http://www.lemessieetsonprophete.com/annexes/Al-Andalus_histoire_et_mythe.htm a écrit :Al-Andalus aurait été, dit-on, une oasis de douceur de vivre et de bonne entente interreligieuse dans un monde de brutes.
Cette version impose d’entrée l’amnésie de l’Espagne wisigothique antérieure, dont la civilisation fut particulièrement brillante – une amnésie qui touche d’ailleurs tout ce qui constitue l’humanité avant l’imposition de l’Islam : les civilisations « pré-islamiques » sont considérées en effet par la pensée islamique comme indignes d’intérêt et sont systématiquement dénigrées dans les lieux d’enseignement et les manuels scolaires islamiques, et leurs restes font l’objet d’une destruction systématique. L’Egypte ne fait pas exception : entre la période antique des Pharaons, remise en lumière par les Européens au 19e siècle, et la prise de pouvoir islamique au 7e siècle, il ne reste presque plus rien de la magnificence de l’Egypte copte et chrétienne. Ce qui est antérieur à l’Islam ne peut qu’être « obscurantiste » (jahilyya ou, littéralement, ignorantisme) : les riches civilisations qui ont été plus ou moins rapidement détruites par l’Islam ne peuvent pas avoir existé, sinon qu’est-ce l’Islam aurait apporté de bon au monde ?
Pour ce qui est de l’Espagne pré-islamique, certes, les Wisigoths étaient d’origine barbare, mais il y a longtemps qu’ils étaient présents dans l’Empire romain (certains d’entre eux étaient même déjà en Crimée au premier siècle). Leur intention de perpétuer la romanité se manifeste dans le changement de nom du roi Léovigild qui prit celui, romain, de Flavius ; ils y réussirent assez bien. Cordoue, ville épiscopale nantie de nombreux monastères, connaissait une grande vitalité intellectuelle. À Séville, l’école de l’érudit saint Isidore rayonnait au-delà des frontières du royaume. On pourrait multiplier les exemples.
Le Maroc faisait partie du Royaume wisigothique. À la suite d’une zizanie successorale, les Maures, séduits depuis peu par l’idéologie politique de l’Islam et appelés à la rescousse par un prétendant au trône évincé, se joignirent en 711 à la rébellion d’inspiration arienne. Peu après, en 755 à Damas, les Abbassides massacrèrent les Omeyades, dont le seul survivant, ‘Abd al-Rhaman, partit pour Cordoue et y prit le pouvoir sans ménagement. Bientôt, les trois quarts de la péninsule furent entre ses mains.
Les Omeyyades étaient relativement pragmatiques, au sens où leur fanatisme était tempéré par un certain sens de leur intérêt et parfois par quelques influences venues de la population très majoritairement chrétienne ; à Damas, ils avaient trouvé commode de garder l’administration byzantine compétente et ne poussaient guère à la conversion (seuls les dhimmi-s étaient imposables !). Leurs adversaires abbassides leur reprochèrent d’ailleurs une certaine tiédeur à l’égard des règles islamiques. À Cordoue, leur autorité se stabilise sous ‘Abd al-Rhaman III (912-961) et c’est alors qu’al-Andalus connaît une sorte « d’âge d’or » supposé, soit une soixantaine d’années. Encore n’en reste-t-il que de maigres témoins.
En réalité, sous les Omeyyades d’Espagne, la « tolérance » ne fut que très relative et intermittente ; le sort des autochtones chrétiens et juifs – les dhimmi-s – est précaire et lié au bon plaisir du maître musulman. À Cordoue, en 796 les chrétiens sont massacrés (20 000 familles fuient la ville !) et à nouveau en 817 ; en 828 c’est le tour de Tolède. En 850, le prêtre Perfectus qui osait relever des erreurs dans l’islam est décapité et le marchand Johannès emprisonné à vie pour avoir prononcé le nom de Mohamed lors d’une vente. En 851, tous les chefs de la communauté chrétienne de Cordoue sont emprisonnés ; en 852 l’administration est épurée des chrétiens et les églises postérieures à la conquête détruites ; en 976 la purge des bibliothèques, dont la bibliothèque califale, héritée des Wisigoths et riche, dit-on de 600 000 manuscrits, donne lieu à un grand autodafé – c’est la reproduction de la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie, puis de celle des autres villes.
Les Juifs de Cordoue sont massacrés en 1010 – du moins ceux qui n’avaient pas fui à temps vers les Royaumes chrétiens du nord –, puis ceux de Grenade en 1066. La période omeyyade s’achève dans le sang en 1030. Vers 1090 les Almoravides, nomades sahariens, prennent le pouvoir. À Valence ils massacrent les chrétiens. En 1124 ils les déportent en masse vers le Maroc puis en 1125 massacrent les chrétiens de Grenade. Ils sont chassés en 1148 par les Almohades descendus de l’Atlas marocain qui (ré)unifient l’Andalousie et le Maghreb. Ils feront fuir les chrétiens de Séville et réprimeront les musiciens, les poètes et le pauvre Averroès (contraint à l’exil et enterré avec ses livres que seules des traductions latines ont transmis !). Quant au grand penseur juif Maïmonide, il fut forcé de se convertir à l’islam mourut au Caire en 1240. Les raids vers l’Espagne chrétienne du Nord (pillage de Barcelone en 985, de Zamora en 987, Saint-Jacques de Compostelle en 997) ne cessèrent jamais. Les Almohades les intensifient jusqu’à leur chute en 1226.
Dans les entre-deux dynastiques, des chefferies turbulentes, les taïfas, occupent le terrain.
Au 13ème siècle, la Reconquista chrétienne est commencée. En 1212, une armée quasiment européenne remporte une victoire décisive à Las Navas de Tolosa. Saint Ferdinand, roi de Castille, reprend Cordoue en 1236, Jaen en 1246, Séville en 1248. Cadiz tombera en 1261.
Le système islamique ne domine plus alors que la région de Grenade dont l’émir, un Nasride, prête serment de vassalité au roi de Castille. Ce qui lui assurera deux siècles d’une tranquillité favorable à la prospérité et aux arts (le fameux Alhambra date seulement de cette époque). Les choses se gâtent à la fin du 15ème siècle car l’émir Boabdil supporte mal son statut de vassal. Après avoir tenté l’habituel recours aux chefferies maghrébines (en vain, car elles sont occupées par l’avance ottomane), il attaque en 1483 Lucena, une place forte chrétienne. Battu et fait prisonnier, il est libéré contre une rançon et la libération de 7 000 esclaves chrétiens. Il est toujours aussi peu fiable et la pression espagnole s’accentue. Il finit par livrer Grenade en 1493 et part mourir au Maroc. À s’en tenir aux faits, l’histoire du prétendu havre de paix d’al-Andalus est pleine « de bruit et de fureur ». Aussi, à la question « Y a-t-il un modèle andalou ?», Alain de Libera, et d’autres avec lui, peut-il répondre :
« Non. Il y a plutôt un mythe andalou »