Au sujet de Claude Geffré

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François-Xavier
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Message non lu par François-Xavier »

... on peut vivre un engagement absolu à l'égard de la vérité du message chrétien sans céder à l'impérialisme religieux ou à l'exclusive envers les autres traditions religieuses. L'Église de Vatican II a porté un jugement positif sur les traditions religieuses et, sans compromettre l'unicité de la médiation du Christ dans l'ordre du salut, elle a reconnu une certaine valeur salutaire aux religions du monde. «L'Église catholique ne rejette rien de ce qui est saint et vrai dans les religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d'agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu'elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes.» (Nostra aetate).

- Claude Geffré, «La place des religions dans le plan du salut», in Nouveau dialogue, novembre-décembre 1997, no 117
La question des non chrétiens devenue capital dans les discussions actuelles : si tout doit être accompli au plus tard lors du dernier soupir, comment Dieu a-t-Il fait pour donner auparavant la grâce qui permettra d’être sauvés à ceux qui le méritent ? On voit la grave difficulté, qui n’a pas échappé à Jean-Jacques Rousseau :
« Ou le christianisme est nécessaire pour le salut, et vous êtes obligé de damner tous les millions d’hommes qui sont venus au monde sans le Christ ; ou bien vous direz qu’ils peuvent être sauvés, mais alors le christianisme n’est pas nécessaire au salut et toutes les religions païennes valaient autant ! »
Le dilemme apparaît encore mieux si l’on décortique le syllogisme sous-jacent, dont tous les termes doivent être posés :
• Pour être sauvé, tout homme doit avoir reçu la grâce du salut (dite habituellement « sanctifiante ») durant sa vie terrestre.
• Or, durant la vie terrestre, seuls quelques-uns auront l’occasion de recevoir cette grâce par le moyen du baptême.
• Donc [vu que Dieu veut offrir l’occasion du salut à tous], il existe d’autres moyens que le baptême de sorte que cette grâce puisse être reçue par tout homme durant sa vie terrestre.
Le raisonnement est impeccable. S’il est exact en son fondement, on sera amené à conclure que, par défaut du baptême, Dieu utilise effectivement d’autres moyens pour offrir et même donner la grâce du salut avant leur mort à tous les futurs élus. C’est dans cette ligne qu’on a d’abord imaginé que la circoncision valait le baptême, du moins avant le Christ, histoire d’envoyer au Ciel le plus possible d’Hébreux, et en tout cas tous les « saints » de l’Ancien Testament. On cite les paroles de Jésus évoquant Abraham, Isaac et Jacob comme vivants en Dieu (Mt 22,32 par Mc 12,26 ; Lc 20,37). Mais la question n’est pas le fait de leur sainteté, mais le comment. Or, pourquoi s’en tenir aux seuls Hébreux avant Jésus ? Que deviennent ceux qui sont morts juste après ? Et tous les autres ? On imagine la pente.
De fait, elle a été suivie, et même jusqu’au bout. Peu importe quel est le théologien du vingtième siècle que l’on place au bout du processus ; Karl Rahner, qui, pour cette raison spécifique, se revendiquait de l’héritage thomiste, en avait une conscience certaine – mais à vrai dire plutôt la conscience d’être à un sommet plutôt que celle d’être au bas d’une pente. Sans être aussi systématiques et en voulant être davantage concrets, beaucoup d’autres théologiens ont cherché quels pourraient être les « équivalents au baptême » qui confèrent la Grâce du salut aux diverses catégories d’hommes. Soyons généreux, expliquent-ils – et qui ne le serait, surtout avec ce qui ne lui appartient pas ? On peut deviner sans peine les « réponses » qui ont été imaginées. Par exemple : comment des bouddhistes peuvent-ils être sauvés ? En étant de bons bouddhistes sincères. Mais pourquoi « réserver » ce bénéfice aux seuls bouddhistes ? On a donc dit et écrit la même chose à propos des Musulmans. Ainsi, pour sauver, « Dieu » se sert de Bouddha, de Mahomet, et des autres « religions », promues « moyens de salut ». Car la liste continue avec les Hindous (sauvés à certaines conditions ou même sans condition particulière selon … Jacques Dupuis), avec les Mormons, les Sikhs, etc. D’après ce qu’a écrit dans une revue islamique un ecclésiastique catholique de renom, « il ne faut plus dire : Jésus sauve mais Dieu sauve en Jésus ». Effectivement, car « Dieu » doit pouvoir sauver aussi en Mahomet, Krishna, etc.

Et même : existe-t-il une raison de « réserver » aux seules « religions » les moyens du salut ? Dieu ne doit-Il pas sauver aussi par d’autres « moyens », par exemple les médecins de MSF en vertu de leur appartenance à cette action humanitaire, et finalement tout homme en vertu de ses actes ou de sa valeur morale ? Cette question n’est pas nouvelle non plus – elle était prévisible dès le départ –, mais chaque théologien fait semblant de la découvrir ; le Cardinal Journet parlait de la « charité implicite » animant tout homme qui aime de manière altruiste son prochain, et la Commission Théologique Internationale réunie en 1996 a produit un document indiquant qu’il n’y a pas de raison que les « religions » soient davantage « “touchées” par des éléments de grâce » que « les cultures, l´histoire des peuples, etc. » Il y aurait certes une contradiction trop flagrante avec le Nouveau Testament que de faire de la valeur morale la source du salut : aussi a-t-on dit que ceux qui mènent une vie morale (ou « altruiste ») la mènent du fait de la grâce qu’ils ont déjà reçue – sans le savoir. Mais comment cela est-il possible ? Quand l’ont-ils reçue sans le savoir et sans même leur consentement ? Jusqu’où faut-il retourner en arrière ? Réponse imaginée : jusqu’à leur premier acte moral, supposé se situer vers l’âge de sept ans ; ce premier acte est censé valoir la grâce ou, au contraire, s’il est mauvais, valoir la damnation éternelle. C’est logique.

