Retour sur la crise annoncée
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Cinci
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Retour sur la crise annoncée
La crise sur le gâteau
Ritournelle désormais bien connue : le krack d'octobre 2008, c'était pas notre faute, si on l'avait pas prévu c'est qu'il était imprévisible, rendez-vous compte, la pire crise économique depuis un siècle, heureusement on est tellement fort qu'on a limité les dégâts. Le seul problème, avec cette rassurante version officielle signée Sarkozy et reprise par ses élémenteurs de langage, c'est qu'elle est fausse. Jean Claude Guillebaut le notait voilà peu : «Sur les étagères de mon bureau, un rayonnage entier est occupé par les livres sérieux qui, depuis des années, évoquaient, décrivaient, analysaient le désastre annoncé. Une crise rendue inévitable par le basculement dans la folie de l'économie mondiale financiarisée» («Nouvel Obs», 15/3). Ici même on avait parlé des mises en garde de l'économiste Frédéric Lordon et de ses amis («Le Canard», 2/4/08), qui, six mois avant le krach, avaient lancé un appel international pour «arraisonner la finance», en installant des outils de régulation dont ils dressaient la liste.
Mais qu'importe, poursuivent nos dirigeants, «aujourd'hui nous sommes sortis de la crise, et rassurez-vous, bonnes gens, car votre avenir est entre nos mains : on va vous en sortir grâce au serrage de ceinture généralisé et à la règle d'or.» Faut-il les croire ? Si l'on écoute ceux qui, eux, avaient prévu le krach, on entend un autre son de cloche.
Ce qu'ils disent ? Un, la crise qui nous pend au nez sera encore plus grave. «Nous assistons à l'écroulement d'un monde, des forces immenses sont sur le point d'être déchaînées», avertit Frédéric Lordon dans la «Revue des livres» (janvier-février). Prédiction pas spécialement loufoque puisque Olivier Blanchard, le chef économiste du FMI, affirmait en décembre dernier :«Il est fort possible que la situation soit pire que ce que nous avons connu en 2008.» Deux, rien n'a été fait pour éviter cette nouvelle crise à venir. Certes, les États ont sauvé les banques, mais ils ont laissé ensuite les banquiers remis à flot se retourner contre les puissances publiques en spéculant sur les dettes souveraines :«C'est tellement énorme que c'en est presque beau... » ajoute Lordon. Aucune tentative sérieuse de re-régulation n'a été menée. Aucune guerre contre les paradis fiscaux non plus (juste quelques aboiements sans conséquence). Aucune mesure d'urgence à part le renforcement du fond européen, capable de colmater quelques brèches... L'économiste Pierre Larrouturou, qui lui aussi avait vu venir la crise, propose neuf mesures dans son dernier opuscule pour empêcher la prochaine : court-circuiter les banques privées, auxquelles les États sont aujourd'hui obligés d'emprunter pour financer les dettes publiques; mettre fin aux baisses d'impôts, qui, selon le rapport du député UMP Gilles Carrez, privent depuis douze ans l'État de 100 milliards de recettes annuelles; séparer les banques de dépôt et les banques d'affaires pour interdire aux établissements de spéculer avec notre argent; etc. Mais, du côté des «grands candidats», rien.
- Jean Luc Porquet (Le Canard enchaîné, mercredi 11 avril 2012, p.5)
Les économistes qui auraient prévu la crise de 2008 disent la même chose que notre prof Lauzon de la chaire socio-économique de l'UQAM. Et, au Québec, le prof passe pour un hurluberlu. Incroyable.
Enfin
Les candidats à l'élection présidentielle française auront réussi à ne rien dire (je me trompe peut-être ?) de la crise économique annoncée. Il ne semble pas y avoir eu de détails s'ils entendaient oui ou non mettre en oeuvre une politique proactive afin de contrôler les financiers, les banques, etc.
Dernière modification par Cinci le mar. 24 avr. 2012, 4:20, modifié 1 fois.
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Cinci
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Re: Retour sur la crise annoncée
Un article intéresant à consulter pour les intéréressés :
«AUX SOURCES MORALES DE L'AUSTÉRITÉ
Les vertus supposées de la mortification
par Mona Chollet
Rigueur, austérité, efforts, sacrifices, discipline, règle stricte, mesures douloureuses... à force d'assiéger nos oreilles de ses fortes connotations moralisatrices, le vocabulaire de la crise fini par intriguer. En janvier dernier, à la veille du forum économique de Davos, son président. M. Klaus Schwab, parlait carrément de péché :«Nous payons les péchés de ces dix dernières années», diagnostiquait-il, avant de se demander «si les pays qui ont péché, en particulier ceux du Sud, ont la volonté politique d'entreprendre les réformes nécéssaires». Dans Le Point, sous la plume de Franz-Olivier Giesbert, le décompte de nos bacchanales débridées est plus large :«l'éditorialiste déplore trente ans de bêtises, de folies et d'imprévoyance, où l'on a vécu au-dessus de nos moyens».
