Jean Ziegler et le scandale de la faim

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Nanimo
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Re: La dégradation des conditions de vie en Afrique

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Arrivée d'un Mercy Ship à Pointe Noire (Congo). Il y restera un an. Ce sont des navires hôpital entièrement équippés, blocs opératoires compris, et qui fonctionnent sur des dons; le personnel soignant est entièrement bénévole.
Des soins gratuits pour les Congolais
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Le moine-soldat et croisé du libéralisme prend sa retraite

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... de la direction de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à tout le moins, à la fin du mois d'août 2013. Il s'agit de Pascal Lamy.

Entrevue :

http://www.la-croix.com/Actualite/Econo ... -03-981895

Aperçu du parcours :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pascal_Lamy



Et le mot de Jean Ziegler :


«... Pascal Lamy est le Savonarole du libre-échange. L'homme est impressionnant de volonté et d'intelligence. Sa position actuelle et sa carrière passée lui confère une influence et un prestige dont peu d'autres dirigeants internationaux jouissent aujourd'hui. [...] Lamy est un homme austère, ascétique, qui court le marathon. Selon ses propres dires, il parcourt chaque année 450 000 km en avion, supportant apparemment sans problèmes les déréglements que provoquent, dans le corps humain, les décalages horaires ... et les interminables séances nocturnes dont l'OMC est coutumière.

Pascal n'a pas d'états d'âme. A la journaliste qui l'interroge*, il déclare : «Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Je suis activiste.» Lamy est un homme de pouvoir. Seuls les rapports de forces l'intéressent. Question de la journaliste : «Comme le FMI, vous êtes accusé par une partie de l'opinion d'enfoncer les citoyens les plus pauvres des pays pauvres ...» Réponse du directeur général de l'OMC : «Un accord reflète toujours les rapports de forces au moment où il est signé.» [...] Sur les ambassadrices et ambassadeurs accrédités auprès de l'OMC, sur ses collaboratrices et collaborateurs, il exerce une fascination évidente. Et comme Savonarole dans la Florence du XVe siècle, Lamy ne laisse rien passer. Il est constamment en éveil, traquant sans pitié les déviants du dogme libre-échangiste. Ses informateurs sont partout.

J'en ai fait moi-même l'expérience.

Chaque mois de septembre, animé par l'extraordinaire Jean-François Noblet, se tient dans le petit bourg de L'Albenc, dans les montagnes du Dauphiné, à quelques kilomètres de Grenoble, le Festival de la Vie, réunissant les mouvements sociaux, les syndicats, les communautés religieuses de la région. J'y ai pris la parole en septembre 2009. J'ai critiqué à cette occasion, mais d'une façon mesuré, la stratégie de l'OMC en matière de commerce alimentaire.

Dans le ciel luisait la pleine lune. La grande tente était pleine de monde. La discussion dura au-delà de minuit. Elle était passionnante. Mais il y avait un espion (ou une espionne) de Pascal Lamy dans l'auditoire.

Le 29 septembre 2009, je reçus de lui la lettre suivante :


  • «Cher Jean,

    Je prends connaissance avec consternation, une fois de plus, des propos que vous avez tenus lors d'une conférence à L'Albenc, me mettant en cause de manière diffamante : mes actions seraient, selon vous, ''totalement contraires aux intérêts des gens victimes de la famine''. Rien de moins ! L'OMC se hâte de conclure le round de Doha ... ce qui équivaudrait à tuer plus de gens ... ? Absurde, évidemment ! Les membres de l'OMC négocient depuis huit ans un mandat qu'ils se sont donné, à la demande des pays en voie de développement, d'ouvrir davantage les marchés agricoles, et en priorité ceux des pays développés, auxquels ils veulent pouvoir avoir accès. [...] Le plus simple, pour vous faire une idée de la réalité, serait de demander au représentant de ces peuples ce qu'ils en pensent. C'est d'ailleurs ce qu'a fait votre successeur, Olivier De Schutter, au cours d'une discussion dans le comité agricole de l'OMC, et dont le résultat a laissé peu de doutes quant à la position des pays en question. [...] En espérant que ce rappel à quelques réalités politiques vous évitera à l'avenir des proclamations aussi mensongères, je vous prie de croire, mon cher Jean, etc.»



Je n'ai évidemment pas besoin qu'on me suggère de consulter les représentants des États du Sud. De par mes fonctions, je les fréquente quotidiennement. Certains sont mes amis. Mais Lamy a raison sur un point : peu d'entre eux contestent ouvertement la stratégie de l'OMC en matière de commerce agricole. La raison en est évidente : nombre de gouvernements de l'hémisphère Sud dépendent, pour leur survie, des aides au développement, des capitaux et des crédits d'infrastructures des États occidentaux. Sans les versements réguliers du Fonds européen de développement (FED), par exemple, plusieurs gouvernements d'Afrique noire, des Caraïbes et d'Amérique centrale seraient incapables de payer les salaires de leurs ministres, de leurs fonctionnaires et de leurs soldats douze mois par an.