Jésus est lui-même descendu dans le “mystère de la mort” : l’aspect capital de ce fait pour la compréhension du mystère du Salut en général et du salut des non chrétiens en particulier a été mis en lumière dans les numéros 634 et 635 du Catéchisme de l'Eglise Catholique qui sont précisément consacrés à la « Descente aux enfers ». Se fondant sur 1P 4, 6 – “L’évangile a été également annoncé aux morts” –, le n°634 ouvre une perspective qui dépasse la conception chronologique ancienne qui réservait aux seuls « saints » de l’ancienne Alliance le fruit de la Descente :
La Descente aux enfers est l’accomplissement, jusqu’à la plénitude, de l’annonce évangélique du salut. Elle est la phase ultime de la mission messianique de Jésus, phase condensée dans le temps mais immensément vaste dans sa signification réelle d’extension de l’œuvre rédemptrice à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, car tous ceux qui sont sauvés ont été rendus participants de la Rédemption.
Rencontrer le Sauveur

De nombreux termes sont à relever. D’abord, c’est le lieu où l’annonce du salut se fait en plénitude. Même si cette annonce source de salut est répandue, elle est loin d’être plénière sur la terre : elle ne touche qu’une minorité de gens vivants. Or, le texte affirme que la Descente aux enfers « accomplit » cette plénitude au bénéfice des hommes de « tous les lieux et tous les temps », donc de tous, et cela dans leur mort ; cet accomplissement est même celui de la « mission messianique de Jésus ». Ainsi – et seulement ainsi –, la totalité des hommes de « tous les lieux et tous les temps » est touchée. En effet, dans le mystère de la « Descente aux enfers », le vécu divin rejoint – ou plus exactement précède – le vécu de tous les hommes au terme de leur vie sur terre. Ce mystère se situe dans un au-delà du temps que le n° 635 appelle justement la « profondeur du mystère de la mort » :
« Le Christ est donc descendu dans la profondeur de la mort afin que les morts entendent la voix du Fils de Dieu et que ceux qui l’auront entendue vivent » (Jn 5,25) [suivent les citations de Ac 3,15, de He 2,14-15, de Ap 1,18 et de Ph 2,10].
Les philosophies occidentales qui tiennent la mort pour l’évanouissement dans l’inconnu ou dans le néant doivent être revues ; dans ce domaine, l’avenir de la théologie serait de croiser ces études avec l’enseignement du Magistère récent, sans négliger l’apport des traditions chrétiennes orientales qui, toutes, ont fait de la « Descente aux enfers » une fête liturgique, au moins le samedi saint – on est encore très loin d’une telle fête en Occident[1]. Certes, on pourrait objecter que dans ces matières ; justement, c’est le travail qui est attendu du théologien [2], et non pas de répéter ce qu’il a appris. Et la clef de ce discernement, à la lumière du Nouveau Testament, c’est la question de la Rencontre.

Toute la vie publique du Christ en témoigne : la rencontre avec Lui sauve. Il ne s’agit évidemment pas d’une rencontre au sens d’un croisement, comme on dit : « J’ai croisé untel dans l’escalier ». Une rencontre humaine est un échange et change quelque chose en chacune des deux personnes impliquées[3]. Le Christ n’a pas besoin d’être enrichi par notre rencontre (Il sait ce qu’il y a dans l’homme, Jn 2,25) ; nous, nous avons besoin de la Sienne. Par Lui et Lui seul, la mort devient la porte de la Vie, et ceci ne peut se réaliser que dans le mystère de Sa Descente, où l’âme de tout homme qui meurt est appelée à rencontrer celle du Christ.

Une rencontre, c’est également une acceptation, même si l’on ne connaît pas (encore) l’autre, ou alors c’est un refus de l’autre. Dans le mystère de la Rencontre avec le Christ, il n’y a plus de place pour les faux-fuyants :
Et le jugement le voici : la Lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises.
Tout homme en effet qui fait le mal déteste la lumière et ne vient pas vers la Lumière, de crainte que ses œuvres ne soient réprouvées. Mais celui qui fait la vérité vient vers la Lumière afin que soit manifesté que ses œuvres ont été accomplies en Dieu. (Jn 3,19-21)
Telle est la réponse à donner : face à la Lumière qui dévoile toute chose, nul ne prendra une position contraire à l’orientation profonde de toute sa vie ; pour attirante qu’elle soit, la Lumière du Sauveur n’en est pas moins une épreuve terrible pour tous ceux qui, ayant choisi de ne pas la fuir, rechignent à se reconnaître pécheurs.

Une histoire avec l’Esprit Saint

Il faut simplement ajouter un détail, à la fois essentiel et toujours discret : l’Esprit Saint. Lui redonner sa place dans la théologie permet de dire la foi de manière cohérente. C’est tout au long de notre histoire que l’Esprit agit : c’est Lui qui « met en rapport » avec le Sauveur par des actes de foi, d’espérance et de charité (qui, en tant qu’actes ne supposent rien encore qu’eux-mêmes, sous le souffle de l’Esprit) – sinon personne ne demanderait jamais le baptême. Il est toujours premier dans l’ordre du salut sur cette terre, comme on le voit dès l’Annonciation. Il « convertit », c’est-à-dire « tourne vers » le Sauveur, et celui-ci mène au Père. Et dans la conversion, la nécessité apparaît de rencontrer le Sauveur, de sorte qu’un lien ferme et définitif soit établi ; c’est ce que réalisent les sacrements dans les diverses dimensions de notre vie, et d’abord le baptême qui purifie l’âme et commence la sanctification de toute notre personne.

Le mystère de la Rencontre ultime est ainsi anticipé sur cette terre par les sacrements, y compris dans sa dimension de jugement, car déjà le baptême ne va pas sans la renonciation préalable au Mal et la volonté de le combattre toujours. C’est comme anticipations que les sacrements se comprennent vraiment, loin d’une vision individualiste : ils ne sont pas seulement pour notre âme (autrement, une simple préparation morale suffirait en vue de la Rencontre), mais aussi pour cette terre : ils y réalisent déjà le salut, même si la dimension d’achèvement glorieux manque encore. Si on ne regardait pas l’histoire humaine où la Gloire de Dieu doit encore se manifester, les sacrements deviendraient incompréhensibles.

