Dieu et Victor Hugo

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Isabelle47
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Re: Dieu et Victor Hugo

Message non lu par Isabelle47 »

La citation complète est:
"Petits séminaire, le néant enseigné; faire un prêtre, c'est vider un homme".
Le sens de "vider" s'éclaire nettement en regard de ce qui précède ("néant").
En effet, ces seules citations ne suffisent pas alors qu' il y a, chez cet auteur, des centaines de pages exprimant la même chose, des milliers de vers exaltant le spiritisme, la nécromantie, les délires occultistes. Vous me pardonnerez mais je n'ai ni le temps ni surtout l'envie de relire tout cela, d'autant que ce n'est pas le lieu ici de faire le procès de ce grand homme qui a sa place au Panthéon ;) et dont les brillantes idées politiques pourraient encore servir d'exemples à notre société et au gouvernement Hollande! :zut:
"Aussi, croyez-moi, vous pratiquerez beaucoup mieux la vertu en considérant les perfections divines, qu'en tenant le regard fixé sur votre propre limon"
(Thérèse d'Avila)
p.cristian
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Re: Dieu et Victor Hugo

Message non lu par p.cristian »

Qu'importe l'embouteilleur, pourvu qu'on ait l'ivresse ;)
et qui suis-je pour juger Hugo.
Qu'il se soit tourné vers l'occultisme après la mort de Léopoldine me semble compréhensible.

Mais il a quand même écrit ceci, qui a mes yeux est l'un des plus beaux poèmes de langue française.


Booz s'était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin ;
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse ;
« Laissez tomber exprès des épis, » disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens.
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens.
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très-anciens.

Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était encor mouillée et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s’étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l’âme
« Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt.
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.

» Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
Ô Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

» Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ;

» Mais, vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe.
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. »

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase.
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu’une femme était là.
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément.
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait,
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.

La Légende des siècles, Booz endormi.
[+] Texte masqué
Petite remarque, la ville de Jérimadeth n'existe pas... mais est une farce : j'ai rime à dait....
N.B. le P. de mon pseudo ne veut pas dire "père".

Tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux, car c'est ce qu'enseignent la loi et les prophètes.
p.cristian
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Re: Victor Hugo sataniste?

Message non lu par p.cristian »

Matthew a écrit :victor hugo n'était-il pas sataniste ?
La Fin de Satan est un vaste poème épique et religieux de Victor Hugo (5700 vers).
source : http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Fin_de_Satan
Merci je ne connaissais pas.

Mais en lisant en diagonale, j'y lis surtout un chant d'Amour à Dieu par un Satan torturé, cet ange déchu qui ne demande que la rédemption.. et qui finit par la trouver.

Si ce texte est sataniste, il faudrait qu'on m'en explique la définition.

Quelques extraits rapidement choisis:

Hélas ! hélas ! mieux vaut l’étable où naît Jésus
Que Babel et Ninive et Tyr et Babylone,
Et Job sur son fumier que Satan sur son trône !

(Satan parlant de Dieu)
Je l’aime d’être bon, moi qui suis le mauvais.

Je l’adore, ô terreur, plus que Jephté son prêtre,
Plus qu’Amos son prophète et David son chanteur.
Je l’aime d’être vrai, moi qui suis le menteur.

Je l’aime d’être beau, moi qui suis le difforme.
Que j’oublie un instant ! — ô souvenir ! — Je vois
Les anges lui parler dans l’ombre à demi-voix.
Que leur dit-il ; je suis jaloux ;

Dieu, je veux te chanter ; ô lumière, je t’aime !
Je veux d’un chant d’enfer ravir l’écho du ciel,
Satan est une lyre ainsi que Gabriel.
Dieu ; c’est à toi, vrai jour, c’est à toi, seul refuge,
Dieu ; c’est à toi, pasteur, roi, père, maître et juge,
Que la création songe éternellement ; —
Et fou, vieux cœur de fer attiré par l’aimant,
Je dis : gloire ! et ma strophe éclate en diadème,
Et je leur chante un hymne ineffable et suprême,
Hymne aux versets charmants d’ombre et d’extase emplis,
Et qui pourrait sortir de la bouche d’un lys,
Puis j’écoute ; et l’écho qui me répond aboie !

(le discours d'Isis)
« Hélas, dès qu’en ce bagne, où nul regard ne plonge,
« Tu fus précipité, Satan, tu fis ce songe
« De te venger, démon géant, sur l’infini !

« Ton empoisonnement du monde a commencé
« Par toi-même, ô géant d’un combat insensé.
« Le mal ne fait pas peur à Dieu ; Dieu se courrouce,
« Et frappe. Tu croyais que la vengeance est douce ;
« Elle est amère. Hélas ! le crime est châtiment.
« La croissance du mal augmente ton tourment ;

Le mal qu’on fait souffrir s’ajoute au mal qu’on souffre ;
« Ta lave au fond des nuits sur toi retombe en soufre ;
« Et toi-même on t’entend par moments l’avouer.
« Le supplice de Tout sur toi vient échouer.
Mais, Satan, il faut bien qu’à la fin on te plaigne,
« Tu dois avoir besoin de voir quelqu’un pleurer,
« Je viens à toi !

Consens ! Oh ! moi qui viens de toi, permets que j’aille
« Chez ces vivants, afin d’achever là bataille
« Entre leur ignorance, hélas, et leur raison,
« Pour mettre une rougeur sacrée à l’horizon,
« Pour que l’affreux passé dans les ténèbres roule,
« Pour que la terre tremble et que la prison croule,
« Pour que l’éruption se fasse, et pour qu’enfin
« L’homme voie, au-dessus des douleurs, de la faim,
« De la guerre, des rois, des dieux, de la démence,
« Le volcan de la joie enfler sa lave immense !