L'OMC est un club d'États dominateurs et riches. Cette réalité incite à la prudence.»

Source : Jean Ziegler, Destruction massive. Géopolitique de la faim, Paris, Éditions du Seuil, 2011, 343 p.


* Sonia Arnal, Le Matin-dimanche, Lausanne, 12 décembre 2010
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Re: Le moine-soldat et croisé du libéralisme prend sa retrai

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Un petit récapitulatif historique de Jean Ziegler ... toujours pour faire connaître ici l'un de ses derniers livres. Il s'agit d'une vue «impressionniste», de mon côté, à raison de la nature même du procédé qui fait appel à des extraits divers de son livre. Inutile de se casser la tête. C'est juste pour donner le goût d'en savoir toujours plus. Il s'y trouve certainement des éléments intéressants dans tout ça; d'autres en trouveraient des discutables. La partie historique vient contraster avec la substance de ce qui fait les politiques d'aujourd'hui, du côté des hauts fonctionaires «efficaces» comme Lamy, lequel est mentionné au départ. Le récapitulatif fait un petit détour par là où tout commence pour notre époque soit par la dernière guerre et la reconstruction qui suit.

Alors voici :

«... brusquement, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le tabou fut brisé, le silence rompu - et Malthus renvoyé aux poubelles de l'histoire.

Les horreurs de la guerre, du nazisme, des camps d'extermination, les souffrances de la faim partagées induisirent un extraordinnaire réveil de la conscience européenne. La conscience collective se révolta : «Plus jamais ça !» Cette révolte s'inscrivait dans un mouvement de transformation profonde de la société, à travers lequel les hommes revendiquaient l'indépendance, la démocratie, la justice sociale. Ses conséquences furent nombreuses et bienfaisantes. Elle imposa, entre autres, aux États la protection sociale de leur population, mais aussi la création d'institutions interétatiques, des normes de droit international, des armes de combat contre le fléau de la faim.

Sa victoire sur Malthus, José de Castro la doit aussi à Adolph Hitler. L'un des chapitres probablement les plus impressionnants de Géopolitique de la faim est intitulé «L'Europe, camp de concentration».

Je cite : «Dans cette Europe ainsi ravagée par les sauterelles nazies, dévastée par les bombes, paralysée par la panique, minée par la Cinquième colonne, par le désarroi administratif et par la corruption, la faim s'installa tout à son aise et la quasi-totalité des populations européennes en vint à vivre comme dans une sorte de camp de concentration.» Dans un autre chapitre, intitulé La faim, héritage du nazisme, Castro écrit : «Au fur et à mesure que l'Allemagne envahissait les différents pays d'Europe, elle y déployait sa politique de faim organisée. L'idée centrale de cette politique était de déterminer le niveau des restrictions alimentaires des peuples d'Europe en répartissant entre eux - conformément aux objectifs politiques et militaires allemands - les maigres rations laissées disponnibles par les prélèvements prioritaires du Reich. Les nazis, on le sait, étaient assistés de bureaucrates rigoureux. Parallèlement à la discrimination raciale, ils instaurèrent une discrimination tout aussi pointilleuse en matière d'alimentation. Ils divisèrent ainsi les populations occupées en quatre catégories :


  • Groupes de populations «bien alimentées». Ils étaient composés des populations assumant pour la machine de guerre allemande une fonction d'auxilliaire.
    Groupes de populations «insuffisamment alimentées». En faisaient partie les populations occupées qui, du fait des réquisitions alimentaires, devaient se contenter de rations journalières d'au maximum 1000 calories par adulte.
    Groupes des «affamés». Ils englobaient les populations que les nazis avaient décidé de réduire en nombre, en maintenant l'accès à la nourriture en dessous du seuil de survie. Les habitants de la plupart des ghettos juifs de Pologne, de Lithuanie, d'Ukraine, etc., mais aussi des villages tziganes de Roumanie et des Balkans en faisaient partie.
    Groupes destinés à être exterminés par la faim. Dans certains camps, la «diète noire» était utilisée comme arme de destruction.



Adolph Hitler investit autant d'énergie criminelle pour affamer les peuples d'Europe qu'il en mit dans l'affirmation de la supériorité raciale des Allemands. Sa stratégie de la faim avait un double objectif. Assurer l'autosuffisance allemande et soumettre les populations à la loi du Reich. Dès son arrivée au pouvoir en 1933, il créa le Reichsnährstand, un organisme chargé de diriger la bataille du ravitaillement. Une législation spéciale plaçait tous les paysans, tous les industriels de l'alimentation, tous les éleveurs, tous les pécheurs, tous les marchands de grains sous son contrôle. Hitler voulait la guerre. Il la prépara en accumulant des stocks considérables de nourriture. Un système de rationnement au moyen de cartes fut imposé à la population allemande des années avant le déclenchement de l'agression contre la Pologne. Entre 1933 et 1939, le Troisième Reich absorba 40% de toutes les exportations alimentaires de la Yougoslavie, de la Grèce, de la Bulgarie, de la Turquie, de la Roumanie et de la Hongrie. Avant 1933, le chiffre n'avait jamais dépassé 15%.

