financier à Mulroney , ils étaient surtout liés aux libéraux. Kolber se qualifiait lui-même de principal collecteur de fonds du parti libéral, ayant garni ses coffres de millions de dollars, dont une généreuse partie provenait de sa propre poche et de celle des Bronfman. En 1983, Trudeau lui a marqué sa reconnaissance en le nommant sénateur.

Entre autres fonctions, Kolber a occupé la présidence du Comité sénatoriale permanent des banques et du commerce, un rôle qui ne peut que nous intéresser ici.

En 1999, peu de temps après son entrée en fonction, il a amené le Comité à ouvrir une enquête sur l'impôt sur les gains en capital au Canada. En mai 2000, celui-ci a recommandé une importante baisse de cet impôt, une politique qui n'apporterait pas grand-chose à l'immense majorité des Canadiens, qui détenaient peu de titres, mais aiderait considérablement les riches investisseurs et les cadres rémunérés en options d'achat d'actions.

[...]

Kolber était très au fait des moyens sophistiqués qu'emploient les nantis pour diminuer leurs impôts. L'évitement fiscal est certes largement répandu dans les milieux d'affaires, mais les Bronfman, eux, en avaient fait un art. Ils étaient en effet capables de prouesses dignes d'un magicien lorsqu'il s'agissait de faire se volatiliser leurs propres impôts.

[...]

Tout indique aussi que, en 1991, les Bronfman se sont prêtés à un stratagème d'évasion fiscale particulièrement audacieux. Celui-ci n'a été mis au jour que cinq ans plus tard par le vérificateur général du Canada. Bien que l'identité de la riche famille en question n'ait jamais été confirmée, le nom des Bronfman a été mentionné à divers reprises. Les Bronfman ont d'abord nié les allégations, mais au bout d'un certains temps, ils ont cessé leurs démentis [...]

Voici ce qui s'est produit. La famille souhaitait transférer des actifs valant au moins 2 milliards de dollars (des actions de la compagnie Seagram) d'une fiducie établie au Canada à une fiducie établie aux États-Unis. Une telle transaction aurait dû normalement exigé le versement d'un impôt de 700 millions au trésor canadien. La famille a donc présenté une demande de «décision anticipée» à Revenu Canada, une disposition pouvant lui permettre de faire sortir ses actifs du pays sans payer le moindre impôt. En l'absence d'une telle décision, les membres de la famille auraient nagé dans l'incertitude quant à leurs possibilités de bénéficier d'une exonération fiscale.

Mais les autorités ne se sont pas laissé convaincre par sa requête. En décembre 1991, soit neuf mois après la demande initiale, le Comité d'examen des décisions de Revenu Canada a tranché : aucune décison anticipée ne devait être accordée.

Informée de ce refus, la famille n'a pas baisé les bras. Elle a multiplié les entrevues auprès des hauts fonctionnaires du ministère du Revenu ainsi que celui des finances (en dépit de ses pouvoirs étendus, le vérificateur général n'a jamais pu mettre la main sur les procès verbaux de ces entretiens cruciaux). Finalement, deux jours avant Noël, Revenu Canada a fait volte-face en accordant la décision anticipée. La famille allait donc pouvoir transférer ses avoirs aux États-Unis sans payer d'impôt. [ = privation de 700 millions de dollars pour les citoyens]

[...]

Kolber lui-même admet avoir soutenu financièrement, avec les Bronfman, la candidature de Mulroney à la direction du parti conservateur, en 1983. La contribution, qui s'élevait à 100 000 $, a été l'une des plus importantes de la campagne et a marqué un tournant dans la carrière politique du «p'tit gars de Baie Comeau». [''Charles et moi avions discuté de cette contribution, explique Kolber, et nous nous étions entendu sur le fait qu'il s'agissait non seulement d'un choix éclairé mais de la bonne chose à faire. Brian nous plaisait ...'']

Ce généreux coup de pouce ne constitue cependant qu'une partie de ce que Kolber a fait pour aider Mulroney à écarter Joe Clark et à prendre la tête du parti conservateur. L'élément le plus important a été sans doute son rôle dans le ralliement à sa cause d'une fraction du parti qui menaçait de barrer la route à son protégé. Il convient de rappeler brièvement cette histoire [...] parce qu'elle illustre à merveille l'étendue du pouvoir souvent invisible des personnes très riches.

L'affaire met en scène feu Eddie Goodman, collecteur de fonds et homme de l'ombre très puissant, en particulier en Ontario.

Cherchant à récolter des appuis pour déloger Clark, Mulroney se heurte à la résistance d'un bloc de red tories loyaux à Bill Davis, alors premier ministre de l'Ontario. Cheville ouvrière du groupe, Goodman est particulièrement hostile à l'ascension de Mulroney.

A la demande de Mulroney, Kolber intervient alors pour arranger les choses avec Goodman. En tant que fidèle conseiller des Bronfman, il est l'homme de la situation.

Goodman, avocat torontois de la société Cadillac Fairview, a l'habitude de satisfaire aux moindres requêtes de la famille. Kolber se souvient :

  • «Lorsque, à l'époque où je dirigeais Cadillac Fairview, nous avions un problème avec Queen's Park, je pouvais obtenir un rendez-vous avec Bill Davis en cinq minutes si Eddie s'en chargeait.»
Kolber passe donc un coup de fil à Goodman pour lui demander de se rallier à Mulroney ou. à tout le moins, de cesser de s'opposer à sa candidature. Goodman se répand en récriminations contre Mulroney, mais, lorsque son patron l'invite à rencontrer l'aspirant-chef, il accepte immédiatement. [...]