L’histoire avec l’Esprit Saint est indissociable de la médiation de l’Église, qui continue celle du Christ, par la Parole et les sacrements. La Parole de Dieu s’est liée à celle des hommes qui témoignent, mais la parole humaine peut prendre des formes indirectes, à travers l’écriture sur papier ou par lien informatique. Un non-chrétien qui trouve une Bible sur un banc public est touché par la médiation de l’Église : il y a d’abord eu un chrétien qui l’a oubliée à cet endroit. Et s’il la lit, l’Esprit est déjà à l’œuvre. Même si cette médiation n’est pas parfaite, elle offre à l’Esprit d’intervenir. Cette imperfection n’est donc pas une raison d’imaginer d’autres « voies de salut », puisque le lieu par excellence du salut est le mystère de la Descente et que la médiation de l’Église n’a d’autre but que d’en vivre déjà ; ceux qui n’en vivent pas s’y préparent néanmoins déjà à travers la droiture de leur vie – mais il ne peuvent pas le savoir (si le terme de savoir a du sens ici). On voit combien sont gratuites, inutiles et finalement méprisantes pour l’histoire et la liberté humaines les théories qui imaginent un Dieu distribuant son « salut » comme un avion répand des agents chimiques sur des champs, sans le consentement des gens concernés et surtout sans qu’ils aient rencontré et accepté Celui qui sauve.

Le sens de l’histoire, qui est si dépendant de la place donnée à l’Esprit Saint, s’est beaucoup perdu dans la théologie ; et les sacrements sont devenus d’obscurs mystères – ou plutôt de moins en moins mystérieux : on a eu tendance à en faire des autocélébrations du Peuple en marche, des « grand-messes » comme on le dit précisément de rassemblements tels que des meetings politiques ou des matchs de football (côté gradins). Là encore, le problème n’est pas nouveau, il déroule simplement ses ultimes conséquences. Dès que l’on perd de vue la finalité des sacrements, qui anticipent sur cette terre concrètement et sous une manière adaptée la Rencontre du Sauveur qui aura lieu un jour dans le mystère de la mort, on ne peut plus voir clairement leur rapport au salut. Alors, à défaut d’être « accrochés » à la finalité, il le sont à l’évènement du passé. Comment concevait-on que des sacrements donnés mille ou deux mille ans après soient reliés au « mystère pascal » de l’an 30, qui nous vaut le salut – la mort du Christ ? L'erreur est là : seulement de manière intentionnelle, grâce à la "foi consciente" qui "crée" le lien ; ils étaient ainsi réduits aux "sacrements de la foi", la foi elle même étant réduite à un ensemble de croyance sur laquelle on délibère. Or, on a simplement oublié que les sacrements ne sont pas de la foi, ou la validation par l'autorité mandatée (le clergé) d'un certain nombre de croyances "conformes" ; mais qu'ils sont de l’Esprit Saint. Le sens de l’histoire s’est ainsi perdu au profit de la chronologie, ce qui n’est pas la même chose.

Concevoir la « Descente » comme centre du mystère du salut

L’affirmation de la Descente aux enfers a seulement fait l’objet d’une mini-définition dogmatique qui tient en deux mots ; lors du 4e Concile de Latran (1215), on a simplement souligné que Jésus est descendu aux enfers en son âme (donc pas seulement en sa divinité – saint Augustin s’était posé la question !) :
“Sed descendit in anima et resurrexit in carne, ascenditque pariter in utroque : mais il est descendu en son âme, est ressuscité en sa chair, et est monté pareillement en l’une et l’autre ».
Dire cela, c’est mettre ce mystère au cœur du mystère pascal, mais c’est bien le sens de la fête du Samedi Saint, si chère aux Orientaux. Le sens même de la Croix s’en trouve éclairé : est-ce un hasard si, traditionnellement, les théologiens en arrivaient à ne plus savoir pourquoi Jésus est mort ? En effet, selon un beau syllogisme, le Dieu qui peut tout aurait pu sauver l’humanité sans un tel sacrifice, assurent-ils. Seulement voilà : la plénitude de la « mission messianique de Jésus » n’implique-t-elle pas qu’Il soit mort, de sorte que
« les morts entendent la voix du Fils de Dieu et que ceux qui l’auront entendue vivent » ? (Jn 5,25 repris dans le n° 635 du CEC.)
Tous les exégètes s’accordent pour dire que ces paroles du Christ s’appliquent bien à ceux qui sont morts réellement. Le salut passe par la Rencontre de Celui qui est la Porte (Jn 10), et il n’y a pas d’autre porte.[4]

Étant central en soi et capital en ses implications, le mystère de la Descente du Christ aux enfers est à redécouvrir urgemment, aux plans théologique, liturgique et pastoral. Seul le plan théologique a été abordé ici. Nous prendrons à bras le corps la question de son aspect liturgique dans la célébration solennelle des Ténèbres du Samedi saint ce soir même (21:00 à la cathédrale de Saint Etienne). Mais chacun imaginera sans peine les ouvertures que permet un sens vrai de l’histoire où l’Esprit est reconnu à l’œuvre. La différence entre chrétiens et non chrétiens, c’est que les premiers ont déjà rencontré le Sauveur (et l’ont suivi). Quant aux seconds, le salut qui n’est pas réalisé aujourd’hui pourra (peut-être) l’être demain, ou dans l’acquiescement à Jésus-Christ offert ultimement dans le mystère de la mort : pour beaucoup d’entre eux, la vie terrestre n’aura pas pu être le moment du salut mais bien celui de sa préparation (cf. Jn 3, 20-21). Sans l’absolutiser, cette perspective donne le sens vrai de l’évangélisation, pour la Gloire de Dieu, puisqu'elle donne toute sa valeur à l'instant présent de nos vies : la rencontre dès aujourd'hui du Christ, par la médiation de l'Eglise et le ministère des sacrements. Rencontre qui se fera de toutes façons, avec issue positive ou négative, dans le mystère de la mort.

[1] Nous célébrons solennellement le mystère du samedi saint par le chant de l’office liturgique des ténèbres (en v.o) depuis 2 années à la cathédrale Saint Charles de Saint – Etienne. Parce que c’est… indispensable… !

[2] En attendant, on peut se reporter à l’excellente étude de synthèse de Rose Seraphim, The Soul after Death, St Herman of Alaska Brd, Platina (Cal.), [1980], 1993.

[3] On reconnaîtra ici facilement l’ approche aristotélicienne du problème de la connaissance.

[4] Benoît XVI évoque ce mystère même de la mort dans certaines catéchèses mais aussi dans sa deuxième encyclique, Spe Salvi (2007) au n° 6 :

“ Le vrai pasteur est Celui qui connaît aussi la voie qui passe par les ravins de la mort … Il a parcouru lui-même cette voie, il est descendu dans le royaume de la mort, il l’a vaincu et il est maintenant revenu pour nous accompagner et pour nous donner la certitude qu’avec Lui on trouve un passage”.