Un premier acte de banditisme eut lieu en 1938 [...] Abandonnée par les Occidentaux, la Tchécoslovaquie fut ainsi laissée à la merci d'Hitler. Celui-ci contraignit finalement le gouvernement de Prague à lui vendre - en vertu d'un contrat commercial dûment signé - 750 000 tonnes de céréales ... qu'il ne paya jamais !

Une fois la guerre déclarée, Hitler organisa systématiquement le pillage alimentaire des pays occupés. Les pays conquis furent mis à sac, leurs réserves volées, leur agriculture, leurs élevages, leurs pêcheries placés au service exclusif du Reich.

Les nazis appelaient «réquisitions de guerre» le pillage des pays occupés. La Pologne fut envahie en septembre 1939. Aussitôt, Hitler annexa les plaines céréalières de l'Ouest et les soumit à l'administration directe du Reichnährstand. [...] Au seuil de l'hiver 1939, les éleveurs et les paysans du Warthland durent livrer à leurs nouveaux maîtres - sans rétribution aucune - 480 000 tonnes de blé, 50 000 tonnes d'orge, 160 000 tonnes de seigle, plus de 100 000 tonnes d'avoine et des dizaines de milliers de bêtes (vaches, porcs, moutons, chèvres, poules). Mais le pillage fut tout aussi efficace dans le gouvernement général de Pologne. C'est un ancien caïd des bas-fonds de Hambourg, du nom de Frank, qui en organisa le pillage. Durant la seule année 1940, il vola à la Pologne colonisée - pour les expédier au Reich - 100 000 tonnes de blé, 100 millions d'oeufs, 10 millions de kilogrammes de beurre et 100 000 porcs. La famine s'installa au Warthland et dans toute la Pologne.

[...]

Les nazis envahirent la Norvège en 1940. Trois ans plus tard, l'économiste norvégienne Else Margrete Roed dressa un premier bilan : «Ils [les Allemands] fondirent sur le pays, comme une nuée de sauterelles, et ils dévorèrent tout ce qu'ils trouvèrent. Non seulement nous avions à nourrir des centaines de milliers d'Allemands gloutons, mais encore les navires allemands qui les avaient conduit chez nous s'en retournaient chargés d'aliments de Norvège. A partir de ce moment, tous les produits disparurent du marché les uns après les autres : d'abord les oeufs, puis la viande, la farine de blé, le café, le lait, le chocolat, le thé, les conserves de poisson, les fruits et les légumes, et, pour finir, le fromage et le lait frais, tout cela disparut dans le gosier des Allemands.» Aux Pays-Bas et en Norvège, des dizaines de milliers de personnes moururent de faim ou de ses conséquences. Le kwashiorkor, l'anémie, la tuberculose, le noma ravagèrent les enfants. Pratiquement tous les peuples occupés endurèrent des souffrances semblables. [...] La consommation de graisse s'effondra : en Belgique, de 30 grammes par jour et par adulte, elle tomba à 2,5 grammes par jour. La ration quotidienne d'un adulte dans les pays occupés de l'Est descendit rapidement au-desous des 1000 calories (à rapporter aux 2200 calories de référence). Elle fut bientôt égale à celle des détenus des camps de concentration. Elle consistait surtout en pommes de terre pourries et en pain souvent avarié.

Il fut publié dans le Journal of the American Dietetic Association :«Le peuple polonais mange des chiens, des chats et des rats, et cuit des soupes faites de peau de charognes ou d'écorce d'arbre.» Durant l'hiver 1942, la ration journalière moyenne d'un Polonais adulte tomba à 800 calories. Les oedèmes de la faim, la tuberculose, une incapacité presque totale à travailler normalement, une léthargie progressive due à l'anémie martyrisèrent alors les habitants.

[...]

En Europe, le calvaire de la faim ne cessa pas avec la capitulation du Troisième Reich, le 8 mai 1945. Les agricultures étaient ravagées, les économies en ruine, les infrastructures détruites. Dans bien des pays, on continuait à souffrir de la faim, de la malnutrition, des maladies provoquées par le manque de nourriture et favorisées par l'effondrement du système immunitaire des populations.