Dirigeants et commentateurs ressassent le même récit fantasmatique : en se montrant paresseux, insouciants, dispendieux, les peuples européens auraient attiré sur eux, comme une juste punition, le fléau biblique de la crise. Maintenant, ils doivent expier. Il faut se serrer la ceinture, remettre à l'honneur les bonnes vieilles vertus d'épargne et de frugalité. Le Monde (17 janvier 2012) cite en exemple le Danemark, pays modèle auquel «une cure de patates» a permis de revenir dans les bonnes grâces des agences de notation. Et, dans son discours de prise de fonction en décembre 2011, le président du gouvernement espagnol, M. Mariano Rajoy, haranguait ses compatriotes : «Nous sommes confrontés à une tâche ingrate, comme celle de ces parents qui doivent se débrouiller pour nourrir quatre personnes avec l'argent pour deux.»
De nombreuses voix s'élèvent pour souligner l'imposture de ce raisonnement qui prétend calquer le comportement d'un État sur celui d'un ménage. Il escamote la question de la responsabilité de la crise, comme le poids insupportable que l'austérité fait peser sur les populations, dont la seule faute est d'avoir voulu se soigner ou payer les professeurs de leurs enfants. Pour un particulier, la rigueur budgétaire peut être une source de fierté et de satisfaction; pour un État, elle signifie la ruine de centaines de milliers de citoyens, quand elle n'aboutit pas, comme c'est le cas en Grèce, à un sociocide pure et simple. Au Danemark, précisait Le Monde, «la cure de patates» se traduisit par une explosion du chômage et par une réduction drastique des programmes sociaux; «soixante mille familles perdirent leur logement» Ainsi, non seulement ce faux bon sens efface magiquement les inégalités sociales et occulte les ravages de l'austérité, mais il préconise, face à la crise, une politique économique qui n'aboutit qu'à l'aggraver en empêchant toute relance par la consommation. «Épargner et investir sont des vertus pour les familles; il est difficile pour les gens d'imaginer que, à l'échelle des nations, trop de frugalité peut causer des problèmes», remarque l'éditorialiste de Bloomberg Businessweek, Peter Coy (26 décembre 2011).
Irrationnels, proprement délirants, les appels à la contrition n'entretiennent aucun rapport avec la réalité. Comment expliquer alors qu'ils continuent de résonner d'un bout à l'autre de l'espace européen ? Parce qu'ils servent les intérêts dominants, répondra-t-on. Et, de fait, ils offrent l'occasion de parachever, au prétexte de la dette, la destruction des conquêtes sociales de l'après-guerre, entamée il y a une trentaine d'années. Avant cela, ils avaient déjà permis, dans la France de Vichy, d'enterrer le souvenir du Front populaire. Le procès de Riom qui se tint en 1942 dans cette petite ville du Puy-de-Dôme, visait à démontrer que les dirigeants «révolutionnaires» tels Léon Blum et Edouard Dalladier, étaient responsables de la défaite de juin 1940 face à l'armée allemande. Le passage aux quarante heures dans les usines d'armement, et non les décisions des état-majors, aurait été fatal aux troupes françaises. En vue du redressement national, le maréchal Philippe Pétain entendait substituter «l'esprit de sacrifice» à «l'esprit de jouissance». À l'ouverture du procès, le quotidien Le Matin désignait Blum comme l'homme «qui a inoculé le virus de la paresse dans le sang d'un peuple.» Les Français, soixante-dix ans avant les Grecs... et les Portugais, que leur premier ministre, M. Pedro Passos Coelho, admoneste en ces termes :«Vous vous souvenez certainement de cet épisode grotesque, quand, alors que la troïka travaillait à Lisbonne pour élaborer un programme d'aide au Portugal tout était fermé dans le pays, parce que tout le monde profitait de quelques jours fériés pour faire le pont. La troïka qui prêtait de l'argent au Portugal travaillait; le pays profitait des ponts. Heureusement, ce qui s'est passé depuis a été à rebours de cette première image très mauvaise.»