«Voilà mon autre contribution à sa course à la direction, constate Kolber. Aider à ce que Goodman se rallie.»

Une telle contribution ne passe pas inaperçue, en particulier aux yeux d'un personnage comme Mulroney, très à l'aise avec les retours d'ascenseur. Si les Bronfman ont eu un différend avec le fisc alors qu'il était premier ministre, pourquoi Kolber n'aurait-il pas décrocher le téléphone comme il le faisait quand il devait discuter avec Bill Davis d'une question le préoccupant ? »

Source : idem [/color]
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En aparté ...
  • «... prenons le cas de la santé publique. A la fin du XVIIe siècle, Paris n'avait pas de système d'égout, ses rues étaient de gigantesques latrines pour 500 000 citadins. Les terrasses des Tuileries empestaient tellement que personne n'osait y aller, hormis pour se soulager.

    La structure administrative moderne, alors toute récente, était pour ainsi dire limitée aux maîtres des requêtes. Ancêtres des ombudsmans, ces magistrats écoutaient les plaintes et requêtes adressées au monarque. Richelieu n'avait pas encore commencé à raser les murs de la ville avec l'idée de permettre un contrôle administratif central.

    Cent cinquante ans plus tard, en 1844, la situation n'avait pour ainsi dire pas changée. Sur 912 000 parisiens, 600 000 vivaient dans des taudis. A Montfaucon, au nord de la ville, des transporteurs d'excréments faisaient du porte-à-porte toute la nuit et déchargeaient leurs cargaisons nauséabondes dans de grands marécages débordant de matières fécales. Des hommes passaient leur vie sur ces rives, pataugeant du matin jusqu'au soir en quête de quelque objet qu'ils pourraient vendre. A Lille, vers 1860, dans le quartier ouvrier de Saint-Sauveur, 95 % des enfants mouraient avant d'atteindre l'âge de cinq ans.

    Les célèbres égouts de Paris furent construits sur une longue période dans la deuxième moitié du XIXe siècle. De continuels atermoiements ralentirent l'exécution des travaux. Ils étaient dus en bonne partie à l'opposition farouche des propriétaires fonciers, qui refusaient de débourser la moindre somme pour faire installer des canalisations sanitaires dans leurs immeubles. En quelque sorte, ils s'apparentaient à la nouvelle droite d'aujourd'hui. En 1887, après une lutte publique féroce, le préfet de Paris, Poubelle, imposa à ces mêmes propriétaires les récipients qui portent son nom. Cette intervention gouvernementale sur le droit individuel de jeter ses détritus sur la rue - en réalité le droit de tout propriétaire foncier à ne pas laisser le choix à ses locataires - fit de Poubelle un «cryptosocialiste». En 1900, les propriétaires se battaient toujours contre les obligations qui leur étaient imposées de relier leurs immeubles aux égouts municipaux et de coopérer au ramassage des ordures.

    En 1904, dans le XIe arrondissement, seulement 2 000 des 11 000 immeubles que comptait ce quartier ouvrier avaient un système de canalisation. En 1910, un peu plus de la moitié des immeubles parisiens et 50 % seulement des villes françaises disposaient du tout-à-l'égout.

    Des photographies de Marseille au début du siècle montrent d'énormes amas de détritus et d'excréments en plein milieu des rues. Les épidémies de choléra étaient fréquentes et faisaient des ravages dans la population. En 1954, Saint-Rémy-de-Provence s'équipait à son tour d'égouts; ce fut la dernière ville française à le faire.

    L'installation progressive d'une bureaucratie compétente élimina cette saleté et les maladies. Les autorités publiques s'y employèrent, malgré la résistance des classes moyennes et supérieures. Le marché libre s'opposait à l'hygiène publique. Les riches aussi. Ainsi que les gens civilisés et la plupart des couches sociales cultivées. Voila pourquoi il fallut un siècle pour accomplir ce qui aurait pu être fait en dix ans.

    En termes contemporains, l'économie de marché opposa une résistance farouche et inflexible à l'hygiène publique, à l'eau courante, au ramassage des ordures, ainsi qu'à une amélioration de la santé publique, dans la mesure où il s'agissait d'entreprises non lucratives qui imposaient des contraintes aux libertés individuelles. Ce sont là de simples vérités historiques, oubliées de nos jours.

    En définitive, ce sont les propriétaires eux-mêmes, avec leur incroyable égoïsme, qui ont fait de Marx un chef de file. Si on évita une violente révolution sociale en Europe occidentale et en Amérique à la fin du XIXe siècle, ce fut grâce au dévouement et à la réussite de la classe administrative, qui sauva les biens, les droits et les privilèges de ceux qui s'opposaient aux réformes. Et cela en dépit du fait que ces fonctionnaires étaient fort mal payés, à peine soutenue par la classe politique et très mal vus - ils le sont encore aujourd'hui - par ceux qui contribuent au financement de ces tâches.»

    Source : John Saül, Les bâtards de Voltaire, p. 256
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