La question de la durée en rapport avec l’achronologie du salut dans le mystère de la Descente est également abordée dans Spe Salvi : (n° 47) :

“La rencontre avec Lui est l’acte décisif du Jugement. Devant son regard s’évanouit toute fausseté. C’est la rencontre avec Lui qui, en nous brûlant, nous transforme et nous libère pour nous faire devenir vraiment nous-mêmes. Les choses édifiées durant la vie peuvent alors se révéler paille sèche, vantardise vide et s’écrouler. Mais dans la souffrance de cette rencontre, où l’impur et le malsain de notre être nous apparaissent évidents, se trouve le salut. Le regard du Christ, le battement de son coeur nous guérissent grâce à une transformation assurément douloureuse, comme « par le feu ». … Il est clair que la « durée » de cette brûlure qui transforme, nous ne pouvons la calculer avec les mesures chronométriques de ce monde. Le « moment » transformant de cette rencontre échappe au chronométrage terrestre – c’est le temps du coeur, le temps du « passage » à la communion avec Dieu dans le Corps du Christ”.

(Cf. EM Gallez, le malentendu islamo chrétien)
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spk
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Re: Au sujet de Claude Géffré

Message non lu par spk »

Merci pour cet article très intéressant.
Mon résumé est-il correct?
Vous montrez que la question des liens entre le baptême et le salut conduit à des apories. Vous proposez alors, pour mieux approcher le mystère de la rédemption, de méditer l'article souvent "oublié" du symbole des apôtres, la descente aux enfers, comme lieu de la rencontre avec le divin sauveur, dans la mort.
Vous rappelez alors le rôle des sacrements, comme anticipation de cette rencontre par l'Esprit-Saint.
Est-ce cela, ou bien vous ai-je mal compris?
Cinci
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Re: Au sujet de Claude Géffré

Message non lu par Cinci »

... Oui ?

Moi je trouve intéressant ces «ouvertures» et comme elles seront exprimées dans les documents; peu importe que celles-là soient de Claude Geffré, issues du dernier concile ou retrouvables dans le catéchisme. Il est vrai que des éléments exprimés peuvent apparaître tantôt comme ambigus. Mais si j'ai en tête un mot placé par moi-même en réponse ailleurs sur ce forum à Un gentil athée, voire un mot de G. K, Chesterton que je viens de lire également à la maison : il est un peu normal, somme tout, de se retrouver désorienté ou quelque peu déséquilibré à l'occasion. C'est un peu comme la nature de notre Dieu qui veut ça. Il n'y a qu'une idôle qui serait parfaitement enfermée dans une boîte, et dont la largeur, la hauteur et la profondeur nous seraient alors parfaitement connus.

;)
Cinci
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Re: Au sujet de Claude Géffré

Message non lu par Cinci »

Un extrait (parlant d'ambiguïté) :

«... c'est pourquoi l'Église est de prime abord une institution qui maintient sa position et son point de vu, quels que soient les accidents et les anarchies de son époque. C'est aussi pourquoi elle distribue impartialement les coups à gauche et à droite, au pessimisme des manichéens ou à l'optimisme des pélagiens. Elle n'a jamais été une mode officielle; parce qu'elle n'a jamais été une mode. Elle a été quelque chose qui pouvait coexister avec des mouvements et des modes, les contrôler et leur survivre.

Aussi bien les grands hérésiarques pourraient-ils sortir de leurs tombes pour confondre leurs camarades d'aujourd'hui. Il n'y a pas une seule affirmation des critiques actuels que nous ne puissions pas faire démentir par ces insignes témoins. Des critiques modernes diront d'un air détaché que le christianisme n'était qu'une réaction d'ascétisme et de spiritualité contre nature, une danse de fakirs en fureur contre la vie et l'amour. Mais Manès, le grand mystique, leur répondra de son trône secret par ce cri : «Ces chrétiens n'ont aucun droit à se dire spirituels, aucun titre à se prétendre ascétiques; car ils ont accepté le fléau de la vie et l'obscénité de la famille. Par eux, la terre est encore souillée de fruits et de moissons, et pollué de population. Leur élan n'était pas un mouvement contre nature, car, bien vite, mes enfants les eussent portés en triomphe; mais ces fous ont renouvelé le monde, alors que je voulais le supprimer d'un geste.»

Un autre écrira que l'Église n'était qu'un reflet de l'empire, la fantaisie d'un empereur de hasard; et que sa persistance en Europe n'est que le fantôme du pouvoir universel de Rome. Alors Arius, le diacre, prononcera, de la nuit du Léthé : «Non certes, car en ce cas, le monde eût suivi ma religion plus raisonnable, qui a succombé devant ces démagogies, ces hommes défiant César, lorsque mon champion portait la pourpre et que j'avais pour moi la gloire des aigles. Ce n'est pas faute de cette base que je suis tombé.»

Un troisième adversaire soutiendra que cette foi s'est propagée comme une panique infernale, comme un cauchemar de repentir imaginaire, les hommes se ruant dans l'impossible avec la rage du désespoir; et cette explication satisfera pas mal de gens, qui voient dans la doctrine orthodoxe quelque chose d'effrayant. C'est à ce moment que s'élèvera la voix terrible de Tertullien pour le confondre en ces termes : «S'il en était ainsi, pourquoi aurais-je été rejeté ? Pourquoi les coeurs tendres et les têtes faibles se seraient-ils déclarés contre moi, quand j'annonçais la perdition de tous les pécheurs ? Qu'était ce pouvoir qui me barrait la route, quand je menaçais de l'enfer ceux qui retombent, une fois pardonnés ? Car nul n'a gravi plus haut que moi cette pente ardue; et j'avais fait mien le credo quia impossibile

La quatrième hypothèse c'est qu'une poussée des éléments sémites était pour quelque chose dans l'affaire, - et que c'était un nouvel assaut de l'esprit nomade pour ébranler un paganisme plus aimable et plus commode que lui, ses villes et ses dieux lares, - une invasion grâce à laquelle les races monothéistes pourraient en fin de compte imposer leur Dieu jaloux. Et ces paroles de Mahomet seront donc apportées par le vent de sable, le rouge vent de sable du désert : «Qui donc a jamais autant que moi servi la jalousie de Dieu ? Qui donc l'a jamais laissé plus solitaire dans son ciel ? Qui a jamais rendu plus d'honneurs à Abraham et à Moïse, ou remporté plus de victoires sur les idoles et les images du paganisme ? Et quelle était cette force qui m'a repoussé en arrière avec l'énergie d'une chose vivante, et dont le fanatisme a pu me chasser de la Sicile et arracher mes profondes racines du roc de l'Espagne ? Quelle foi transportait tous ces hommes qui se pressaient par milliers, de toutes classes et de tous pays, en s'écriant que ma ruine était voulue de Dieu ? Qu'est-ce qui a lancé le grand Godefroy de Bouillon comme une catapulte sur les murs de Jérusalem; et amené le grand Sobiesky comme un éclat de tonnerre aux portes de Vienne ? Je crois qu'il y avait plus que vous n'imaginez dans la religion qui s'est ainsi mesuré avec la mienne.»

