C'est le titre d'un ouvrage de Erich Fromm que je lis depuis quelque temps. Et je trouve bien sûr certaines réflexions de l'auteur comme étant digne d'intérêt. Là-dessus, j'ai eu l'agréable surprise d'y trouver aussi des commentaires critiques au sujet du protestantisme; ce à quoi je ne m'attendais pas.
La réflexion de l'auteur (qui était juif) peut y apparaître comme étrangement magnanime vis à vis le catholicisme médiéval et un peu sévère pour le protestantisme. A l'époque, Fromm se questionnait au sujet du grand problème de la liberté et aussi celui de la genèse des totalitarismes.
Sur l'endos du livre :
- L'homme est-il assez fort pour supporter la liberté ? Peut-il affronter les dangers et la responsabilié qu'elle induit ? Car la liberté est avant tout un problème psychologique. Erich Fromm, par son analyse psychanalytique du totalitarisme fait la lumière sur les forces qui façonnent la société moderne. Si l'avénement de la démocratie a apporté la liberté, elle a donné naissance à une société dans laquelle l'individu se sent aliéné et déshumanisé. La liberté provoque en lui un sentiment d'isolement qui engendre à son tour l'insécurité et l'angoisse. Il met alors en place les mécanismes de fuite : l'autoritarisme, la destructivité ou un conformisme d'automate.
Je trouve la réflexion de Fromm étonnement pertinente et très actuelle, même si son exercice réflexif date des années 1940. Plus loin, j'amènerai probablement juste un petit article de 2010, pour illustrer l'actualité de la chose.
Je préciserai après ce qui est saillant pour moi dans tout cela.
Donc, voici l'extrait que j'ai retenu pour le moment :
«... ces idées qui diffèrent nettement de l'esprit de la Réforme se retrouvent aussi dans les écrits mystiques, dans les sermons et dans les règles élaborées pour la pratique des confesseurs. Il faut voir en elles l'esprit de l'affirmation de la dignité de l'homme et de la légitimité de l'expression de son Moi tout entier. En même temps que cette attitude, on trouve la notion de l'immitation du Christ dès le XIIe siècle et la croyance selon laquelle l'homme pourrait aspirer à être comme Dieu. Les règles des confesseurs montraient une grande compréhension de la situation concrète de l'individu et reconnaissaient les différences individuelles et subjectives. Ils ne traitaient pas le péché comme le fardeau qui devait accabler et humilier l'individu, mais plutôt comme le témoin de la fragilité humaine pour laquelle il faut avoir compréhension et respect.
Pour résumer : l'Église médiévale soulignait la dignité de l'homme, la liberté de sa volonté et le fait que ses efforts n'étaient pas vains; elle accentuait la ressemblance entre Dieu et l'homme et autorisait l'homme à avoir confiance en l'amour de Dieu. Les hommes étaient vus comme égaux et frères dans leur ressemblance à Dieu.
A la fin du Moyen Age, en rapport avec le début du capitalisme, la confusion et l'insécurité surgirent; mais en même temps, les tendances qui soulignent le rôle de la volonté et de l'effort humain devinrent de plus en plus fortes.
Luther
Le système de Luther, dans la mesure où il différait de la tradition catholique, a deux visages. L'un a été davantage souligné que l'autre dans l'image de ses doctrines généralement donnée dans les pays protestants.
Cet aspect montre qu'il a donné à l'homme l'indépendance en matière religieuse; qu'il a privé l'Église de son autorité et l'a donnée à l'individu; que sa conception de la foi et du salut est celle de l'expérience individuelle et subjective dans laquelle toutes les responsabilités appartienent à l'individu et non à une autorité qui pourrait lui donner ce qu'il ne peut obtenir par lui-même. Il y a de bonnes raisons pour louer cet aspect des doctrines de Luther et de Calvin puisqu'elles sont une des sources du développement de la liberté politique et spirituelle dans la société moderne; un développement qui, particulièrement dans les pays anglo-saxons, est inséparablement connecté avec les idées du Puritanisme.
L'autre aspect de la liberté moderne est l'isolement et l'impuissance qu'elle fait peser sur l'individu. Les racines de cet aspect se trouvent dans le protestantisme. Puisque ce livre est principalement consacré à la liberté en tant que fardeau et danger, l'analyse qui suit, intentionnellement partiale, souligne le côté des doctrines de Luther et de Calvin, dans lequel cet aspect négatif de la liberté est enraciné : leur accent sur le mal fondamental et sur l'impuissance de l'homme.
Luther suppose l'existence, dans la nature de l'homme, d'un mal inné qui dirige sa volonté vers le mal et rend impossible à tout homme d'exécuter quelque bonne action du fait de sa nature. L'homme a une nature diabolique et vicieuse («naturaliter et inevitabiliter mala et vitatia natura»). La dépravation de la nature de l'homme et son manque complet de liberté pour choisir le bien est un des concepts fondamentaux de l'ensemble de la pensée de Luther. Dans cet esprit, il commence ses commentaires sur l'épitre de Paul aux Romains :
- «L'essence de cette lettre est : détruire, déraciner, annihiler toute croyance et toute justice de la chair, rien ne peut apparaître - à nos yeux et à ceux des autres - aussi remarquable et sincère ... Ce qui importe, c'est que notre justice et notre sagesse, qui se déploient devant nos yeux, soient détruites et arrachées de nos coeurs et de notre Moi vain.»
- «Car Dieu veut nous sauver non pas de nous-mêmes, mais des justices et des sagesses étrangères (fremde), par une justice qui semble ne pas venir de nous-mêmes et qui ne se forme pas en nous, mais qui vient à nous d'ailleurs. La justice doit être enseignée comme venant exclusivement de l'extérieur en nous étant entièrement étrangère.»
Nous devons nous rappeler ce qui a été dit au sujet de la nature du doute : il n'est pas rationnel, ni enraciné dans la liberté de penser, et ne permet pas de questionner les opinions établies. C'est le doute irrationnel qui naît de l'isolement et de l'impuissance de l'individu dont l'attitude envers le monde est pleine d'angoisse et de haine. Ce doute irrationnel ne peut jamais être guéri par des réponses rationnelles; il ne peut disparaître que si l'individu devient partie intégrante d'un monde qui a un sens. Si cela n'arrive pas, comme ce fut le cas pour Luther ou pour la classe moyenne qu'il représente, le doute ne peut qu'être réduit au silence ; d'une certaine façon, il ne peut qu'être mis en veille grâce à l'affirmation d'une formule promettant la certitude absolue. La quête compulsive de la certitude, telle qu'elle existe chez Luther, n'est pas l'expression de la véritable foi, mais elle est enracinée dans le besoin de vaincre l'insupportable doute. La solution de Luther se retrouve chez bon nombre de nos contemporains qui ne pensent pas du tout en termes théologiques : trouver la certitude en éliminant le Moi individuel isolé, en devenant un instrument entre les mains d'un pouvoir incroyablement fort et extérieur à l'individu. Pour Luther, Dieu était ce pouvoir et il a donc cherché la certitude dans une soumission sans réserve.
Psychologiquement, la foi a deux sens complètement différents. Elle peut être l'expression d'une profonde appartenance au genre humain et de l'affirmation de la vie; ou elle peut être une réaction contre le sentiment fondamental du doute enraciné dans l'isolement de l'individu et dans son attitude négative envers la vie. C'est cette qualité compensatoire que possédait la foi de Luther.» [/color]
(à suivre)