Josué de Castro observe à ce propos : «Un des problèmes les plus ardus de l'après-guerre fut celui qui consista à fournir des aliments à cette Europe déchirée et abattue par six années de lutte. A propos de la France, Castro écrit : Le cas de la France fournit un exemple typique. La guerre, l'Occupation et la Libération provoquèrent des conditions extrêmement défavorables à son ravitaillement, au point que la France, longtemps après la Libération, continua à souffrir de la faim et à être honteusement saignée par l'organisation néfaste du marché noir. Un des problèmes les plus difficiles à résoudre, et qui affecta la production d'aliments fut celui du manque d'engrais. En France, l'engrais minéral disponnible s'élevait à 4 millions de tonnes en 1939. Ce chiffre était tombé à 250 000 tonnes. Castro écrit : «La terrible chute de la production et le manque absolu de moyens financiers pour acheter au-dehors les aliments dont elle avait besoin obligèrent la France à traverser de longues années de pénurie alimentaire après la guerre. Ce n'est qu'avec l'aide du plan Marshall qu'elle put échapper lentement à cette asphyxie économique et que sa population fut en mesure de revenir peu à peu à un régime alimentaire plus supportable.»

Les souffrances, les privations, la sous-alimentation et la faim endurées par les Européens durant les années sombres de l'Occupation nazie les firent réceptifs aux analyses de Castro.

[...]

L'ONU ne soulève plus guère l'enthousiasme populaire. Tel n'avait pourtant pas été le cas à sa création, au sortir de la guerre. Le nom émouvant de «Nations unies» surgit pour la première fois en 1941. Il était lié au combat contre la faim.

Le 14 août 1941, le Premier ministre britannique, Winston Churchill et le président américain, Franklin D. Roosevelt, se rencontrèrent sur le cuirassier USS-Augusta, dans l'Atlantique, au large de Terre-Neuve. Roosevelt était l'inspirateur du projet.

Dans son «discours des quatre libertés» du 6 janvier 1941, il avait énoncé les libertés dont il poursuivait, disait-il, la réalisation : liberté d'expression et de culte, liberté de vivre à l'abri du besoin et de la peur.

Les quatre libertés sont au fondement de la Charte de l'Atlantique.

Quelques mois avant sa mort, Franklin D. Roosevelt réaffirma magnifiquement les décisions prises sur le cuirassier USS-Augusta : «We have come to a clear realization of the fact that true individual freedom cannot exist without economic security and independance. Necessitous men are not free men. People who are hungry and out of job are the stuff of which dictatorships are made. [...]»

[...]

Au sortir de la longue nuit du nazisme, une évidence commençait ainsi à poindre, qui allait mettre des années à s'imposer aux peuples et à leurs dirigeants : l'éradication de la faim est de la responsabilité de l'homme, il n'existe aucune fatalité en cette matière. L'ennemi peut être vaincu. Il suffit de mettre en oeuvre un certain nombre de mesures concrètes et collectives pour rendre effectif et justiciable le droit à l'alimentation.

Il allait alors de soi dans l'esprit des initiateurs du pacte que les peuples ne pouvaient pas laisser au libre jeu des forces du marché la réalisation du droit à l'alimentation. Des interventions normatives étaient indispensables : tels les réformes agraires partout où sévissait l'inégale distribution des terres arables; le subventionnement de base au profit de ceux qui ne pouvaient s'assurer d'une nourriture régulière, adéquate et suffisante; l'investissement public, national et international pour assurer la préservation du sol et l'accroissement de la productivité dans le cadre de l'agriculture vivrière; l'équité dans l'accès à la nourriture, l'élimination du monopole des sociétés multinationales de l'agroalimentaire sur les marchés des semences, des engrais et en matière de commerce des aliments de base.»


(à suivre)
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Re: Le moine-soldat et croisé du libéralisme prend sa retrai

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(suite)

Jean Ziegler accorde une place assez importante (il faut le mentionner en passant) à un personnage dont je n'avais jamais entendu parler en ce qui me concerne. Il évoquera à plusieurs reprises, ainsi, un médecin brésilien du nom de Castro. Or qui est ce Josué de Castro ?

«... Castro joua un rôle déterminant en participant à la fondation de la FAO. Il fit partie du petit groupe d'experts chargés par l'Assemblée générale des Nations unies de préparer cette création, puis fut délégué du Brésil à la conférence de la FAO à Genève en 1947, membre du comité consultatif permanent de la FAO la même année, enfin président du Conseil exécutif de la FAO entre 1952 et 1955.

Dans ces années d'espérance démocratique et de quête de paix, Josué de Castro fut couvert de prix et d'honneurs.

En 1954, le Conseil mondial de la paix, dont le siège, à l'époque, était à Helsinki, lui conféra le prix international de la Paix. Il faisait froid ce jour-là en Finlande. Castro perdit la voix peu avant la cérémonie. [...] Finalement, il parvint à prononcer une phrase - une seule : «O primeiro direito do homen e de nao passar fome» (Le prenier droit de l'homme est de ne pas souffrir de la faim). Puis, il se rassit, épuisé.