Mais l'invitation au labeur, à la mortification et à l'abnégation n'est-elle qu'une ruse pour faire accepter au plus grand nombre sa spoliation ? Ses accents sincères, passionnés, donnent à penser qu'elle ne doit pas tout au cynisme, et qu'elle s'enracine dans un fond culturel solide. Cette humeur sacrificielle de l'ordre de l'ethos autant que du raisonnement, suscite de la part de nombreux commentateurs une sorte de jubilation morbide, comme si la souffrance populaire avait aussi une dimension purificatrice, constate le sociologue Frédéric Le baron à propos de la situation actuelle. Pétain voulait rappeller aux Français que depuis Adam le châtiment est un appel au relèvement, une promesse de regénération . Plus près de nous, M. Rajoy prophétise :«L'effort ne sera pas inutile. Les gros nuages disparaitront, nous relèveront la tête et viendra le jour où nous regarderons en arrière et où nous ne nous souviendrons plus des sacrifices.»
La revendication par le peuple de conditions de vie décentes ne fait pas qu'alarmer ceux dont elle contrarie les intérêts : elle leur inspire une sorte de terreur superstitieuse, comme si elle représentait une transgression impensable. Lors de la défaite de 1940, relatait l'historien et résistant Marc Bloch, les cadres militaires, issus de la haute société, avaient accepté le désastre parce qu'ils lui trouvaient ces atroces consolations : écraser sous les ruines de la France un régime honni; plier les genoux devant un châtiment que le destin avait envoyé à une nation coupable.
Quant à ceux qui, de par leur position dans la société, n'ont aucun intérêt objectif à souscrire à cette lecture des événements, ils sont pourtant nombreux à s'y montrer réceptifs. Au regard des dommages infligés à la collectivité, les mouvements d'indignés peuvent même apparaitre comme une réponse bien timide, laissant subodorer que la rhétorique de l'expiation nécéssaire rencontre malgré tout un terrain favorable. En mai 2011, une fonctionnaire grecque qui avait déjà vu son salaire passer de 1200 euros à 1050 euros, pour un temps de travail passé, lui, de trente sept heures et demie à quarante heures, assurait, par exemple, être prête à des efforts supplémentaires. («Comment les Grecs se sont mis au régime sec», La Croix, Paris, 8 mai 2011)
Qu'un substrat culturel, voire religieux, détermine les attitudes des protagonistes de la crise de l'euro, certains n'ont pas manqué de le faire remarquer. «Experts et politiques négligent un facteur : Dieu. Enfin, la religion et, en l'espèce, le protestantisme luthérien. Fille de pasteur [la chancellière allemande], Angela Merkel a le sens du péché, comme beaucoup de ses compatriotes. Il y a une manière allemande de parler de l'euro qui fleure bon l'influence du Temple. Et qui n'est évidemment pas sans conséquences sur les solutions avancées pour secourir l'union monétaire européenne», écrit ainsi Alain Frachon dans Le Monde (23 décembre 2011).
On peut cependant douter que l'influence du protestantisme se limite à l'aire géographique où il prit son essor au XVIe siècle. Le sociologue Max Weber a montré dans un essai célèbre, en 1905, comment l'éthique protestante avait contribué à mettre en selle le capitalisme, en façonnant un «esprit» qui lui était favorable. Par la suite et jusqu'à nos jours, cet esprit a perduré et prospéré de façon autonome, hors de tout référent religieux. Il a fini par devenir aussi omniprésent et invisible que l'air que nous respirons. L'historienne Janine Garrisson cite l'exemple de Jean Paul Sartre, qui ironisait sur la foi protestante de son grand père maternel, tout en étant lui-même «bien plus proche de lui, de son puritanisme, de son goût de la connaissance, qu'il ne voulait bien l'admettre. N'est-ce pas le même Sartre qui proclame haut et clair qu'un intellectuel qui ne travaille pas au moins six heures par jour ne peut revendiquer ce titre prestigieux ?»
La thèse de Weber est en effet que «le protestantisme a fait sortir l'ascèse des couvents où le catholicisme l'avait confiné.» La doctrine de la prédestination, selon laquelle chaque être humain est élu ou damné par Dieu de toute éternité, sans qu'aucun de ses actes soit susceptible d'y changer quoi que ce soit, aurait pu conduire à une forme de fatalisme. Elle produisit l'effet inverse : soumettant chaque aspect de leur vie à une discipline sricte, les fidèles investirent toute leur énergie dans le travail, quêtant dans le succès économique un signe de leur salut. La fortune cessa alors d'être condamnable - bien au contraire. Seule le fait d'en jouir était répréhensible. Weber mentionne le cas d'un riche fabricant à qui son médecin avait conseillé de manger chaque jour, pour sa santé, quelques huîtres, mais qui ne pouvait se résoudre à une telle somptuosité, non par avarice, mais par scrupule moral.
