Charles a écrit :Cela dit, la négation de l'existence de la corruption est symptomatique de l'implication dans son système. Il y a forcément un intérêt ou un autre à refuser la mise en lumière du système, une façon ou une autre d'en avoir profité et de continuer d'en profiter... cadeaux, passes-droits, primes spéciales, promotion, attribution d'un appartement, d'un emploi, d'un marché quelconque... Et ainsi une société gardant le silence sur la corruption est une société elle-même corrompue.
Bonjour Charles,
pour autant, le silence n'est pas total: il y a bien des affaires de corruption qui éclatent au grand jour...
Bien entendu, si une personne donnée se voit attribuer un emploi parce qu'elle est cartée à tel parti politique, ou encore bénéficie d'un logement pour la même raison - il y a peu de chance que les faits soient rendus publics et fasse la une des journaux.
Lorsqu'une entreprise bénéficie d'un contrat avec telle municipalité et qu'elle l'a obtenu moyennant le versement d'une somme plus élevée que d'autres entreprises concurrentes, il y a peu de chance pour qu'une telle pratique soit dénoncée et fasse l'objet d'un procès.
De la même manière, à un autre niveau: l'employée d'une entreprise, chargé de l'installation d'un distributeur automatique dans les locaux professionnels ne fera pas l'objet de poursuites judiciaires s'il accepte de recevoir quelques modestes "cadeaux" de la part de l'entreprise de distribution qu'il aura préféré à une autre...
Ou encore, le père de famille qui demande à un politicien - pour lequel il votera aux prochaines élections - d'intervenir auprès de tel chef d'établissement public pour que son fils ne soit pas assujeti à la carte scolaire et puisse entrer dans le "bon" lycée au lieu du "mauvais" qui se trouve à côté de chez lui... etc.
Les affaires de corruption - active ou passive - qui font l'objet d'un grand déballage public ne sont pas vraiment des affaires de corruption au sens strict du terme: elles sont plutôt l'expression de conflits d'intérêts qui visent à porter atteinte au crédit ou à détruire en tout ou en partie l'influence d'un parti, d'une association, de telle ou telle personalité politique ou encore de tel acteur de la vie sociale.
En conséquence, ces affaires ne signifient pratiquement rien par rapport au problème de la corruption en lui-même. Elles indiquent, tout au plus, que quelque chose est en train de se passer, dont nous ignorons presque entièrement les tenants et les aboutissants, mais dont pressentons bien la raison. L'information - le scoop journalistique - est partie prenante de la corruption: il en est même un des éléments les plus importants. Il ne sert pas à dénoncer le crime, mais seulement à l'instrumentaliser au profit de celui qui cherche à obtenir quelque chose.
Dans ce sens, l'information se réduit à la confirmation pure et simple qu'une manoeuvre est en train de réussir, et que certains sont en passe de gagner là où d'autres sont en voix d'échouer.
Le recours à la publicité de la corruption est inévitable: dans une société où la corruption devient générale elle sert de palliatif à l'absence fondamentale de légitimité de tous ceux qui ont recours à elle. Le "grand public" est pris à témoin de l'ampleur de certaines pratiques répréhensibles qu'il connaît au fond parfaitement. On ne lui demande même pas d'être dupe. Seulement de compter les points... et de prendre parti pour celui qui en a déjà comptabilisé le plus.
C'est la raison pour laquelle la corruption - et son dévoilement même, dans de telles conditions - portent atteinte à l'esprit démocratique dans notre pays. Non pas que la corruption soit incompatible absolument avec un régime politique "démocratique", et qu'il faille entièrement l'éliminer - mais parce que devenue une pratique admise, courante, massivement tolérée dans la société, elle devient forcément aussi le centre de luttes et elle-même l'expression de conflits qui n'ont plus rien de démocratiques.
S'installent alors inéluctablement la dénonciation à la place du débat; l'assignation devant les tribunaux à la place de la confrontation honnête et intelligente, le mensonge à la place de la vérité, le mépris du droit des gens à la place d'une véritable justice. Les premiers à comprendre toute cette dérision de l'exprit démocratique, désespérante pour eux, ce sont les magistrats, les policiers, les professeurs des écoles, collèges et lycée, certains acteurs de la vie sociale, un nombre de plus en plus élevé de Français.
Tous ceux qui savent que, dans de telles conditions, il faudrait être complètement fou pour prendre le risque de dénoncer la corruption pour ce qu'elle est, de façon individuelle, comme contraire au droit, à la simple justice, à la vérité... et surtout de prétendre inscrire cette dénonciation dans le cadre du maintien d'un ordre moral - quel qu'il soit, dans la société. Fou et extrêmement dangereux.
Amicalement.
Virgile.