Tandis que cette vierge adorable parlait,
Pareille au sein versant goutte à goutte le lait
A l’enfant nouveau-né qui dort, la bouche ouverte,
Satan, toujours flottant comme une herbe en eau verte,
Remuait dans le gouffre, et semblait par moment
A travers son sommeil frémir éperdument ;
Ainsi qu’en un brouillard l’aube éclôt, puis s’efface,
Le démon s’éclairait, puis pâlissait ; sa face
Etait comme le champ d’un combat ténébreux ;
Le bien, le mal, luttaient sur son visage entr’eux
Avec tous les reflux de deux sombres armées ;
Ses lèvres se crispaient, sinistrement fermées ;
Ses poings s’entreheurtaient, monstrueux et noircis ;
Il n’ouvrait pas les yeux, mais sous ses lourds sourcils
On voyait les lueurs de cette âme inconnue ;
Tel le tonnerre fait des pourpres sous la nue ;
L’ange le regardait, les mains jointes ; enfin
Une clarté, qu’eût pu jeter un séraphin,
Sortit de ce grand front tout brûlé par les fièvres ;
Plus difficilement que deux rochers, ses lèvres
S’écartèrent, un souffle orageux souleva
Son flanc terrible, et l’ange entendit ce mot : Va !
N.B. le P. de mon pseudo ne veut pas dire "père".

Tout ce que vous voudriez que les hommes fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux, car c'est ce qu'enseignent la loi et les prophètes.
MB
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Re: Dieu et Victor Hugo

Message non lu par MB »

Avé

Que Victor Hugo se soit amusé à faire tourner les tables, franchement, on s'en f... C'est sans doute une abomination, mais c'est surtout son affaire et pas la nôtre. Mon boulot ne consiste pas à dire qui est sauvé et qui ne l'est pas. Cela n'engage que moi, mais j'aime autant éviter de me mettre à la place de Dieu.

Il est très dangereux de vouloir "christianiser" les appréciations qu'on porte à la production littéraire, surtout celle de ce 19ème siècle si complexe. On risque de tomber dans une forme ou une autre de censure à la Jdanov. D'autant que nombre de ces auteurs échappent quelque peu à des classifications claires... Prenez Barbey d'Aurevilly, incontestablement catholique, mais qui a failli être condamné pour immoralité à cause de l'une de ses œuvres (toutes étant plus ou moins sulfureuses)... et qui a défendu bec et ongles les Fleurs du mal. Et que dire de Huysmans après tout (cf. certaines pages d'A rebours) ? Sans parler d'auteurs du 20ème siècle : savez-vous, François67, que certaines œuvres de Mauriac figuraient dans les listes déconseillées par l'Eglise (peut-être à l'Index, je n'ai pas vérifié) ?

Le conformisme bête, au 19ème siècle, a parfois pris la forme d'un certain cléricalisme, d'un certain catholicisme moralisateur. Ajoutez à cela la complicité de l'Eglise catholique envers certains régimes (le Second empire, par exemple, dont il faut bien reconnaître, malgré ses réalisations, qu'il est né du crime et de la forfaiture). Lorsqu'un archevêque de Paris explique à des savants, à la fin de ce siècle-là, que si les résultats de leurs travaux ne correspondent pas à l'enseignement de l'Eglise, ils doivent "refaire leurs calculs", pardonnez-moi, mais je me mets spontanément dans le camp d'en face... Je pense que lorsqu'un Hugo ou un Mirbeau s'en prennent au catholicisme, ils pensent plutôt à cela.
Je vous accorderai volontiers que la version laïcarde de ce conformisme a aussi existé (et que, de nos jours, le conformiste bête correspondrait à un lecteur de Télérama). Aujourd'hui, ces auteurs attaqueraient autre chose que l'Eglise...

De façon générale, il ne me paraît pas utile de juger ou de condamner un auteur parce qu'il serait chrétien ou non. On lui demande d'abord d'être un bon auteur. Comme le dit Wilde, il n'y a pas de livres moraux ou immoraux, il y a des livres bons ou mauvais. Je me moque bien de savoir que Colette était divorcée et bisexuelle : ce qui compte est qu'elle a écrit des choses magiques ; c'est cela qui reste. Baudelaire a créé une imagerie de la perversité qui existe encore de nos jours : on s'en f..., c'est beau et, surtout, ça révèle des choses de nous-mêmes (c'est pour cette raison que toute bonne littérature est utile, d'ailleurs). De plus, des auteurs qui sont en dehors de nos questionnements peuvent avoir des réponses très intéressantes à y apporter. Un personnage aussi surprenant que Houellebecq - je sais, certains vont se hérisser, mais tant pis - a compris plus de choses que bien des philosophes ou des théologiens... Et puis le réel est assez complexe comme ça pour qu'on s'amuse à le caser de force dans nos classements... Si on se disait tout simplement que Hugo avait été un "chercheur" ?

Amicalement
MB
Cinci
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Inscription : lun. 06 juil. 2009, 21:35
Conviction : catholique perplexe

Re: Dieu et Victor Hugo

Message non lu par Cinci »

Merci pour votre message, MB. Je n'avais pas vu ces propos touchant la qualité des différents auteurs. Aïe !

:exclamation:
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