L'idée du devoir professionnel, écrit le sociologue, erre dans notre vie comme un fantôme des croyances religieuses d'autrefois. Car la main d'oeuvre dut apprendre, elle aussi, à effectuer le travail comme s'il était une fin en soi absolue - une vocation. Cette mentalité aujourd'hui dominante ne s'imposa qu'au prix d'un lourd combat contre un monde de puissances hostiles, et en particulier à l'aide d'une politique de bas salaires : Jean Calvin estimait que la masse des ouvriers et des artisans devait être maintenue dans la pauvreté pour rester obéissants envers Dieu. Le protestantisme creusa entre élus et damnés un fossé a priori plus infranchissable et plus inquiétant que celui qui séparait du monde les moines du Moyen Âge - un fossé qui traça une empreinte profonde dans tous les sentiments sociaux. Le puritanisme anglais forgea également une législation sur la pauvreté dont la dureté tranchait radicalement avec les dispositions antérieures.
Riche ou pauvre, désormais, se reposer, profiter de la vie, «perdre son temps» ne pouvait plus se faire sans mauvaise conscience. On mesure ce que le monde actuel doit à cette conception lorsqu'on lit que le pasteur luthérien Philippe Jacob Spener, fondateur du piétisme, dénonçait comme moralement condamnable : «la tentation de prendre sa retraite prématurément»
En somme, comme l'avait perçu dès le XVIe siècle, l'humaniste allemand Sebastian Franck - cité par Weber - «la Réforme imposa à chaque homme d'être un moine tout au long de sa vie.» L'emprise du christianisme et de sa disqualification de l'existence terrestre s'en trouva fortement accrue. On peut présumer que cet héritage spirituel et culturel n'est pas sans inhiber les réponses possibles aux attaques menées contre les sociétés[civiles]. Après la laïcisation des États, quid de la laïcisation des esprits ? »
- Le Monde diplomatique, numéro 696, 59e année, mars 2012, p.3
«AUX SOURCES MORALES DE L'AUSTÉRITÉ
Les vertus supposées de la mortification
par Mona Chollet
Rigueur, austérité, efforts, sacrifices, discipline, règle stricte, mesures douloureuses... à force d'assiéger nos oreilles de ses fortes connotations moralisatrices, le vocabulaire de la crise fini par intriguer. En janvier dernier, à la veille du forum économique de Davos, son président. M. Klaus Schwab, parlait carrément de péché :«Nous payons les péchés de ces dix dernières années», diagnostiquait-il, avant de se demander «si les pays qui ont péché, en particulier ceux du Sud, ont la volonté politique d'entreprendre les réformes nécéssaires». Dans Le Point, sous la plume de Franz-Olivier Giesbert, le décompte de nos bacchanales débridées est plus large :«l'éditorialiste déplore trente ans de bêtises, de folies et d'imprévoyance, où l'on a vécu au-dessus de nos moyens».
Dirigeants et commentateurs ressassent le même récit fantasmatique : en se montrant paresseux, insouciants, dispendieux, les peuples européens auraient attiré sur eux, comme une juste punition, le fléau biblique de la crise. Maintenant, ils doivent expier. Il faut se serrer la ceinture, remettre à l'honneur les bonnes vieilles vertus d'épargne et de frugalité. Le Monde (17 janvier 2012) cite en exemple le Danemark, pays modèle auquel «une cure de patates» a permis de revenir dans les bonnes grâces des agences de notation. Et, dans son discours de prise de fonction en décembre 2011, le président du gouvernement espagnol, M. Mariano Rajoy, haranguait ses compatriotes : «Nous sommes confrontés à une tâche ingrate, comme celle de ces parents qui doivent se débrouiller pour nourrir quatre personnes avec l'argent pour deux.»
De nombreuses voix s'élèvent pour souligner l'imposture de ce raisonnement qui prétend calquer le comportement d'un État sur celui d'un ménage. Il escamote la question de la responsabilité de la crise, comme le poids insupportable que l'austérité fait peser sur les populations, dont la seule faute est d'avoir voulu se soigner ou payer les professeurs de leurs enfants. Pour un particulier, la rigueur budgétaire peut être une source de fierté et de satisfaction; pour un État, elle signifie la ruine de centaines de milliers de citoyens, quand elle n'aboutit pas, comme c'est le cas en Grèce, à un sociocide pure et simple. Au Danemark, précisait Le Monde, «la cure de patates» se traduisit par une explosion du chômage et par une réduction drastique des programmes sociaux; «soixante mille familles perdirent leur logement» Ainsi, non seulement ce faux bon sens efface magiquement les inégalités sociales et occulte les ravages de l'austérité, mais il préconise, face à la crise, une politique économique qui n'aboutit qu'à l'aggraver en empêchant toute relance par la consommation. «Épargner et investir sont des vertus pour les familles; il est difficile pour les gens d'imaginer que, à l'échelle des nations, trop de frugalité peut causer des problèmes», remarque l'éditorialiste de Bloomberg Businessweek, Peter Coy (26 décembre 2011).