Ceux qui voudraient faire croire que la foi était un fanatisme s'enferment dans une position sans issue. D'après leur explication, elle est forcée de paraître fanatique pour rien et fanatique contre tout. Elle est ascétique et en guerre avec les ascétiques , romaine et en révolte contre Rome, monothéiste et combattant avec fureur le monothéisme, rigoureuse dans sa condamnation de la rigueur - bref, une énigme inexplicable, fût-ce en tant d'absurdités. Comment dès lors classer une absurdité qui a semblé raisonnable à des millions d'Européens cultivés, à travers toutes les révolutions d'une période de quelque seize cents ans ? On n'amuse pas les gens avec une devinette, un paradoxe ou un tour de passe-passe pendant tout ce temps-là. Je ne vois pas de solution, sinon que cette chose n'est pas absurde, mais raisonnable; et que si, fanatisme il y a, c'est le fanatisme de la raison contre tout ce qui déraisonne. C'est la seule explication que je trouve d'une chose dès le début si détachée et si confiante, condamnant ce qui lui ressemblait d'une manière si curieuse, refusant le secours de pouvoirs qui paraissaient si essentiels à son existance, partageant dans sa partie humaine toutes les passions de son époque, mais s'élevant toujours au-dessus d'elles au moment suprême, ne disant jamais exactement ce que l'on attendait d'elle et n'ayant jamais besoin de se dédire ... Non, je ne trouve pas d'explication - sauf que, comme Pallas, elle avait vraiment jailli de la pensée divine, adulte et forte et toute armée, pour le jugement et pour la guerre.»

Source : G-K. Chesterton, L'homme qu'on appelle le Christ, pp. 131-134
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Re: Au sujet de Claude Géffré

Message non lu par François-Xavier »

spk a écrit :Merci pour cet article très intéressant.
Mon résumé est-il correct?
Vous montrez que la question des liens entre le baptême et le salut conduit à des apories. Vous proposez alors, pour mieux approcher le mystère de la rédemption, de méditer l'article souvent "oublié" du symbole des apôtres, la descente aux enfers, comme lieu de la rencontre avec le divin sauveur, dans la mort.
Vous rappelez alors le rôle des sacrements, comme anticipation de cette rencontre par l'Esprit-Saint.
Est-ce cela, ou bien vous ai-je mal compris?
Oui. Merci pour votre intérêt. Ce que j'ai essayé d'exprimer aussi, c'est que la question de l’inter-religieux et aussi au bout du compte d'un certain relativisme n'est envisageable que sous un plan doctrinal, théologique. On ne peut pas se contenter de slogans !
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Re: Au sujet de Claude Géffré

Message non lu par Cinci »

François Xavier,

Est-ce que le corps du texte est de Claude Geffré dans votre premier message ? Pour moi ce n'est pas clair. Je ne sais pas qui dit quoi. Puisque vous signalerez également le père Gallez plus loin et entre parenthèse au bas du message.

Il y a beaucoup de points divers qui sont évoqués dans votre message. Plusieurs sont intéressants en soi; ce n'est pas la question. Mais j'ai de la difficulté à parvenir à bien voir ce que vous auriez voulu exprimer au sujet de Claude Geffré en particulier ou de l'une ou l'autre de ses idées. Je ne sais pas non plus à quel slogan vous vous référerez.

Pourriez-vous expliciter un peu la chose ?
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François-Xavier
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Re: Au sujet de Claude Géffré

Message non lu par François-Xavier »

Non la citation est de Geffré. Pas mon message, qui cherche à y répondre - pour les contrer, bien sûr -, et qui reprend certaines idées du P. Gallez.
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Re: Au sujet de Claude Géffré

Message non lu par Cinci »

O.K.

Donc c'est vraiment une synthèse qui vous serait propre en premier, mais qui peut reprendre certaines idées du Père Gallez. Et pour contrer ? ... pour contrer ce que dirait Claude Geffré dans la citation entre autres.

Vous croyez réellement que Geffré se trompe totalement ? ce ne serait pas plutôt que le discours de l'Église est lui-même porteur de certaines ambiguïtés parfois ? à raison de la nature de l'objet à considérer ?
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François-Xavier
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Re: Au sujet de Claude Geffré

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Je pense que les textes du magistère sur l'interreligieux sont contradictoires avec cette citation de Geffré (pas forcément avec toute sa pensée mais, là oui). Il est certain aussi que certains textes magisteriels sont parfois tirés dans un mauvais sens par certains théologiens qui cherchent à leur faire dire ce qu'ils ne disent pas.
Et malheureusement, ces personnes sont assez nombreuses aujourd'hui et sont bien sûr animées des "meilleures" intentions.
Christian Troll, sj a écrit :« le Coran contient une parole de Dieu, et pas seulement pour les musulmans mais pour tous les hommes et donc aussi pour moi personnellement. En effet je puis dans l’annonce puissante du Dieu unique et transcendant du Coran transmis par Mahomet reconnaître le rappel d’un élément essentiel du message de Jésus et une invitation à vivre davantage en cohérence avec ce message. Ainsi comme chrétien je puis reconnaître que Mahomet a reçu de Dieu la mission d’annoncer cet aspect essentiel de la vérité, à savoir l’unicité et la transcendance de Dieu. ».
Que répondre aux Musulmans? (traduction Jacques Weisshaupt, éditions Fidélité, Namur, 2011)
Louis Massignon a écrit :« expatriement où nous entraîne notre « substitution » aux âmes musulmanes, cette grâce de Dieu qui les justifie devant Lui, en nous sanctifiant”, ou encore une “mise à la disposition spirituelle, toute offerte au désir que Jésus a des âmes, pour répondre à leur place à Son Appel » (Lettre de la Badaliya n° 3 et 4, citées par Jacques Keryell in Louis Massignon et ses contemporains, Paris, Karthala, 1997, p.365).