Par trois fois, Castro fut proposé pour le prix Nobel : une fois pour le Nobel de Médecine, deux fois pour le Nobel de la Paix. En pleine guerre froide, Castro reçut, à Washington, le prix Franklin Roosevelt de l'Académie américaine des sciences politiques et, à Moscou, le prix international de la Paix. En 1957, il reçu la Grande Médaille de la ville de Paris qu'avaient avant lui reçue Pasteur et Einstein.

Instruit par l'expérience, Castro était parfaitement conscient de l'influence, souvent déterminante, exercée par les trusts agroalimentaires sur les gouvernements des États. Il en était persuadé : les gouvernements auraient beau le couvrir de médailles, de prix et de décorations, ils n'entreprendraient jamais rien de décisif contre la faim.

Castro mit tout son espoir dans la société civile. Au Brésil, les ligues paysannes, le Parti des travailleurs brésiliens et les syndicats de travailleurs sans terre devaient être les moteurs du changement. Sur le plan international, il fonda en 1957 l'Association mondiale de lutte contre la faim (ASCOFAM) [...] Qui étaient les membres fondateurs de l'ASCOFAM ? La liste comporte pratiquement tous ceux qui, après sa mort, relayèrent son combat : l'abbé Pierre, le père Georges Pire (futur prix Nobel de la Paix), René Dumont, Tibor Mende, le père Louis-Joseph Lebret, entre autres. En 1960, ils parvinrent à persuader l'Assemblée générale des Nations unies de lancer la première Campagne mondiale contre la faim. Cette campagne d'information et de mobilisation menée dans les écoles, les églises, les parlements, les syndicats et les médias, eut un écho considérable, principalement en Europe. Quant à l'abbé Pierre, c'est à travers le mouvement Emmaüs, fondé en 1949, qu'il fit rayonner la pensée de Castro.

Une mention spéciale doit être faite à Louis-Joseph Lebret, prêtre dominicain. Des compagnons de l'ASCOFAM, il fut probablement le plus proche de Castro. Il était aussi son aîné. C'est lui qui fit publier ses premiers livres en France. Le premier, à offrir à Castro une insertion académique hors du Brésil, au sein de l'Institut international de recherche et de formation, éducation et développement, fondée en 1958. Sa revue Developpement et Civilisation lui ouvrit souvent ses colonnes. Lebret était un proche du pape Paul VI. Expert au Concile de Vatican II, il inspira l'encyclique Populorum progressio qui fit une large place à la lutte contre la faim. Un an avant sa mort, en 1965, il fut envoyé par le pape à Genève pour le représenter à la première conférence de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement. Lebret mobilisa les catholiques progressistes en faveur de la lutte menée par Castro (On lira notamment, de Louis-Joseph Lebret, Dimension de la charité, Paris, Les Éditions Ouvrières, 1958)

Au Brésil, en 1961, Joao Goulart, candidat du Parti des travailleurs brésiliens, fut élu président de la république. Il engagea aussitôt une série de réforme avec, comme priorité, la réforme agraire. Il nomma Josué de Castro ambassadeur auprès du siège européen des Nations unies à Genève.

C'est là que je l'ai connu [...] derrière ses fines lunettes brillait un sourire ironique. Sa voix était douce. Il était chaleureux mais tout en retenue, très sympathique, manifestement habité par la rectitude morale. Castro s'est avéré être un chef de mission efficace et consciencieux, mais peu enclin aux mondanités. Ses deux filles fréquentaient l'école publique genevoise. Cette nommination à Genève lui a certainement sauvé la vie.

En effet, lorsque, le 9 avril 1964, le général de corps d'armée Castelo Branco, téléguidé par le Pentagone, détruisit la démocratie brésilienne, la première liste des «ennemis de la patrie» publiée par les putschistes comportait en tête les noms de Joao Goulart [...] et Josué de Castro. A l'aube du 10 avril 1964, les parachutistes investirent le palais gouvernemental de Recife. Miguel Arraes était déjà au travail . Il fut enlevé et disparut. Une immense vague de solidarité internationale contraignit ses bourreaux à le libérer. Comme Castro [...] Arraes était devenu, dans toute l'Amérique latine, un symbole de la lutte contre la faim. S'ensuivirent dix ans d'exil, d'abord en France, puis en Algérie. Je revis Arraes en 1987. Dès la fin de la dictature, il avait été réélu gouverneur du Pernambouc. Il avait aussitôt repris le travail là où il l'avait laissé vingt ans auparavant. De sa voix rauque, il me dit : «J'ai retrouvé tous les anciens problèmes ... multipliés par dix.»