Irrationnels, proprement délirants, les appels à la contrition n'entretiennent aucun rapport avec la réalité. Comment expliquer alors qu'ils continuent de résonner d'un bout à l'autre de l'espace européen ? Parce qu'ils servent les intérêts dominants, répondra-t-on. Et, de fait, ils offrent l'occasion de parachever, au prétexte de la dette, la destruction des conquêtes sociales de l'après-guerre, entamée il y a une trentaine d'années. Avant cela, ils avaient déjà permis, dans la France de Vichy, d'enterrer le souvenir du Front populaire. Le procès de Riom qui se tint en 1942 dans cette petite ville du Puy-de-Dôme, visait à démontrer que les dirigeants «révolutionnaires» tels Léon Blum et Edouard Dalladier, étaient responsables de la défaite de juin 1940 face à l'armée allemande. Le passage aux quarante heures dans les usines d'armement, et non les décisions des état-majors, aurait été fatal aux troupes françaises. En vue du redressement national, le maréchal Philippe Pétain entendait substituter «l'esprit de sacrifice» à «l'esprit de jouissance». À l'ouverture du procès, le quotidien Le Matin désignait Blum comme l'homme «qui a inoculé le virus de la paresse dans le sang d'un peuple.» Les Français, soixante-dix ans avant les Grecs... et les Portugais, que leur premier ministre, M. Pedro Passos Coelho, admoneste en ces termes :«Vous vous souvenez certainement de cet épisode grotesque, quand, alors que la troïka travaillait à Lisbonne pour élaborer un programme d'aide au Portugal tout était fermé dans le pays, parce que tout le monde profitait de quelques jours fériés pour faire le pont. La troïka qui prêtait de l'argent au Portugal travaillait; le pays profitait des ponts. Heureusement, ce qui s'est passé depuis a été à rebours de cette première image très mauvaise.»
Mais l'invitation au labeur, à la mortification et à l'abnégation n'est-elle qu'une ruse pour faire accepter au plus grand nombre sa spoliation ? Ses accents sincères, passionnés, donnent à penser qu'elle ne doit pas tout au cynisme, et qu'elle s'enracine dans un fond culturel solide. Cette humeur sacrificielle de l'ordre de l'ethos autant que du raisonnement, suscite de la part de nombreux commentateurs une sorte de jubilation morbide, comme si la souffrance populaire avait aussi une dimension purificatrice, constate le sociologue Frédéric Le baron à propos de la situation actuelle. Pétain voulait rappeller aux Français que depuis Adam le châtiment est un appel au relèvement, une promesse de regénération . Plus près de nous, M. Rajoy prophétise :«L'effort ne sera pas inutile. Les gros nuages disparaitront, nous relèveront la tête et viendra le jour où nous regarderons en arrière et où nous ne nous souviendrons plus des sacrifices.»
La revendication par le peuple de conditions de vie décentes ne fait pas qu'alarmer ceux dont elle contrarie les intérêts : elle leur inspire une sorte de terreur superstitieuse, comme si elle représentait une transgression impensable. Lors de la défaite de 1940, relatait l'historien et résistant Marc Bloch, les cadres militaires, issus de la haute société, avaient accepté le désastre parce qu'ils lui trouvaient ces atroces consolations : écraser sous les ruines de la France un régime honni; plier les genoux devant un châtiment que le destin avait envoyé à une nation coupable.
Quant à ceux qui, de par leur position dans la société, n'ont aucun intérêt objectif à souscrire à cette lecture des événements, ils sont pourtant nombreux à s'y montrer réceptifs. Au regard des dommages infligés à la collectivité, les mouvements d'indignés peuvent même apparaitre comme une réponse bien timide, laissant subodorer que la rhétorique de l'expiation nécéssaire rencontre malgré tout un terrain favorable. En mai 2011, une fonctionnaire grecque qui avait déjà vu son salaire passer de 1200 euros à 1050 euros, pour un temps de travail passé, lui, de trente sept heures et demie à quarante heures, assurait, par exemple, être prête à des efforts supplémentaires. («Comment les Grecs se sont mis au régime sec», La Croix, Paris, 8 mai 2011)
Qu'un substrat culturel, voire religieux, détermine les attitudes des protagonistes de la crise de l'euro, certains n'ont pas manqué de le faire remarquer. «Experts et politiques négligent un facteur : Dieu. Enfin, la religion et, en l'espèce, le protestantisme luthérien. Fille de pasteur [la chancellière allemande], Angela Merkel a le sens du péché, comme beaucoup de ses compatriotes. Il y a une manière allemande de parler de l'euro qui fleure bon l'influence du Temple. Et qui n'est évidemment pas sans conséquences sur les solutions avancées pour secourir l'union monétaire européenne», écrit ainsi Alain Frachon dans Le Monde (23 décembre 2011).