“L’Islam constitue une réponse mystérieuse de la grâce à la prière d’Abraham pour Ismaël et les Arabes” auxquels “Dieu a donné le Coran en signe de bénédiction” (Parole donnée, Paris, Seuil, rééd. 1983, p.267).

« Le texte traditionnel, celui qui a guidé pendant vingt-quatre siècles la méditation d’Israël et de la chrétienté, et qui se retrouve au fond, sous les resserrements de forme du Qor’ân arabe » Massignon in Liminaire introductif aux Trois prières d’Abraham (1935) rééd. Cerf, 1997, p.24
Christian Salenson a écrit :« Il ne suffit pas de dire, à juste titre, que nous ne devons pas relativiser la foi chrétienne et affirmer l'universelle médiation du Christ, encore faut-il en tirer les conséquences c'est-à-dire, en Église, recevoir un visage du Christ qui nous vient précisément de cette médiation universelle dans les cultures et les religions. » (p. 126)
«Puisque la médiation salvifique s'exerce dans l'islam, et que les chrétiens ne peuvent prétendre tout connaître du Christ qui dépasse les frontières des religions, les chrétiens doivent recevoir aussi le Christ de l'islam. Que signifie recevoir le Christ de l'islam? Certainement, recevoir avec bienveillance ce que le Coran dit du Christ : « je suis sûr que le Christ du Coran a quelque chose à voir avec celui de notre foi ». Il faut aussi recevoir ce que l'islam vécu nous fait mieux comprendre du Christ : « pour enrichir notre connaissance partielle du moment, nous avons besoin de ce que l'autre peut y ajouter par ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il croit » (Christian de Chergé, « L’invincible espérance, p. 174)
Mais pour pouvoir recevoir le Christ aussi d'une autre tradition religieuse, il faut accepter de vivre le mystère pascal dans la compréhension que nous avons du Christ: Comme les apôtres, il faut accepter de perdre le Christ, la connaissance que nous en avons et Le retrouver.
« II nous faut perdre le Christ, Le laisser mourir dans l'humanité tellement nôtre dont nous l'avons revêtu et parfois maquillé, pour le laisser renaître, autre et identique, dans ce surcroît d'humanité où notre place est marquée, celle de l'autre aussi » (Christian de Chergé, Correspondance avec un ami, lettre du 7 juillet 81).
Notre connaissance du Christ est partielle, si elle est absolutisée elle devient enfermante.
« Pour entrer en vérité dans le dialogue, il nous faudra accepter, au nom du Christ, que l'islam ait quelque chose à nous dire de la part du Christ » (Christian de Chergé, Correspondance avec un ami, lettre du 12 juin 82)
Voir aussi J. Dupuis.

Derrière tout cela il y a la théologie du "pluralisme religieux", voir la théologie "de la rencontre entre les religions" ; il y a en fait une idée ancienne qui avait déjà été caressée par Nicolas de Cuse, au XVème (de Pace Fidei) d'une sorte de religion universelle, réduite à son plus petit commun dénominateur, qui permette la "pacification" (les sémitisants apprécieront le mot en 4ème forme "factitive"). "Pacification" qui n'est n'est rien d'autre que l'idée également présente à la fin du VIIème siècle dans l'esprit du Calife Abd El Malik, qui en faisant construire le dôme du rocher sur l'esplanade du temple à Jérusalem prétend "soumettre" sous son autorité tous ceux qui "ont reçu un livre" et "croient au jour dernier" : cf. la S9,29 "jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés" : la capitation, Jizya, qui est une copie de l'impôt dû à ceux qui ne sont pas prêtres zoroastriens dans l'Empire sassanide au VIème siècle (et même un mot qui n'est pas arabe mais emprunté au "moyen perse").

Avec cette pensée qui n'est plus chrétienne, nous sommes en présence d'une sorte de renoncement à l'annonce de la bonne nouvelle, au nom de cette "pacification" ; un peu comme si les "autres" ne le méritaient pas vraiment. Un peu comme si en tant que chrétiens nous avions l'approche judaïque contemporaine vis à vis des autres religions : le judaïsme a renoncé de façon générale à exercer un apostolat à l’égard des goïm (les Gentils), en développant la conviction que la mission d’Israël n’était pas de faire entrer en son sein tous les hommes, mais d’exercer à leur égard une responsabilité sacerdotale, intercédant pour eux auprès du Dieu unique et contribuant à élever le niveau de l’humanité par l’exigence de la Loi. Ce qui ne veut pas dire pour les Juifs d’aujourd’hui que les « nations » soient appelées à pratiquer la Torah d’Israël, car la conviction s’est peu à peu imposée que, pour elles, Dieu avait seulement édicté sept commandements, ceux qui avaient été confiés à Noé et qui marquaient une première humanisation de la vie en société : respect de la vie, existence de tribunaux, etc... Donc chacun chez soi.

C'est comme si nous reprenions à notre compte l’idée précise que justement, le Musulman n’a pas à devenir Chrétien, et que les Chrétiens ont pour « vocation » un « rôle » avant tout sacerdotal de « substitution » à leur égard (la Badaliya de Massignon). Or, cette attitude ne peut être guidée que par une incapacité chrétienne à annoncer l’Évangile du salut, en résumé, la possibilité d’envisager et de favoriser par la doctrine et l’enseignement théologique le chemin à parcourir pour qu’un Musulman puisse mener à bien, dès cette vie, sa rencontre avec le Christ.

Car quand l’échange n’est plus qu’une arme pour réduire l’autre à merci, quand la menace se mêle à la conviction, quand la controverse devient un exercice d’école où il n’y a plus de véritable écoute du point de vue de l’autre, il vaut mieux s’arrêter. C’est sans doute ce que nous avons fini par faire, de guerre lasse. Mais on peut le regretter. Le véritable dialogue ne peut venir que de l’estime réciproque. Le processus sera lent à se développer de part et d’autre. Mais on peut espérer que, derrière les timides tentatives d’aujourd’hui, Chrétiens et Musulmans trouveront un jour le moyen de sortir de la frilosité héritée de l’histoire (c’est ce à quoi nous encourage Vatican II avec Nostra Aetate) et pourront parler en vérité de Celui qui les unit en même temps qu’il les divise.