De 1964 à 1985, cette dictature militaire barbare, cynique et efficace, a ravagé le Brésil. Une succession de généraux et de maréchaux, tous plus sanguinaires et stupides les uns que les autres, a gouverné ce peuple merveilleux et rebelle. A Rio de Janeiro, les tortionnaires des services secrets des Forces aériennes officiaient au centre de la ville, dans les hangars de la base aérienne Santos-Dumont. Ceux des services de la Marine martyrisaient les étudiants, les professeurs et les syndicalistes enlevés au sous-sol de l'état-major de la Marine [...] Chaque nuit, les commandos de l'armée, munis de listes de suspects, circulaient en civil aussi bien dans les quartiers de Flamengo, Botafogo et Copacabana que dans les interminables faubourgs de la Zona Norte, où s'étendent les quartiers ouvriers et la mer de cabanes sur pilotis des favelas.

Les ligues paysannes, les syndicats agricoles et industriels, les partis et les mouvements de gauche furent tous anéantis par les services secrets et les commandos de la dictature. [...] Quatorze pays offrirent à Josué de Castro de l'accueillir. Il choisit la France. Il fut à Paris l'un des fondateurs du Centre universitaire expérimental de Vincennes, aujourd'hui Université Paris-VIII. Il y enseigna dès la rentrée de 1969. Il ne ralentit pas son action internationale. Malgré l'opposition des généraux au pouvoir à Brasilia, les Nations unies continuèrent à lui offrir leur tribune.

En 1972, Castro prononça le discours inaugural de la Première conférence mondiale sur le milieu naturel à Stockholm. Ses thèses sur l'agriculture vivrière familiale, au service exclusif des besoins de la population, inspirèrent fortement la résolution finale et le plan d'action de cette toute première rencontre onusienne sur l'environnement. Josué de Castro mourut d'un arrêt du coeur dans son appartement parisien, au matin du 24 septembre 1973, à l'âge de soixante-cinq ans.

La cérémonie funéraire eut lieu en l'église de la Madeleine. Ses enfants ayant négocié - difficilement - le retour de leur père en terre brésilienne, l'avion se posa à l'aéroport de Guararapes, à Recife. Une foule immense l'attendait. Mais personne ne put accéder au cercueil. Les environs immédiats étaient bouclés par des milliers de policiers anti-émeutes, des parachutistes et des soldats. Tel était le rayonnement du défunt dans le coeur des Brésiliens : les dictateurs craignaient son cercueil comme la peste.»

Source : Jean Ziegler, Destruction massive. Géopolitique de la faim, pp. 109-148




http://fr.wikipedia.org/wiki/Organisati ... griculture

«... l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (connue sous les sigles ONUAA ou, plus couramment, FAO soit en anglais Food and Agriculture Organization of the United Nations) est une organisation spécialisée du système des Nations unies, créée en 1945 à Québec. Son siège est à Rome, au Palazzo FAO, depuis 1951. La FAO regroupe 191 membres (190 États plus l’Union européenne) [...]»
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Re: Le moine-soldat et croisé du libéralisme prend sa retrai

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Un petit quizz pour se recréer un peu :

http://quiz.wfp.org/fr/faim
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Re: Le moine-soldat et croisé du libéralisme prend sa retrai

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Et enfin il y a Malthus, mais comme peut nous le présenter Ziegler bien sûr.

Illustration :

«Jusqu'au milieu du siècle passé, la faim était frappée de tabou. Le silence recouvrait les charniers. Le massacre était fatal. Comme la peste au Moyen Âge, la faim était considérée comme un fléau invincible, de telle nature que la volonté humaine ne parviendrait jamais à l'endiguer.

Plus qu'aucun autre penseur, Thomas Malthus a contribué à cette vision fataliste de l'humanité. Si la conscience collective européenne, à l'aube de la modernité est restée sourde et aveugle au scandale de la mort par la faim de millions d'êtres humains, si elle a même cru deviner dans ce massacre quotidien une judicieuse forme de régulation démographique, c'est en grande partie à lui que nous le devons - et à sa grande idée de «sélection naturelle».

Malthus avait fait de brillantes études au Jesus College de Cambridge, y avait enseigné la morale pendant trois ans, puis était devenu pasteur de l'Église anglicane et s'était assuré d'une charge de vicaire dans son Surrey natal, à Albury. Mais il avait découvert à Londres, le spectacle révoltant de la misère. Les déracinés devenus sous-prolétaires industriels souffraient de la faim. Ayant perdu leurs repères sociaux, beaucoup sombraient dans l'alcoolisme. Il ne devait jamais oublier le visage des mères de famille au visage blême, marquée par la sous-alimentation, ces enfants mendiants. Mais aussi la prostitution, les taudis.

Une obsession l'envahit. Comment nourrir ces masses de prolétaires, leurs enfants innombrables, sans mettre en danger l'approvisionnement en nourriture de la société tout entière ? En 1798 parut son célèbre Essai sur le principe de population dans la mesure où il affecte l'amélioration future de la nation. Sa vie durant, Malthus devait périodiquement retravailler l'ouvrage, l'enrichir, en récrire des chapitres entiers, jusqu'à sa dernière version publiée un an avant sa mort, en 1833.