On peut cependant douter que l'influence du protestantisme se limite à l'aire géographique où il prit son essor au XVIe siècle. Le sociologue Max Weber a montré dans un essai célèbre, en 1905, comment l'éthique protestante avait contribué à mettre en selle le capitalisme, en façonnant un «esprit» qui lui était favorable. Par la suite et jusqu'à nos jours, cet esprit a perduré et prospéré de façon autonome, hors de tout référent religieux. Il a fini par devenir aussi omniprésent et invisible que l'air que nous respirons. L'historienne Janine Garrisson cite l'exemple de Jean Paul Sartre, qui ironisait sur la foi protestante de son grand père maternel, tout en étant lui-même «bien plus proche de lui, de son puritanisme, de son goût de la connaissance, qu'il ne voulait bien l'admettre. N'est-ce pas le même Sartre qui proclame haut et clair qu'un intellectuel qui ne travaille pas au moins six heures par jour ne peut revendiquer ce titre prestigieux ?»
La thèse de Weber est en effet que «le protestantisme a fait sortir l'ascèse des couvents où le catholicisme l'avait confiné.» La doctrine de la prédestination, selon laquelle chaque être humain est élu ou damné par Dieu de toute éternité, sans qu'aucun de ses actes soit susceptible d'y changer quoi que ce soit, aurait pu conduire à une forme de fatalisme. Elle produisit l'effet inverse : soumettant chaque aspect de leur vie à une discipline sricte, les fidèles investirent toute leur énergie dans le travail, quêtant dans le succès économique un signe de leur salut. La fortune cessa alors d'être condamnable - bien au contraire. Seule le fait d'en jouir était répréhensible. Weber mentionne le cas d'un riche fabricant à qui son médecin avait conseillé de manger chaque jour, pour sa santé, quelques huîtres, mais qui ne pouvait se résoudre à une telle somptuosité, non par avarice, mais par scrupule moral.
L'idée du devoir professionnel, écrit le sociologue, erre dans notre vie comme un fantôme des croyances religieuses d'autrefois. Car la main d'oeuvre dut apprendre, elle aussi, à effectuer le travail comme s'il était une fin en soi absolue - une vocation. Cette mentalité aujourd'hui dominante ne s'imposa qu'au prix d'un lourd combat contre un monde de puissances hostiles, et en particulier à l'aide d'une politique de bas salaires : Jean Calvin estimait que la masse des ouvriers et des artisans devait être maintenue dans la pauvreté pour rester obéissants envers Dieu. Le protestantisme creusa entre élus et damnés un fossé a priori plus infranchissable et plus inquiétant que celui qui séparait du monde les moines du Moyen Âge - un fossé qui traça une empreinte profonde dans tous les sentiments sociaux. Le puritanisme anglais forgea également une législation sur la pauvreté dont la dureté tranchait radicalement avec les dispositions antérieures.
Riche ou pauvre, désormais, se reposer, profiter de la vie, «perdre son temps» ne pouvait plus se faire sans mauvaise conscience. On mesure ce que le monde actuel doit à cette conception lorsqu'on lit que le pasteur luthérien Philippe Jacob Spener, fondateur du piétisme, dénonçait comme moralement condamnable : «la tentation de prendre sa retraite prématurément»
En somme, comme l'avait perçu dès le XVIe siècle, l'humaniste allemand Sebastian Franck - cité par Weber - «la Réforme imposa à chaque homme d'être un moine tout au long de sa vie.» L'emprise du christianisme et de sa disqualification de l'existence terrestre s'en trouva fortement accrue. On peut présumer que cet héritage spirituel et culturel n'est pas sans inhiber les réponses possibles aux attaques menées contre les sociétés[civiles]. Après la laïcisation des États, quid de la laïcisation des esprits ? »
- Le Monde diplomatique, numéro 696, 59e année, mars 2012, p.3
Dernière modification par Cinci le mar. 24 avr. 2012, 5:09, modifié 1 fois.
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Re: Retour sur la crise annoncée
Deux brèves...