Ce que doit nous apporte notre relation avec les Musulmans, c’est une possibilité, un besoin, une envie de nous retourner, de nous convertir avec eux vers le Christ ; une capacité à dépasser nos querelles civilisationnelles, notre peur de « l’autre », de ses us et coutumes, pour retrouver le cœur de kérygme chrétien ; une capacité pour nous également à sortir d’un certain confort sécularisé, interrogés que nous sommes sur la piété musulmane qui est non seulement réelle mais estimée en tant que religiosité par l’Église dans son enseignement. Et surtout, nourrir notre dialogue fraternel avec eux d’une réflexion sur la vérité de l’être de Dieu, que nous ne pouvons pas instrumentaliser, mais qui est venu visiter son peuple et continue de le faire dans les sacrements par le ministère de l’Église.
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Suliko
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Re: Au sujet de Claude Geffré

Message non lu par Suliko »

« Ou le christianisme est nécessaire pour le salut, et vous êtes obligé de damner tous les millions d’hommes qui sont venus au monde sans le Christ ; ou bien vous direz qu’ils peuvent être sauvés, mais alors le christianisme n’est pas nécessaire au salut et toutes les religions païennes valaient autant ! »

Le dilemme apparaît encore mieux si l’on décortique le syllogisme sous-jacent, dont tous les termes doivent être posés :
• Pour être sauvé, tout homme doit avoir reçu la grâce du salut (dite habituellement « sanctifiante ») durant sa vie terrestre.
• Or, durant la vie terrestre, seuls quelques-uns auront l’occasion de recevoir cette grâce par le moyen du baptême.
• Donc [vu que Dieu veut offrir l’occasion du salut à tous], il existe d’autres moyens que le baptême de sorte que cette grâce puisse être reçue par tout homme durant sa vie terrestre.
Bonjour,

Tout d'abord, je souhaite m'excuser d'avance si mon raisonnement est incorrect. J'ai une bien piètre culture théologique.

Votre fil m'intrigue, parce que la question du salut des non catholiques est bien sûr une question grave. Cependant, pourquoi ne pas en rester à la doctrine traditionnelle de l'Eglise sur le salut (càd "Hors de l'Eglise, point de salut.") tout en acceptant que nous ne pouvons de toute façon pas savoir qui est sauvé, qu'il soit catholique ou non. Nous avons, en tant que catholiques, à prier et à présenter le Christ et son Eglise (et cela commence dans la famille). Le reste ne dépend pas de nous. Il ne me semble bien sûr pas déraisonnable de penser que Dieu peut utiliser d'autres moyens que le baptême pour sauver les hommes, étant donné le grand nombre de personnes qui n'ont jamais entendu parler du Christ, ou seulement d'une manière déformée. Cependant, pourquoi vouloir à tout prix rationnaliser cela dans une théologie du salut? Laissons Dieu agir et ayons tout simplement conscience de notre devoir d'évangélisation! Si j'insiste sur ce point, c'est que je constate bien les ravages de certaines théories sur le salut des non catholiques. Si l'idée de base (élargir les possibilités de salut, voire l'assurer à tous les hommes dans les cas extrêmes) est généreuse, elle conduit dans les faits à un relativisme total et nombres de catholiques voient leur foi faiblir. (Parce qu'il faut bien comprendre que tous les catholiques n'ont pas - et n'auront probablement jamais - une culture théologique très grande. Et ce qu'ils retiennent de toutes ces théories sur le salut, c'est que finalement toutes les religions sauvent, et donc que toutes se valent...C'est bête, mais c'est comme ça.)

Voilà pour mon poste extrêment désordonné! J'espère que vous aurez néanmoins compris l'idée principale.

Suliko

P.S.: Par ailleurs, vosu aurez remarqué que cela ne pose aucun problème à la majorité des musulmans d'affirmer que seuls les musulmans sont sauvés...
C'est pourquoi elle seule, prédestinée avant les générations et annoncée par les prophètes, la Mère du Créateur de tout l'univers, non seulement n'a participé en rien à la tache originelle, mais elle est toujours demeurée pure comme le ciel et toute belle. (extrait du règlement pour le monastère de Biélokrinitsa (1841)
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Re: Au sujet de Claude Geffré

Message non lu par Cinci »

François Xavier,

D'accord, je comprend le sens de votre intervention. Maintenant, c'est très clair.

Merci.
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spk
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Re: Au sujet de Claude Geffré

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Suliko a écrit :Votre fil m'intrigue, parce que la question du salut des non catholiques est bien sûr une question grave. Cependant, pourquoi ne pas en rester à la doctrine traditionnelle de l'Eglise sur le salut (càd "Hors de l'Eglise, point de salut.")
Sauf erreur de ma part, le principe trop célèbre "hors de l'Eglise point de salut" ne signifie pas que tous ceux qui ne sont pas membres de l'Eglise seront damnés, mais qu'il est absurde de provoquer un schisme pour faciliter le salut de l'humanité.
Suliko a écrit :Par ailleurs, vous aurez remarqué que cela ne pose aucun problème à la majorité des musulmans d'affirmer que seuls les musulmans sont sauvés...
Ceci relève de la superstition. C'est même un bon critère pour faire la distinction entre un musulman éclairé et un musulman sectaire. Faudrait-il que l'Eglise imite cette forme de superstition? Une autre tentation, face à la déchristianisation, serait d'imiter les évangélistes, ou pourquoi pas les entreprises commerciales en réussite, et de trouver ce qui plaît aux gens afin de les attirer vers le catholicisme. Je trouve que le grand mérite du texte de François-Xavier est qu'il évite ces écueils.
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François-Xavier
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Re: Au sujet de Claude Geffré

Message non lu par François-Xavier »

Suliko a écrit : Cependant, pourquoi ne pas en rester à la doctrine traditionnelle de l'Eglise sur le salut (càd "Hors de l'Eglise, point de salut.") tout en acceptant que nous ne pouvons de toute façon pas savoir qui est sauvé, qu'il soit catholique ou non. Nous avons, en tant que catholiques, à prier et à présenter le Christ et son Eglise (et cela commence dans la famille).
Merci pour votre intérêt. Le problème avec cette fameuse phrase de S. Cyprien de Carthage, c'est qu'elle est utilisée hors contexte. Et elle n'est pas si "autoritaire" qu'elle en a l'air. Cette fameuse maxime avait surtout comme objectif d'alimenter le débat sur le baptême conféré par les hérétiques. Il est évident que S. Cyprien a raison, lorsqu'il dit dans son Extra Ecclesiam nulla salus que le baptême comme les autres sacrements sont faits et voulus par Dieu pour être administrés à l'intérieur de l'unique Eglise du Christ. Et évidemment il faut être d'accord avec ça et je le suis. Se pose aussi la question des ministres, des conditions de la validité, etc... Tout cela a été précisé réfléchi, et même dogmatiquement et canoniquement précisé depuis.

