Je suis globalement d’accord avec votre lucide exposé. Je me propose seulement de renforcer trois de vos analyses. vous verrez que ce sont des réflexions empreintes de ma subjectivité.
1.
Les intellectuels (à de rares exceptions près) n’ont jamais soutenu les libertés politiques et économiques (seule parfois la liberté d’expression). C’était vrai au 18ème siècle et le reste aujourd’hui. Plus le régime est libéral, moins haute est l’estime dans laquelle il les tient — des salaires juste convenables de profs ou de chercheurs, quelques apparitions dans les medias — bien moins qu’un entrepreneur ou un footballeur. Flatter les princes lorsqu’il y en a est plus rémunérateur. L’intellectuel est donc toujours du côté de l’Etat fort, et si parfois il est en conflit avec le pouvoir, ce n’est pas, quoiqu’il prétende, au nom de la liberté, mais d’un autre pouvoir.
2.
La grande aristocratie, pas les intellectuels, a limité l’absolutisme royal. Elle a parfaitement réussi en Angleterre dès 1215 et la Magna Carta, puis encore en s’alliant avec la bourgeoisie naissante et imposant aux souverains le Bill of Rights qui met fin à la Glorieuse —et anticatholique — Révolution de 1688. En revanche, l’aristocratie échoue, ô combien tragiquement, en France. Alors que notre meilleur roi, Henri IV, avait rétabli la paix après les guerres de religion et relevé la France économiquement, son assassinat en 1610 inaugure la terrible série des ministres, Richelieu, Mazarin, Colbert, qui feront de notre pays le premier Etat proto-totalitaire : tout — mœurs, éducation, religion (gallicanisme), justice (lettres de cachet contre justice ordinaire), économie (colbertisme), — est soumis au pouvoir central. La Fronde, parlementaire en 1648-49, nobiliaire en 1650-53, eut été un sursaut libérateur. Elle est déjouée. L’Etat mettra dès lors le pays en coupe réglée. La servilité chez les ‘grands’ et la soumission chez les ‘petits’ deviennent une telle habitude que les démocrates rousseauistes n’y échappent pas. Ils remplacent tout bonnement le Monarque tout puissant par le Peuple tout puissant. (A la même époque, aux Etats-Unis et en Angleterre, les législateurs travaillent au contraire à institutionnaliser des contrepouvoirs.)
3.
En parlant des Lumières, il faut distinguer deux grands courants. Le premier trouve son origine dans Aristote, St Thomas d’Aquin, tous les théoriciens du Droit naturel, et passant par Locke, nous a donné les philosophes écossais, le Bill of Rights, la Déclaration d’Indépendance et la Constitution américaines et le libéralisme anglo-saxon.
L’autre courant se réclame de Descartes et Hobbes et, écartant résolument le Droit naturel, ne pose aucune limite au pouvoir de l’être humain de remodeler la nature et la société. La plupart des philosophes français que vous citez en sont les propagandistes. La défaite des Girondins marquent leur triomphe politique. Leur héritage va du Jacobinisme au socialisme ‘scientifique’. C’est ce courant-là des Lumières, pas l’autre, qui est détestable.
4.
Turgot, le plus intelligent et le plus sage de nos ministres depuis Sully, avait tout compris de l’économie. Mais vous avez raison, il est arrivé trop tard. L’Angleterre, et à travers ses Lumières, le monde anglo-saxon, avait pris une avance qui ne pouvait plus être rattrapée.
Cordialement,
Christian
Tous les mouvements de gauche après 1933 voulurent être antifascistes, mais jamais antitotalitaires.
George Orwell, Essai sur Arthur Koestler
George Orwell, Essai sur Arthur Koestler