Une prédilection pour la saignée
Pourquoi considère-t-on qu'il y a conflit d'intérêts dans le cas des médicaments et pas dans le cas des médecines délivrées par les docteurs de l'économie ?, interroge l'économiste hétérodoxe Jean Gadrey. Leurs panacées ont pourtant des effets tout à fait redoutables, non sur la santé humaine, mais sur le corps social. Depuis des années une douzaine d'économistes délivrent leurs ordonnances libérales, avec, comme les médecins de Molière, une prédilection pour la saignée.
«J'ai passé une partie de ma vie à Moscou entre 1992 et 1998», raconte volontier Christian de Boissieu. Aux côtés de Daniel Cohen, de Jacques Delpha et de Charles Wyploz (entre autres), il participa en effet au programme européen d'assisstance technique aux pays de la Communauté des États Indépendants. L'Objectif ? «Aider la Russie à sortir du système dit collectiviste, au communisme, et à passer à l'économie de marché», poursuit-il.
En janvier 2009, la revue scientifique médicale britannique The Lancet a publié une analyse de l'impact des recettes économiques adoptées par la Russie au début des années 1990. Observant que la population a perdu près de cinq années d'espérance de vie entre 1991 et 1994, les auteurs établissent qu'une telle dégradation des conditions de vie résulte directement des stratégies économiques mises en oeuvre pour passer du communisme au capitalisme. Celles qu'avaient suggérées, avec d'autres, les money doctors français.
Auparavant, Cohen était passé par la Bolivie, dans les valises du père de la «thérapie de choc», l'américain Jeffrey Sachs. En 1985, invités par le gouvernement de Victor Paz Estenssoro à ''stabiliser'' l'économie, Sachs, Cohen et Felipe Larrain préparent les modalités du décret suprême 21060 : privatisations, réduction des dépenses publiques, licenciement de vingt mille mineurs de l'étain (dont la plupart de se tournent alors vers la culture de la feuille de coca)... Lorsque la Centrale ouvrière bolivienne, principale confédération syndicale du pays se soulève et appelle à la grève générale, le gouvernement déclare l'état de siège et fait emprisonner cent soixante-quinze de ses dirigeants. «Les statistiques ne suffisent pas de l'extérieur à mesurer les coûts sociaux d'une telle politique», estime le professeur Kenneth D Lehman. En 1986, le pouvoir d'achat moyen a chuté de 70% [...] le chômage a atteint entre 20 et 25% [de la population active], cependant que l'on supprimait presque toutes les protections sociales dont jouissaient jusque là les ouvriers.»
Cohen conseille désormais la banque Lazard, le gouvernement grec et le parti socialiste français. Boissieu préside le Conseil d'analyse économique (CAE), chargé d'éclairer le premier ministre François Fillon.
- Le Monde diplomatique, numéro 696, 59e année, mars 2012, p.22
De bon conseil
Chargé d'éclairer par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique, le Conseil d'analyse économique (CAE), placé auprès du premier ministre, s'emploie à borner le débat en produisant à destination des gouvernants des rapports sur les grands sujets économiques et sociaux. Une pensée d'État en quelque sorte, mais directement insufflée par le privé. Cette organisation compte en effet au nombre de ses vingt huit membres : Patrick Artus (Natixis), Daniel Cohen (Lazard), Élie Cohen (Pages Jaunes, EDF, Énergie nouvelles), Jean Hervé Lorenzi (Compagnie Rothschild), Christian Saint-Étienne (Conseil stratégique européen), Jean Paul Betbèze (chef économiste au Crédit agricole), Jacques Delpha (senior adviser pour BNP Paribas), Michel Didier (président de COE-Rexecode), Olivier Garnier (directeur général adjoint de la Société générale), Michel Godet (administrateur de la banque Bongrain et de l'association d'assurés pour la retraite, l'épargne, la prévoyance et la santé [Agip], un partenaire d'Axa), Mathilde Lemoine (directrice des études économiques et de la stratégie de marché à HSBC France) ou encore Philippe Trainar (économiste en chef à la SCOR, une société de réassurance).
- Id., p. 23
Une prédilection pour la saignée
Pourquoi considère-t-on qu'il y a conflit d'intérêts dans le cas des médicaments et pas dans le cas des médecines délivrées par les docteurs de l'économie ?, interroge l'économiste hétérodoxe Jean Gadrey. Leurs panacées ont pourtant des effets tout à fait redoutables, non sur la santé humaine, mais sur le corps social. Depuis des années une douzaine d'économistes délivrent leurs ordonnances libérales, avec, comme les médecins de Molière, une prédilection pour la saignée.