La thèse centrale du livre est organisée autour d'une contradiction qu'il juge insurmontable :

  • «Dans le règne végétal et dans le règne animal, la nature a répandu d'une main libérale, prodigue, les germes de vie. Mais, en comparaison, elle a été avare de place et de nourriture. S'ils avaient assez d'aliments et de surface pour se développer librement, les germes d'existence contenus dans notre petit bout de terre suffiraient pour remplir des millions de monde en l'espace de seulement quelques milliers d'années. Mais la nécéssité, cette loi impérieuse et tyrannique de la nature, les cantonne dans les bornes prescrites. Le règne végétal et le règne animal doivent se restreindre pour ne pas excéder ces limites. Même la race humaine, malgré tous les efforts de la raison, ne peut échapper à cette loi. Dans le monde des végétaux et des animaux, celle-ci agit en gaspillant les germes et en répandant la maladie et la mort prématurée : chez l'homme, elle agit par la misère.»


Pour la pasteur Malthus, la «loi de Nécéssité» est l'autre nom de Dieu.

Cette théorie a prévalu depuis lors, et résiste encore aujourd'hui dans une partie de l'opinion publique : la population croît sans cesse, la nourriture et la terre qui la produit sont limitées. La faim réduit le nombre des hommes. Elle garantit l'équilibre entre leurs besoins incompressibles et les biens disponnibles. D'un mal, Dieu ou la Providence (Voire la nature) font un bien. Pour Malthus, la réduction de la population par la faim était la seule issue possible pour éviter la catastrophe économique finale. La faim relevait donc de la loi de nécéssité. L'Essai sur le principe de population contient, par voie de conséquence, des attaques virulentes contre les lois sociales, les timides tentatives du gouvernement britannique d'alléger - par une assistance public rudimentaire - le sort terrible fait aux familles prolétaires des villes. Malthus écrit : «Si un homme ne peut pas vivre de son travail, tant pis pour lui et pour sa famille.» Plus loin : «Le pasteur doit avertir les fiancés : si vous vous mariez, si vous procréez, vos enfants n'auront aucune aide de la société.» Encore Malthus : «Les épidémies sont nécéssaires.» Au fur et à mesure que Malthus progresse dans la rédaction de son ouvrage, le pauvre devient son pire ennemi : «Les lois sociales sont nuisibles [...] Elles permettent aux pauvres d'avoir des enfants [...] La peine prononcée par la nature : le besoin [...] Il faut qu'il sache [le pauvre] que les lois de la nature, qui sont les lois de Dieu, l'ont condamné à souffrir, lui et sa famille.» Encore : «Les taxes paroissiales sont écrasantes pour les pauvres ? Tant pis.»

L'Essai sur le principe de population rencontra tout de suite un immense succès auprès des classes dirigeantes de l'empire britannique. Le parlement en débattit. Le premier ministre en recommenda la lecture. Rapidement, ses thèses se diffusèrent dans toute l'Europe. C'est que l'idéologie malthusienne servait admirablement les intérêts des classes dominantes et leurs pratiques d'exploitation. Elle permettait de résoudre un autre conflit apparemment insurmontable : concilier la «noblesse» de la mission civilisatrice de la bourgeoisie avec les famines et les charniers qu'elle provoquait. En adhérant à la vision malthusienne - les souffrances induites par la faim, la destruction de tant de milliers de personnes étaient certes effroyables, mais à l'évidence nécéssaires à la survie de l'humanité - la bourgeoisie calmait ses propres scrupules. La vraie menace, c'était l'explosion de la croissance démographique. Sans l'élimination des plus faibles par la faim, le jour viendrait où nul être humain, sur la planète, ne pourrait ni boire ni manger, ni respirer. Jusqu'au milieu du XXe siècle, l'idéologie malthusienne a ravagé la conscience occidentale. Admirable Malthus ! [...] Sauf grave cas de dérangement psychique, personne ne peut supporter le spectacle de la destruction d'un être humain par la faim. En naturalisant le massacre, en le renvoyant à la nécéssité, Malthus a déchargé les Occidentaux de leur respectabilité morale. (Ziegler, p. 107)
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zelie
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Re: Le moine-soldat et croisé du libéralisme prend sa retrai

Message non lu par zelie »

A tout le moins, merci Cinci pour ce travail de recherche impressionnant et sincère, quelles que soient vos positions!
Pensez à dormir un de ces jours entre deux posts! :s
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Re: Le moine-soldat et croisé du libéralisme prend sa retrai

Message non lu par Cinci »

Zélie,

Merci d'avoir voulu me dire merci, même si pourrait s'être maintenu un léger souci de votre côté en apparence.

Mais, ce moment de l'édition des petits messages, il ne correspond pas nécéssairement au moment de leur production. Je dors bien la nuit, ne soyez pas inquiète.

:)
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Re: Le moine-soldat et croisé du libéralisme prend sa retrai

Message non lu par Cinci »

«- Et les dirigeants chinois?