Donc quand on y réfléchit, la phrase de S. Cyprien ne résout pas notre problème, parce qu'il y a d'autres données au moins aussi traditionnelles si ce n'est plus qui obligent le chrétien à réfléchir sur le salut des non baptisés. Apparaît alors l'idée que Dieu n'est pas contraint par les sacrements de l'Eglise pour donner le salut. Une tradition ancienne (qui proviendrait de S. Ephrem) "canonise" Adam, qui non seulement n'a jamais été baptisé mais qui en plus est tout de même l'auteur du premier péché... Ce qui n'est pas rien ! C'est dans la fameuse homélie du grand et saint samedi, qui parle justement de la descente du Christ aux enfers. Mais aussi de nombreux autres. Jérusalem a ainsi à son calendrier liturgique avec mémoire obligatoire... Saint Abraham. Qui n'est pas baptisé. Et il y a évidemment d'autres cas : au premier chef la Vierge Marie, qui bénéficie par anticipation des mérites de la passion et de la croix... Et de nombreux autres.
Donc il faut bien le constater : on peut être sauvé et même un très grand saint sans être baptisé. Les exceptions que j'ai citées prouvent bien que la règle énoncée par S. Cyrpien ne doit pas être brutalement comprise, ou alors tout cela est sans cohérence aucune.

Je pense aussi que la discussion se biaise si on n'accepte pas de formuler :
1 - que Dieu peut sauver non pas avec un "équivalent baptême" mais "sans" le baptême,
2- qu'Il propose le salut, pour tous, dans la mort, indépendamment de ce que fait l'Eglise.
3 - que cet accueil du salut par l'homme y compris non baptisé dans la mort n'est pas une délibération "intellectuelle" : ce n'est pas une sorte de "dernière chance".

Ce dernier point est évidemment essentiel. On lit ça ou là que finalement, l'enfer est vide, parce que Dieu est tellement miséricordieux, qu'il donne le salut à tous. Ste Faustine est parfois même recyclée dans ce sens, ce qui est à mon avis profondément pervers. Car j'ai la conviction qu'en réalité, un tel raisonnement est profondément janséniste. Vous allez peut-être être surprise: mais s'il on réfléchit un peut aux conséquences d'une telle affirmation (que l'enfer est vide), cela signifie bien qu'en fin de compte notre vie terrestre et même notre chemin dans l'Eglise avec les sacrements n'a pas vraiment de poids au regard du jugement... Et que la valeur même de notre vie terrestre est négligée par rapport à ce qu'est l'instant de notre comparution devant le Christ. Et donc conséquemment que la valeur de l'acte de l'incarnation de la seconde personne de la Trinité, qui est vrai homme, Son sacrifice sur la croix, tout cela n'a pas vraiment d'importance.

Par contre, s'il on retourne la chaussette et qu'on prend contextuellement, l'affirmation de S. Cyprien, alors Dieu désire que le salut se réalise à l'intérieur de l'Eglise que Jésus-Christ a fondée, dans l'anticipation de la rencontre du Christ dans les sacrements qu'Il a institués... Le moyen ordinaire de vivre ici, dans notre vie terrestre une existence dans la communion trinitaire, c'est la vie chrétienne. Et le Christ S'est incarné et est mort sur la croix pour cela (et ce ne fut pas rien). C'est donc pour cela que notre vie terrestre a un sens, et est même le moyen privilégié, ordinaire voulu par la Providence pour la vie en Dieu. Cette vie terrestre et cette terre qui sont pourtant défigurées par le péché, n'en reste pas moins ce qu'elle est dans le plan de Dieu de tout éternité.

La mort est ainsi le dernier lieu et moment de l'Evangélisation, non pas parce que c'est "une dernière chance" mais parceque la mort est un scandale ontologique. La séparation de l'âme et du corps ne devrait pas exister, ce n'est pas rationnel... et pourtant c'est largement constaté. Mais pas voulu par Dieu de toute éternité. De même que Dieu dans les sacrements utilise des moyens de pure grâce pour nous faire rencontrer Son Fils dans notre vie terrestre, de même c'est au moment de l'anormalité irrationnelle, la séparation de l'âme et du corps, que nous basculons de façon complète, en Dieu ou hors de Dieu.

Et c'est justement parce que la mort est scandaleuse que le Credo enseigne la résurrection de la chair. Nous sommes aussi bien notre corps que notre esprit. Et c'est âme et corps que nous sommes créés et appelés librement à vivre en Dieu.

Dernière chose : à ce niveau de la réflexion, le point d’achoppement qui subsiste en général, c'est la question du "baptême de désir". Or, une foius tout cela posé, on peut entrevoir ce que signifie cette formule. C'est une façon de continuer à affirmer que le baptême est nécessaire au salut, même s'il n'est pas sacramentel. Le baptême de désir, puisqu'il n'est pas célébré, est un baptême "en puissance" pas "en acte". Oui, d'accord. Mais un baptême "en puissance" n'est en fait pas un baptême. Le Baptême de désir, c'est la réaffirmation que le salut est offert à tous dans le mystère de la mort, surtout si son bénéficiaire - typiquement : le petit enfant - devait intentionnellement être inscrit - typiquement dans, à cause et grâce à la foi de ses parents - dans la société au rang de ceux qui militent sous l'étendard du Christ. Bref, parler de baptême de désir, c'est réaffirmer que Dieu n'est pas lié, pour conférer le salut, aux sacrements de l'Eglise... Mais il ne suffit certainement pas pour un parent de vouloir que son enfant soit baptisé pour qu'il le soit. Si le Christ a institué des sacrements, c'est à dire une matérialité concrète pour l'effusion du salut, c'est justement parce que notre intention, si elle est nécessaire, ne suffit pas.
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