«J'ai passé une partie de ma vie à Moscou entre 1992 et 1998», raconte volontier Christian de Boissieu. Aux côtés de Daniel Cohen, de Jacques Delpha et de Charles Wyploz (entre autres), il participa en effet au programme européen d'assisstance technique aux pays de la Communauté des États Indépendants. L'Objectif ? «Aider la Russie à sortir du système dit collectiviste, au communisme, et à passer à l'économie de marché», poursuit-il.
En janvier 2009, la revue scientifique médicale britannique The Lancet a publié une analyse de l'impact des recettes économiques adoptées par la Russie au début des années 1990. Observant que la population a perdu près de cinq années d'espérance de vie entre 1991 et 1994, les auteurs établissent qu'une telle dégradation des conditions de vie résulte directement des stratégies économiques mises en oeuvre pour passer du communisme au capitalisme. Celles qu'avaient suggérées, avec d'autres, les money doctors français.
Auparavant, Cohen était passé par la Bolivie, dans les valises du père de la «thérapie de choc», l'américain Jeffrey Sachs. En 1985, invités par le gouvernement de Victor Paz Estenssoro à ''stabiliser'' l'économie, Sachs, Cohen et Felipe Larrain préparent les modalités du décret suprême 21060 : privatisations, réduction des dépenses publiques, licenciement de vingt mille mineurs de l'étain (dont la plupart de se tournent alors vers la culture de la feuille de coca)... Lorsque la Centrale ouvrière bolivienne, principale confédération syndicale du pays se soulève et appelle à la grève générale, le gouvernement déclare l'état de siège et fait emprisonner cent soixante-quinze de ses dirigeants. «Les statistiques ne suffisent pas de l'extérieur à mesurer les coûts sociaux d'une telle politique», estime le professeur Kenneth D Lehman. En 1986, le pouvoir d'achat moyen a chuté de 70% [...] le chômage a atteint entre 20 et 25% [de la population active], cependant que l'on supprimait presque toutes les protections sociales dont jouissaient jusque là les ouvriers.»
Cohen conseille désormais la banque Lazard, le gouvernement grec et le parti socialiste français. Boissieu préside le Conseil d'analyse économique (CAE), chargé d'éclairer le premier ministre François Fillon.
- Le Monde diplomatique, numéro 696, 59e année, mars 2012, p.22
De bon conseil
Chargé d'éclairer par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique, le Conseil d'analyse économique (CAE), placé auprès du premier ministre, s'emploie à borner le débat en produisant à destination des gouvernants des rapports sur les grands sujets économiques et sociaux. Une pensée d'État en quelque sorte, mais directement insufflée par le privé. Cette organisation compte en effet au nombre de ses vingt huit membres : Patrick Artus (Natixis), Daniel Cohen (Lazard), Élie Cohen (Pages Jaunes, EDF, Énergie nouvelles), Jean Hervé Lorenzi (Compagnie Rothschild), Christian Saint-Étienne (Conseil stratégique européen), Jean Paul Betbèze (chef économiste au Crédit agricole), Jacques Delpha (senior adviser pour BNP Paribas), Michel Didier (président de COE-Rexecode), Olivier Garnier (directeur général adjoint de la Société générale), Michel Godet (administrateur de la banque Bongrain et de l'association d'assurés pour la retraite, l'épargne, la prévoyance et la santé [Agip], un partenaire d'Axa), Mathilde Lemoine (directrice des études économiques et de la stratégie de marché à HSBC France) ou encore Philippe Trainar (économiste en chef à la SCOR, une société de réassurance).
- Id., p. 23
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René
- Barbarus

Re: Retour sur la crise annoncée
Bonjour Cinci
connaissez vous un site internet qui se nomme LEAP 2020 ??
Il est des articles consultables par le public qui devraient vous intéresser ! (sur la "crise" et ses dessous ).
Bonne journée
René
connaissez vous un site internet qui se nomme LEAP 2020 ??
Il est des articles consultables par le public qui devraient vous intéresser ! (sur la "crise" et ses dessous ).
Bonne journée
René
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Cinci
- Tribunus plebis

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Re: Retour sur la crise annoncée
Bonjour René,
Non, je ne connais pas le site que vous me suggéré. Mais c'est vrai qu'il me semble intéressant. J'ai lu un des articles présentés, puis j'étais bien d'accord avec les propos de l'auteur. J'entends donc retourner sur la page pour examiner ça davantage. Je vous remercie pour le tuyau.
Merci !

Non, je ne connais pas le site que vous me suggéré. Mais c'est vrai qu'il me semble intéressant. J'ai lu un des articles présentés, puis j'étais bien d'accord avec les propos de l'auteur. J'entends donc retourner sur la page pour examiner ça davantage. Je vous remercie pour le tuyau.
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