Il y a une très grande qualité du système politique chinois, depuis l'ouverture décidée par Deng Xiao Ping, en 1979. La Chine est le pays au monde qui, depuis quarante ans, a fait le moins d'erreurs en matière économique. Pourquoi ? Parce que le système repose sur le principe confucéen de la rationalité du souverain, dont le but essentiel est de faire le bien de son peuple. Dans ce pays, la pauvreté a beaucoup reculé. De manière plus générale, au cours des trente dernières années, la mondialisation a permis de sortir de la misère des centaines de millions d'êtres humains. En ce qui me concerne, par rapport à ma vision du monde, et à ma conscience, je suis heureux d'avoir pu y apporter ma pierre. [...]»

http://lexpansion.lexpress.fr/economie/ ... 91308.html


Versus

«... dans une étude sur le marché du travail chinois, la sociologue Ching Kwan Lee [...] écrit sur les travailleurs de la province de Liaoning, dans le nord-est de la Chine.

A l'instar de la Rust Belt dans des États comme l'Ohio, le Liaoning a été abandonné par le gouvernement au profit du sud-est du pays. Il est devenu une zone dévastée par les faillites, un foyer de révoltes ouvrières menées par des masses de chômeurs et de retraités. Rentes et salaires impayés, soins médicaux défaillants et biens de consommation insuffisants sont les causes principales de l'agitation ouvrirère dans la région.

Dans la province de Guandong, au sud, l'industrie tournée vers l'exportation connaît une expansion rapide. En 2000, la part des exportations chinoises en provenance du Guandong atteignait 42% dont 90% émanant de 8 villes du delta de la rivière des Perles. Cette région attire une bonne partie des 80 à 100 millions de travailleurs migrants du pays. Lee y a cependant trouvé des usines «sataniques» qui fonctionnent à un rythme si stressant que les limites physiques de leurs employés sont mises à l'épreuve quotidiennement. Ceux-ci travaillent parfois de 14 à 16 heures par jour et n'ont aucun jour de repos avant de recevoir leur paye à la fin du mois. Dans ces usines il est considéré normal de travailler 400 heures ou plus par mois, en particulier dans l'industrie du vêtement. [...] La sociologue a constaté que la plupart des employés devaient composer avec des salaires impayés, des déductions illicites et des taux horaires inférieurs aux normes. Ils font souvent l'objet de violences physiques et ne reçoivent aucune indemnité en cas d'accident de travail.

Chaque année, dans la seule ville de Shenzen, au moins une dizaine de travailleurs meurent de surmenage. Selon Lee, ces conditions de travail dépassent les «notions marxistes d'exploitation et d'aliénation». Elle cite un sondage publié en 2003 par l'Agence Chine nouvelle, selon lequel 3 travailleurs sur 4 éprouvent des difficultés à se faire payer. Chaque année, de nombreux salariés qui n'ont pas reçu leur salaire menacent de se suicider en se jettant du haut d'un gratte-ciel ou en s'immolant par le feu. Si le versement d'un salaire à un ouvrier en échange de son travail est une caractéristique fondamentale du capitalisme, on peut affirmer que, formellement, de nombreux travailleurs chinois ne sont pas encore des ouvriers, poursuit-elle.» (Chris Hedges, La mort de l'élite progressiste, New-York, Lux, 2012, p.52)


ou

«... tout le monde parle aujourd'hui d'un important glissement du pouvoir à l'échelle mondiale en se demandant si - ou plutôt quand - la Chine et l'Inde vont remplacer les États-Unis comme puissances hégémoniques. [...]

Il est vrai que ces deux pays ont connu une croissance spectaculaire de leur PIB, mais il ne faut pas s'en tenir à cela.

En jettant un oeil à l'indice de dévelopement humain (IDH) de l'ONU, qui collige des données de base sur le bien-être d'une société, on constate que l'Inde demeure dans le peloton de queue. Elle occupe aujourd'hui le 134e rang juste devant le Cambodge, mais derrière le Laos et le Tadjikistan. [...] La Chine, elle, se classe au 92e rang soit un peu au-dessus de la Jordanie et au-dessous de la république dominicaine et de l'Iran. En comparaison, Cuba, qui subit depuis 50 ans un blocus économique implacable des États-Unis, atteint le 52e rang, soit le plus élevé d'Amérique centrale et des Caraïbes, et se situe ainsi légèrement au-dessous des pays les plus riches d'Amérique du Sud. L'Inde et la Chine se caractérisent aussi par de très fortes inégalités sociales.» (Noam Chomsky, «Discours au Left Forum», Pace University, New York, 21 mars 2010)



Reprise :

«La Chine est le pays au monde qui, depuis quarante ans, a fait le moins d'erreurs en matière économique. Pourquoi ? Parce que le système repose sur le principe confucéen de la rationalité du souverain, dont le but essentiel est de faire le bien de son peuple.» (P. Lamy)
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